Catherine de Sienne et sa ‘‘famiglia’’

Catherine de Sienne - Pedro Romana

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

Si Catherine s’est instituée comme directrice spirituelle des papes, des cardinaux, des souverains, des hommes politiques, des chefs de guerre, des responsables religieux, etc., et leur a donné des conseils au cœur d’une des périodes les plus dures de l’histoire de l’Eglise et d’une des crises les plus graves de la vie de l’Eglise en Occident, son influence la plus incontestable est sans doute celle qu’elle a exercée sur ses disciples (les caterinati) et sur les membres de sa famiglia venus à elle, la mamma, attirés par son rayonnement spirituel, pour réclamer ses conseils.

Elle n’a jamais cessé de les pousser à la fois vers Dieu, vers une vie chrétienne exigeante, voire radicale, et vers l’action dans l’Eglise et la société. Elle n’a jamais cessé de leur transmettre le feu dont elle était elle-même possédée. 

Les caterinati : réalité, développement, structuration.

L’entourage proche de Catherine a reçu des appellations diverses que ceux qui fréquentent aujourd’hui Catherine de Sienne connaissent bien : « la belle brigade » ; la « famiglia », au sein de laquelle Catherine est nommée la « mamma ». Les disciples eux-mêmes furent appelés les « caterinati ». Pour elle, ils étaient ses filles et ses fils. Le groupe des caterinati s’est développé progressivement.

Il y avait, tout d’abord, les mantellate, c’est-à-dire les laïcs membres de l’Ordre de la Pénitence de Saint Dominique dont faisait partie Catherine (cet Ordre est à l’origine du Tiers-Ordre, puis de ce que l’on appelle aujourd’hui les Fraternités laïques dominicaines). Il n’y avait pas, à Sienne, d’hommes membres de l’Ordre de la Pénitence de Saint Dominique, bien que la Règle le prévoyait. De nombreux hommes furent pourtant disciples de Catherine de Sienne. Les mantellate les plus proches de Catherine étaient : Alessia et Francesca, dont nous parlerons plus loin, ainsi que Lisa, sa belle-sœur, et les deux sœurs de sang, Ginoccia et Francesca.

Catherine était entourée de nombre de jeunes, de jeunes gens en particulier, séduits par l’accueil qui leur était fait, la compréhension dont ils étaient l’objet. Ils lui racontaient leurs exploits ou leurs dérives ; elle les écoutait avec une tendresse maternelle ; ils se laissaient guider par elle. On connaît bien quelques-uns de ces jeunes par leur nom, parfois un peu leur caractère et leur destinée. Pour les noms les plus connus : Neri di Landoccio, Cristofano di Gano Guidini, Francesco de Malavolti, Stefano Maconi. Pour comprendre l’assiduité auprès de Catherine de ces jeunes bourgeois, il faut songer aussi à leur oisiveté habituelle liée à l’organisation sociale et aux mœurs de la société dans son ensemble. Cet entourage jeune de Catherine fait penser à la jeunesse dorée d’Assise que l’on rencontre avec François, ainsi qu’à la clientèle d’adolescents désœuvrés que Philipe Néri groupera autour de lui au 16ème siècle.

La famiglia dépassait les limites de Sienne. Pensons en particulier à l’homme politique de Florence auquel Catherine écrira plusieurs lettres, certaines magnifiques : Nicolo Soderini.

Fraternisaient aussi auprès de Catherine des religieux de diverses spiritualités : des dominicains, des franciscains, des moines de Vallombreuse, des chanoines de Saint Augustin.

Cette belle brigade était structurée autour de Catherine qui était la mamma, la référence première. Elle avait ses « lieutenants », c’est-à-dire des personnes qui, en son absence ou en des occasions spéciales, étaient pour la famiglia les référents principaux : le dominicain Tomaso della Fonte, qui fut l’un des premiers confesseurs de Catherine ; l’augustin anglais, William Flete, qui eut aussi un rôle important, ce qui inquiéta un temps les Dominicains puisqu’il devint, un moment, une sorte d’ ‘’alter ego’’ de Catherine de Sienne. Lorsqu’on était membre de la famiglia, on était ‘’figluolo’’, fils. A ses lieutenants comme à ses confesseurs, Catherine servait du ‘’padre et figluolo’’ alors que certains autres religieux ne sont appelés que ‘’figluolo et fratello’’, comme le dominicain Bartolomeo Dominici.

La prière de Catherine pour ses disciples

En 1379 et 1380 (année de sa mort), Catherine, épuisée et blessée à mort par le schisme, a une activité incessante. Elle s’entretient quotidiennement ou presque avec le pape ; elle dicte du courrier,  fait des démarches, reçoit de nombreuses personnalités, des étrangers, des curieux sans compter le quotidien de la messe, des méditations, des extases, des échanges, des œuvres de miséricorde.

Catherine délaisse quelque peu ses amis et ses proches. Quelques-uns sont avec elle à Rome, d’autres sont restés à Sienne ou ailleurs.

On est frappé, notamment dans ses oraisons, de la permanence de sa prière pour ses disciples[1].

 ‘’Et puis elle pria pour la sainte Eglise et pour le vicaire du Christ et pour le monde entier, et spécialement pour ses enfants en Christ de la façon habituelle avec de très douces et hautes et belles paroles sur lesquelles je passe.’’ (Oraison 9 – Partie rajoutée par le secrétaire)

‘’Je te prie encore pour tous les enfants que tu m’as donnés, pour que je les aime d’un amour singulier par ton inestimable charité, suprême, éternelle, ineffable déité’’. (Oraison 2)

‘’Et vous, mes très doux fils, étant maintenant engagés, le temps est venu de vous fatiguer pour l’Eglise du Christ, vraie mère de notre foi, et pour cela, je vous conforte, vous déjà plantés dans cette Eglise, que vous soyez comme ses colonnes et que tous nous nous fatiguions dans ce jardin de la foi salutaire, avec la ferveur de l’oraison et des actions, ayant écrasé l’amour propre et toute paresse, afin que nous fassions parfaitement la volonté de Dieu éternel ; il nous a appelés pour cela, pour notre salut et celui du prochain, et par l’union de cette même Eglise en laquelle est le salut de nos âmes.’’ (Oraison 6 – Priée vraisemblablement en présence de quelques membres de la famiglia )

‘’Je t’adresse principalement cette prière pour ceux dont tu as mis la charge sur mes épaules et que je remets entre tes mains à cause de ma faiblesse et de mon insuffisance (…) Mes vœux et ma prière sont qu’ils te suivent, Toi, pour mériter d’être exaucés dans les supplications qu’ils t’adressent…’’ (Oraison 7 – traduction adaptée par moi)

‘’Je te prie encore pour ceux que tu as mis dans mon désir avec un amour singulier afin que tu brûles leurs cœurs qui soient des charbons non éteints mais ardents et brûlant de ta charité et de celle du prochain, si bien qu’au temps du besoin ils aient leurs nacelles bien fournies pour eux et pour autrui. Je te prie pour ceux que tu m’as donnés, bien que je ne leur sois cause d’aucun bien, mais toujours de mal, parce que je suis pour eux un miroir non de vertu, mais de grande ignorance et négligence.’’ (Oraison 11)

Le climat de la famiglia

Demeurons dans cette période, les deux dernières années de la vie de Catherine de Sienne. Quelques documents nous révèlent le climat qui régnait dans la famiglia. La mamma partie, les disciples eurent tendance à se disperser. Cristofo di Gano Guidini l’écrit à Neri di Landoccio qui est à Rome avec Catherine : ‘’Dis à notre mamma que nous sommes très dispersés, qu’elle nous freine un peu pour que nous soyons ramenés à l’obéissance par le respect que nous avons pour elle et que son souvenir nous rassemble quelquefois. Dis-lui d’écrire ; qu’elle se rappelle un peu ses brebis égarées…, bien que nous soyons certains qu’elle se souvient de nous dans sa prière’’.

Neri di Landoccio s’est acquitté de sa mission. Catherine écrit alors à Stefano Maconi : ‘’Réconforte tous ces enfants et en particulier demande-leur de me pardonner si je n’écris pas parce qu’il m’est difficile de le faire’’. (Lettre 270[2])

Après la mort de Catherine, Nigi di Doccio, un de ses disciples, écrivait à Neri di Landoccio : ‘’Je crois que tu sais que notre très vénérée et très aimée mamma s’en est allée au paradis le 29 avril… Pour moi, il me semble que je suis resté orphelin ; d’elle je recevais toute consolation et je ne puis me retenir de pleurer. Et je ne pleure pas sur elle, mais je pleure sur moi qui ai perdu un si grand bien’’.

Il y a un climat sérieux dans la famiglia, mais aussi beaucoup de liberté. Dans la correspondance entre les disciples, ceux-ci parlent de fou-rires qu’ils ont eus et demandent que cela soit raconté à la mamma.

Quelques surnoms familiers étaient utilisés. Giovanna Manetti était l’épouse de Nello Cinughi, appartenant à la lignée des Pazzi, riche famille de Florence. Mais comme pazzi est le pluriel de pazzo qui veut dire ‘’fou’’, Giovanna fut rapidement surnommée Giovanna la folle, ce dont elle se vengea en appelant Francesca Gori, l’une des premières compagnes de Catherine, Francesca (ou Cecca selon son diminutif), la ‘’sotte’’ ! Et Alessia, une autre compagne, ‘’la grosse’’. Cette Alessia termine ainsi une lettre adressée aux dominicains Bartolomeo di Dominici et Antonio di Nacci Caffarini : ‘’L’inutile Alessia se roulerait volontiers dans cette lettre pour aller vous rejoindre de cette manière !’’


[1] Notamment les oraisons 2, 6, 7, 8, 9, 11, 17, 21, 26.

[2] Les lettres sont ici citées dans leur traduction (et leur numérotation) par Etienne Cartier, Editions Téqui, Paris, 1977.

Pourquoi une vision si négative du Moyen-Age ?

Moyen-Age - Château Suscinio

Le Moyen-Age des épidémies, guerres et famines n’existe-t-il donc pas ? Il existe, mais il se réduit à période de la guerre de Cent Ans (1337-1453) qui fut marquée par la grande peste noire de 1348 et les jacqueries. Or, un siècle, ce n’est pas 1000 ans.

D’où vient donc cette sombre légende du Moyen-Age ? Il y eut plusieurs causes. D’abord, les humanistes se désintéressèrent du Moyen-Age par une réaction de retour à la culture gréco-romaine dans les arts, mais aussi dans le domaine législatif. Les philosophes des ‘’lumières’’ et les révolutionnaires de 1789 avaient un objectif différent. Ils voulaient décrédibiliser la monarchie et le Christianisme qui lui était inévitablement associé. C’est eux qui forgèrent la réputation noire et obscurantiste du Moyen-Age en ajoutant la falsification historique au mépris. Le pompon revient à la 3ème République qui fit de l’anticléricalisme son cheval de bataille. Or, quoi de mieux pour combattre le christianisme que de présenter l’époque où il fut triomphant comme sauvage, inculte et rétrograde ? Des historiens comme Augustin Thierry, Jules Michelet et Anatole France continuèrent l’œuvre de désinformation du siècle précédent. Heureusement, le regain d’intérêt que le grand public témoigne pour le Moyen Age ces dernières années va obliger les historiens et les medias à rétablir la vérité.

Cette vision négative du Moyen Age pâtit pleinement à l’Eglise, par une association d’idée évidente, puisque notre Moyen Age était éminemment chrétien. On pourra objecter que la Renaissance était chrétienne aussi, ainsi que toute la période de l’Ancien Régime. Certes, mais les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles furent chrétiens très différemment de l’époque médiévale. Le christianisme médiéval était fondé sur l’enseignement et la culture des masses. L’Eglise, quoique puissante, n’était pas oppressive. Elle avait une totale autonomie vis-à-vis du pouvoir temporel. Le christianisme des siècles suivants sera marqué par la mainmise du pouvoir séculier sur l’Eglise. Le Concordat signé entre le pape Léon 10 et François 1er fait de celui-ci le chef de l’Eglise de France, nommant lui-même évêques et abbés. Inutile de préciser que la mission de l’Eglise s’en trouvera profondément dévoyée. Les hautes fonctions ecclésiastiques seront données par le roi à des aristocrates arrivistes et incompétents en la matière (Richelieu et Mazarin furent certainement d’excellents ministres, mais de piètres cardinaux), l’Inquisition sera l’outil d’élimination des opposants au régime (qui résisterait à un bon procès en sorcellerie ?) et même les communautés religieuses perdront leur pureté (on sait que Fontevrault devint un asile pour les anciennes maîtresses du roi et que la plupart des couvents devinrent de plaisants refuges pour les cadettes des grandes familles qui y vivaient une vie tout sauf contemplative !).

Ainsi, on comprend qu’oppression et religion ne vont pas de pair en France. Entre un Moyen Age rural, pieux et cultivé et un Ancien Régime commerçant, élitiste et monarchiste, deux groupes ont été sacrifiés, le peuple et l’Eglise. La bourgeoisie des villes et le matérialisme commencent une ascension qui atteindra notre époque. Le peuple ne sera plus alors qu’un moyen d’enrichissement, ce qui débouchera sur les misères de la Révolution Industrielle, et l’Eglise un ennemi à combattre, ce qui donnera lieu à la grande vague d’anticléricalisme du 19ème siècle.

 

Source :  Pour en finir avec le Moyen-Age, de Régine Pernoud.

Sainte Catherine de Sienne : petite chronologie

Chasse de Sainte Catherine de SiennePar Elisabeth J. Lacelle 

1347

Naissance (cf. la critique de Fawtier sur cette date)

Peste Noire en Italie

Pape : Clément VI (1342-1352), réside à Avignon

1348

Peste Noire à Sienne

1353

Vision du Christ au-dessus de l’église de Saint-Dominique à Sienne

Pape : Innocent VI (1352-1362), réside à Avignon

1364

Catherine devient mantellata. Tout en s’engageant à vivre « hors du siècle », elle vit chez elle où elle s’est aménagé une cellule ; elle remplit ses obligations de mantellata (cf. A. Duval). Elle vit de contemplation, des célébrations liturgiques suivant le calendrier romain – oraisons, récitation des Heures, Eucharistie etc. Elle exerce un ministère de la miséricorde auprès des démunis de Sienne dans l’esprit de l’Ordre de la Pénitence du bienheureux Dominique. Son premier confesseur est Tommaso della Fonte, o.p.

Pape : Urbain V (1362-1370). Il est possible que Catherine lui ait écrit. Aucune lettre témoin toutefois.

1367

Le pape Urbain V résidant à Avignon revient à Rome.

1368

Catherine vit l’expérience d’être épousée dans la foi, avec l’envoi qui accompagne cette expérience.

Mort de son père et ruine de la famille. Coup d’Etat à Sienne : elle sauve ses frères. Son 2ème confesseur Bartolomeo de Dominici (+ 1417) sera témoin au procès de canonisation de Catherine.

1370

Expérience de mort mystique

Premières lettres de Catherine à des légats du pape et à d’autres dignitaires.

Prédication pour la paix, pour la réforme de l’Eglise et le retour du pape à Rome, pour la croisade.

Urbain V quitte Rome le 5 septembre et meurt à Avignon le 10 décembre.

1371

Grégoire XI (1371-1378). Limousin Pierre Roger de Beaufort succède à Urbain V. Il réside à Avignon.

Au cours des années qui suivent, Catherine circule en Toscane, prêchant, enseignant, entretenant de la correspondance avec des hommes et des femmes de tous les milieux. Elle suscite des conversions. Des hommes et des femmes de tous âges, de toutes conditions de vie, incluant divers ordres religieux, deviennent ses compagnons et compagnes de vie, formant la « bella brigata » ou la « famiglia ».

1372

Lettre de Catherine au cardinal Pierre d’Ostie qui vient d’être nommé Légat à Bologne (créé cardinal en 1370 par Urbain V).

1373

Mort de Brigitte de Suède. Catherine aurait demandé à Grégoire XI d’organiser une croisade (aucune lettre témoin).

1374

Chapitre général des Dominicains à Florence. Maître de l’Ordre : Elie de Toulouse. Catherine y aurait été convoquée. Un document répertorié atteste que R. de Capoue a été nommé par le Maître de l’Ordre, en 1374, pour agir comme maître spirituel de la « bella brigata » et de Catherine. Avec elle, il est autorisé à discerner les mantellate qui en feront partie.

Nouvelle explosion de la Peste Noire à Sienne. Catherine s’y voue au service des pestiférés. Elle perd trois frères et une sœur (?).

1375

Mission à Pise pour empêcher la cité de se liguer contre le pape. Voir lettre à Messire Matthieu. Elle habite chez les Gambacorti. Pierre Gambacorti est-il alors président de la République de Pise ?

Stigmates le 1er avril (?).

Mission à Lucques, même mandat.

L’épisode avec Niccolo di Tuldo de Pérouse serait à situer au cours de cette année.

Florence est en révolte contre le pape depuis janvier. Sienne entre dans la ligue contre le pape, en novembre. Victoire des armées pontificales en 1375-76 (?).

Première lettre de Catherine à Grégoire XI.

1376

Séjour de Catherine à Avignon entre juin et septembre : attestation de dépenses de voyage dans les archives de la ville. Elle plaide en faveur des Florentins. Ambassade officielle ? Il semble que non. Elle exhorte le pape à revenir à Rome et exhorte à la croisade. Les Turcs ont réalisé des avancées en Grèce et en Arménie. Elle propose le duc d’Anjou comme chef de croisade (cf. ses lettres au cours de son séjour à Avignon). Grégoire XI jette l’interdit sur Florence. Il part pour Rome le 13 septembre.

1377

Grégoire XI entre à Rome le 17 janvier. En février, le massacre de Cesena sous Robert de Genève. Le 12 mars, Florence est frappée d’interdit.

Raymond de Capoue est nommé ou élu prieur de l’église de la Minerve à Rome.

Catherine fonde un monastère de femmes à Belcaro. Elle prêche la paix à Rocca d’Orcia.

Le cardinal Pierre d’Ostie meurt à Rome le 25 novembre.

1378

Catherine est déléguée par Grégoire XI en ambassade à Florence, début de 1378 (janvier-mars). Le 13 mars, congrès à Sarzana. Le pape y envoie un représentant. Aucune entente n’est conclue.

Grégoire XI meurt le 27 mars.

Election du pape Urbain VI (1378-1389) à Rome le 8 avril, couronnement le 18.

Ambassade de Catherine à Florence, déléguée d’Urbain VI. Le Traité de Tivoli, le 28 juillet, entérine la paix entre Rome et Florence.

Retour de Catherine à Sienne. Le Dialogue en août et automne (? ou 1377 ?)

Des cardinaux quittent Rome pour Agnani le 9 août et déclarent invalide l’élection d’Urbain VI. Election de l’« antipape » Clément VII (Robert de Genève) le 21 septembre à Fondi.

Catherine est appelée à Rome et y arrive le 28 novembre ; une chancellerie lui est confiée. Elle entreprend une correspondance en faveur de la reconnaissance de la légitimité de l’élection d’Urbain VI.

Raymond de Capoue est alors en mission auprès du Roi de France.

1379

Clément VII regagne Avignon. Catherine est toujours à la chancellerie.

1380

La santé de Catherine décline rapidement dès janvier. Le 29 janvier, elle fait l’expérience de recevoir la nef (navicella) de l’Eglise sur ses épaules (…de bergère, comme elle se voit souvent, cf. ses oraisons entre autres). Le 26 février, elle ne peut plus marcher. Catherine meurt le 29 avril.

1389

Mort d’Urbain VI.

1399

Mort de Raymond de Capoue.

 

Catherine de Sienne, maître spirituel

Statue de Sainte Catherine de Sienne

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

Si vous aviez vécu en Italie au 14e siècle autour de Sienne et des milieux qui fréquentaient Catherine Benincasa, je ne suis pas sûr vous auriez aimé avoir celle-ci pour ‘maître’ spirituel ! Plusieurs religieux, raconte-t-on, résistèrent vigoureusement à l’invite de personnes déjà conquises par le rayonnement spirituel de cette femme vivante, chaleureuse, mais exigeante, voire assez intransigeante, pour finir par « craquer », c’est-à-dire à accepter de la rencontrer et à se laisser séduire.

Les écrits de Catherine de Sienne font d’elle un maître. Bien plus, il me semble que sa position la plus naturelle, vis-à-vis de son entourage comme dans l’Eglise de son temps, fut celle d’un maître, d’un « directeur » spirituel, d’un conseiller.

Ses lettres sont adressées à des personnes aussi différentes que des ecclésiastiques – du simple prêtre ou religieux aux cardinaux et aux papes – des souverains et souveraines, des hommes politiques ou des chefs de guerre, des femmes et des hommes, célibataires ou mariés, des jeunes encore en recherche de leur identité et de leur voie. Ces lettres ont non seulement un contenu circonstanciel (questions de politique locale, nationale ou européenne, questions de politique ecclésiale, questions sociales, religieuses, familiales ou personnelles), mais aussi un contenu spirituel.

Celui-ci est toujours animé :

–       par le désir de conduire les âmes au Christ et à l’union avec Dieu en leur offrant des lumières sur leur chemin ;

– par le désir de les aider, dans leur conduite, à saisir les enjeux véritables de leur situation et de leurs décisions ;

– par le désir de les aider à être libres dans leur discernement, dans leurs choix et dans leurs comportements ;

– par le désir de les voir prendre leurs responsabilités là où ils sont.

Le Dialogue est le livre (‘’mon livre’’, dit-elle) par lequel elle enseigne le chemin que toute âme qui aspire à connaître Dieu doit emprunter pour progresser dans l’amour, l’union au Christ et l’union en Dieu. Le Dialogue est vraiment le livre d’un maître spirituel.

Quant aux Oraisons, il s’agit des prières de ce maître qui, rendant grâce à Dieu de son grand dessein d’amour, lui confie les âmes que le Seigneur lui a lui-même confiées.

Pour approfondir, chez Catherine de Sienne, cette caractéristique majeure qui fit d’elle un grand maître spirituel, nous pouvons aborder trois thèmes en particulier :

– Catherine de Sienne et sa famiglia.

– Catherine de Sienne et la direction spirituelle.

– L’enseignement spirituel.

Sommes-nous communautaristes ?

 Civitas

Le tombereau d’inepties déversées sur le petit écran par la série « Inquisitio » a amené des chrétiens à créer des plates-formes se fixant pour but de remettre les pendules de la vérité à l’heure, comme le site « L’inquisitionpourlesnuls.com ». Il y avait fort à parier que cette levée de boucliers susciterait en retour les sarcasmes des officines culturelles qui ne trouvent jamais l’Eglise aussi évangélique (et supportable) que lorsqu’elle se tait. Les plus avisées d’entre elles, connaissant un peu la blogosphère chrétienne, même si elles se gardaient bien d’en faire part, fourbissaient déjà leurs armes, se pourléchant les babines à l’avance à l’idée de pourfendre du « catho intégriste » pris en flagrant délit de suréaction.

Toutefois, ce n’est pas sur le fond de l’affaire que je me pencherai ici, mais sur la nature et la raison profonde de cette contre-offensive (métaphore militaire peut-être mal venue, mais le combat pour la vérité n’est pas toujours une sinécure). En prenant la défense de l’Eglise à l’occasion de la diffusion de la série télévisée « Inquisitio », succombons-nous, nous, catholiques, à un réflexe communautariste ? Nous crispons-nous sur la défense de nos intérêts confessionnels ? Repliés sur nos idiosyncrasies identitaires et pavloviennes, soutenons-nous un siège, reclus à l’intérieur de la forteresse « Eglise », contre des assaillants extérieurs ? Une lecture superficielle des articles suscités par cette fiction malhonnête pourrait le laisser croire. Il n’en est cependant rien. Pourquoi ?

Répondre à cette question revient en fait à définir la place de l’Eglise dans la religion chrétienne, et plus spécialement dans le catholicisme. Si beaucoup de croyants se sont sentis meurtris par « Inquisitio », ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas se pencher sur les heures sombres de l’histoire du christianisme, mais parce que leur rapport à l’Eglise n’est pas de la même nature que la relation qu’entretient un l’adhérent à l’association dont il est membre, adhérent qui est libre d’en sortir d’un moment à l’autre, et dont les liens qu’il noue avec elle sont souvent lâche, distendus, extérieurs. Pour un chrétien en revanche l’Eglise n’est pas simplement un regroupement affinitaire, une association de gens qui pensent et croient la même chose. Elle fait partie de son identité la plus profonde. C’est par tout son être qu’il est greffé à elle. D’où vient alors ce malentendu au sujet de la place de l’Eglise dans le coeur des chrétiens ?

La source de cette incompréhension tient à la conception que beaucoup se font de la nature du christianisme. Notre religion ne se réduit pas à un beau message moral, et encore moins à un code de lois. Elle n’est pas une idée que les hommes seraient libres d’appliquer ou non. Le christianisme s’incarne dans l’histoire, et l’Eglise est cette manifestation « charnelle ». Autrement dit, la campagne « anti-Inquisitio » ne consiste pas d’abord en la défense de notre communauté confessionnelle (même si l’Eglise est notre maison), mais en celle du Christ en personne. L’Eglise n’est pas notre créature, mais l’Epouse de Jésus-Christ. Lui-même l’avait fait comprendre à Saint François lorsque, à la fin de sa vie, le pauvre d’Assise se désespérait de voir sa communauté naissante si mal tourner. Celui dont il avait tenu à imiter la vie lui fit alors savoir que ce n’était pas là son affaire, mais celle du Maître de l’histoire. L’amant de Dame Pauvreté avait dû se désapproprier une dernière fois de ce qu’il pensait être son œuvre, et qui s’avérait en fait être celle du Seigneur.

« Mais, nous rétorquera t-on, si l’Eglise est l’affaire de Jésus-Christ, de quoi vous mêlez-vous? Quelle mouche vous a piqués de prétendre laver l’honneur de l’épouse d’un autre ? N’est-il pas assez puissant pour cela ? ». Précisément, l’Incarnation se prolongeant dans l’Eglise, manifestation charnelle du mystère du Fils de Dieu fait homme, il compte sur nous pour rétablir la vérité. De même que Jésus n’a que nos mains pour prodiguer sa charité, nos bouches pour proclamer l’Evangile, nos pieds pour le porter sur tous les continents, de même l’honneur de l’Eglise est commis à notre jugement, à notre courage aussi. Ce n’est pas usurpation de fonction de notre part, mais marque de confiance de la sienne.

Le Christ non seulement a voulu l’Eglise, mais surtout a promis qu’en elle il se communiquerait. On connaît les paroles fortes de Bossuet : « L’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué ». Il a lié son destin au sien. En tentant de rétablir la vérité au sujet de l’histoire de l’Eglise, nous protégeons la promesse du Nazaréen, et non un réduit identitaire replié sur lui-même.

Bien sûr, on nous objectera que cette « communication » laisse beaucoup à désirer. « L’Eglise sainte, mais non sans pécheurs ». Les chrétiens sont les premiers à en convenir. D’ailleurs, au début de chaque messe, toute l’assemblée reconnaît ses manquements. Les chrétiens ne revendiquent pas une sainteté acquise à la force du poignet et en vertu de laquelle toute critique les touchant serait calomnie et malveillance. Le monde, si aveugle sur lui-même, ne manque jamais de perspicacité pour nous rappeler cette discordance entre ce que nous professons et ce que nous faisons. Cependant ces inconséquences, ces contre-témoignages ne doivent pas devenir un prétexte pour fermer les yeux sur les innombrables exemples de vies authentiquement évangéliques qui émaillent la longue histoire de l’Eglise.

Non, en essayant de rétablir les faits dans leur vérité, nous n’obéissons pas à un réflexe d’auto-défense. Un Autre (Jésus-Christ) se charge de nous protéger, lui qui ne cesse pas de se faire notre avocat en intercédant pour nous auprès de son Père. Loin de nous barricader dans une forteresse identitaire, de tenter de sauvegarder nos intérêts, c’est plutôt l’œuvre de cet autre, l’Eglise de Jésus-Christ, que nous tâchons de protéger des coups injustes qui la défigurent et, pire, la font par voie de conséquence méconnaître des hommes d’aujourd’hui.

Car les « intérêts » de l’Eglise coïncident au final avec ceux de tout le monde. Quant à ceux qui s’obstinent à ne plus voir aucun rapport entre les deux, entre l’Eglise et Jésus-Christ, tant la première leur semble indigne du Maître des Béatitudes, et qui doutent de leur solidarité réciproque, nous laisserons pour finir le soin à Bossuet, toujours lui, de leur répondre : « Jésus-Christ est un avec l’Eglise portant ses péchés, l’Eglise est une avec Jésus-Christ portant sa croix »[1].

(*) Après des études universitaires et des études de théologie, Jean-Michel Castaing a intégré l’administration des Finances. Il est l’auteur de « Pour sortir du nihilisme » (Salvator, 2012). Version originale d’une tribune publiée sur Tak.fr.

 


[1] Lettre à une demoiselle de Metz, juin 1659.

Les grandes causes défendues par Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne

Loin des clichés d’Inquisitio, voici les grandes causes défendues par Catherine de Sienne.

 Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

La paix

Catherine a beaucoup travaillé pour la paix, d’une manière constante tout au long de sa vie. C’est pour la paix en Europe qu’elle souhaite que le pape et les états européens mobilisent une croisade. C’est pour la paix en Italie qu’elle se rend à Avignon et à Florence. C’est pour la paix dans l’Eglise qu’elle souhaite une véritable réforme dans l’Eglise et qu’elle travaille tant à ramener les princes sous le chef unique du pape Urbain VI. « La paix mon doux père, écrit-elle au pape Grégoire XI, la paix et non plus la guerre. Pour la paix, si je pouvais, je donnerais  mille fois ma vie. » Venez, ajoute-t-elle dans une autre lettre, venez (c’est-à-dire venez d’Avignon à Rome, revenez à Rome) non pas les armes à la main, mais la croix à la main, les mains désarmées, comme le doux agneau.

Dans ses actions pour la paix, Catherine ne prend jamais parti. Les efforts sont toujours à faire de part et d’autre, par exemple, de la part du pape et de la part des Florentins et de ceux qui les suivent. De même, il n’y a chez elle aucun patriotisme exacerbé. Le « nationalisme » est une passion à combattre. Et le trop grand patriotisme peut aussi devenir une « passion ». Au roi français Charles V, elle adresse cette formule qui est bien d’elle : « Placez devant l’œil de votre intelligence Dieu et la vérité, non pas la passion et l’amour de la patrie. Car, devant Dieu, nous ne pouvons pas faire de différence entre un homme et un autre. Tous nous sommes sortis de sa sainte pensée, nous avons tous été créés à son image et ressemblance et rachetés par son précieux sang. »(1). A l’inverse, jamais il n’y a chez elle de « francophobie » (Grégoire XI est Français, l’anti-pape Clément VII est Français). Catherine est européenne. Elle avait, dans sa famiglia, pourtant très italienne, des amis anglais et espagnols.

Sur le thème de la paix, on peut lire un extrait de sa lettre n° 53 à Nicolas Soderini :

« Je vous prie, Nicolas, par cet amour ineffable avec lequel Dieu vous a créé et racheté si doucement, de vous appliquer à être juste autant que vous le pourrez. Ce n’est pas sans un grand motif que Dieu vous a mis à même de faire la paix et de rétablir l’union avec la sainte Eglise : c’est pour vous sauver, vous et toute la Toscane. Il ne me semble pas que la guerre soit une si douce chose, que nous devions la rechercher lorsque nous pouvons l’éviter. Y-a-t-il, au contraire, rien de plus doux que la paix ? Je ne le crois pas ; c’est ce doux héritage que Jésus-Christ a laissé à ses disciples. Car il a dit : ce n’est pas en faisant des miracles ; en connaissant toutes les choses futures et en montrant votre sainteté par des actes extérieurs, qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples ; c’est en étant unis par la charité, la paix et l’amour. Je veux donc que vous fassiez l’office des anges, qui travaillent à nous mettre en paix avec Dieu. Faites ce que vous pourrez ; et que cela plaise ou déplaise, surmontez tous les obstacles ; ne pensez qu’à l’honneur de Dieu et à votre salut, et quand il devrait vous en coûter la vie, n’hésitez jamais à dire la vérité, sans craindre ce que les démons ou les créatures pourraient faire. Mais prenez pour bouclier et pour défense la crainte de Dieu, sachant que son regard est sur nous, et qu’il voit toujours l’intention, la volonté de l’homme telle qu’elle est dirigée vers lui. (2)

La paix et l’union sont les éléments essentiels du testament du Christ : « Il (le Christ)  leur laisse (aux apôtres) la paix et l’union, le précepte de s’aimer les uns les autres ; c’est là son testament, le signe qui fait reconnaître les enfants et les vrais disciples du Christ. » (3)

Et nous ? Notre désir de la paix dans le monde et notre travail en ce sens ? Ne laissons-nous pas les choses aller leur train au lieu de travailler vraiment à la justice et à la paix dans la société et au plan international ?

Du souci de la paix découle les points suivants :

La croisade

L’activité de Catherine de Sienne en faveur  du « saint passage », du « saint pèlerinage » – qui puisse protéger l’Europe de la menace musulmane, mais surtout qui puisse orienter les instincts de violence et de guerre en faveur d’une guerre considérée comme plus juste – n’a jamais vraiment cessée. Pour Catherine, la croisade est certes une opération militaire. Mais il s’agit aussi d’une véritable mission en faveur des fidèles et des infidèles qui sont, même comme infidèles, nos frères.

La réforme de l’Eglise

C’était une préoccupation très répandue dans l’Eglise de la fin du Moyen-Age que celle de la réforme de l’Eglise. Les spirituels, les théologiens, les autorités ecclésiales la souhaitaient.

La centralisation de l’institution ecclésiale avait accentué le caractère administratif de la hiérarchie et de sa politique. Les conflits, les dérives morales des clercs, les aspects financiers, les affaires temporelles… tout cela offrait un visage de l’Eglise peu stimulant pour les croyants. Il fallait envisager une réforme de l’Eglise. Celle-ci ne pouvait commencer que par la tête. Catherine, dans sa vision de l’Eglise, concentre tout le pouvoir sur le pape et la fonction papale. En un sens, elle est vraiment papiste. Pourtant, si la fonction du pape est primordiale, les hommes restent des hommes et ne sont pas le Christ. Par exemple, elle écrit ceci à Grégoire XI : « Je vous le dis à vous christ de la terre, de la part du Christ du ciel. »

De plus, Catherine a une très grande conscience de l’égalité des baptisés. Chaque chrétien est invité à devenir un « autre christ ». Chaque chrétien dispose un véritable « pouvoir sacerdotal » (elle n’utilise pas cette expression) pour l’honneur de Dieu et le salut des hommes. Elle invite chacun à assumer ses responsabilités.

De plus, elle a le désir d’une Eglise humble et pauvre, libre de tout pouvoir temporel, libre aussi de toute intervention des autorités civiles dans ce qui la concerne seule, une Eglise vraiment évangélique consacrée exclusivement à l’honneur de Dieu et au salut des hommes.

La promotion de la justice

Il y a chez Catherine une véritable doctrine sociale et politique dont je voudrais souligner certaines caractéristiques :

– L’extrême dignité de l’homme, de chaque être en particulier, qui doit être respecté dans sa liberté (rien ne peut et ne doit le contraindre).

– L’égalité foncière de tous les hommes : la solidarité n’est pas seulement une tâche, mais une situation de fait qui nous lie les uns aux autres, dans le bien et dans le mal. Que l’homme le veuille ou non, il est lié (de fait et par nécessité) aux autres. Ainsi le développement des personnes et l’enrichissement du corps social sont fortement liés. Par ailleurs, c’est un devoir pour chacun de s’intéresser aux problèmes qui touchent la société.

– L’importance du bien commun auquel le bien particulier est subordonné.

– La nécessité d’exercer la justice : il s’agit du premier devoir de ceux qui gouvernent.

– L’autorité est prêtée et ad tempus, c’est-à-dire pour un temps seulement.

(1) Lettres, n° 33, Editions P. Téqui, p. 306

(2) Lettres, Editions P. Téqui, p. 428

(3) Lettre n° 49 aux « huit de la guerre » à Florence, Lettres, Editions P. Téqui, p. 402. Cf. aussi le thème de la mort du Christ qui apporte la grande paix après la grande guerre du péché.

« Inquisitio » : la fiction populaire, condamnée aux clichés antichrétiens ?

Nicolas Cuche sur le tournage d'Inquisitio - Pierre de Luxembourg

Une tribune de Thibaut Dary, porte-parole du Collectif Culture et Foi – et si on se respectait ?

Qui l’ignore encore ? Inquisitio, la série d’été de France 2, a commencé avec fracas : pour la première soirée, le programme a attiré plus de 4,3 millions de téléspectateurs, laissant la concurrence loin derrière.

Un succès à la hauteur du teasing qui a précédé, et des 10 millions d’euros investis dans la production. Depuis plusieurs semaines, la première chaîne publique de France multipliait les bandes annonces choc, surfant sur le goût pour le thriller médiéval. Et plus l’attente montait, plus des images et dialogues du téléfilm se dévoilaient, plus l’inquiétude des chrétiens s’accentuait : selon toutes apparences, il y avait une nouvelle fois à craindre la représentation la plus caricaturale et outrancière de l’Eglise médiévale, armée des clichés les plus éculés.

Des craintes qui se sont hélas confirmées. Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des Evêques de France, a pris la parole pour déplorer une « manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse ». Un pool facétieux de blogueurs catholiques a résumé l’opération Inquisitio par une fausse bande annonce qui en disait plus qu’un long article (lisez quand même le nôtre !), avant d’ouvrir un site web particulièrement opportun afin d’aider à démêler le faux du vrai, L’Inquisition pour les nuls.

Pouvait-on en rester là ? Afin de juger sur pièce, et dans sa volonté de promouvoir une relation constructive entre l’univers du sacré et le monde des artistes, le Collectif « Culture et Foi : et si on se respectait ? » a vuInquisitio, et l’a vu – précisons-le – dans son intégralité, pour prendre au sérieux le travail artistique qui y a présidé, et ne pas se contenter d’a priori. Le réalisateur Nicolas Cuche ne se défendait-il pas dès le départ, dans l’interview qui accompagnait le dossier de presse, d’avoir voulu faire un « brûlot anticlérical » ?

Mais après avoir vu Inquisitio, on se demande justement ce qui l’en distingue, et ce qui lui faudrait de plus pour l’être aux yeux du réalisateur. La réalité, c’est que ces huit épisodes d’environ 45 minutes représentent plus de six heures d’une charge lourde et insistante contre le christianisme, qui va donc être scandée un soir par semaine en prime time au public français cet été. Cela a commencé le 4 juillet, cela va continuer encore.

Tous pourris

Jugez plutôt : en 1378, dans le contexte du Grand Schisme d’Occident, Clément VII, antipape à Avignon, conteste la légitimité d’Urbain VI, pape à Rome, et chaque camp cherche à affaiblir l’autre de façon décisive. Tout près de là, à Carpentras, des prêtres fidèles à Clément VII sont mystérieusement assassinés : à la manœuvre dans l’ombre, une bande de tueurs guidée par la religieuse Catherine de Sienne, prête à diffuser la peste dans tout le Comtat Venaissin pour terroriser la population, et saper le pouvoir de l’antipape. Pressentant un complot, ce dernier envoie Guillermo Barnal, grand inquisiteur dominicain, enquêter sur place pour y rétablir son autorité : l’homme, intelligent et opiniâtre, mais aussi rongé par une ancienne culpabilité, va peu à peu démasquer la machination, non sans s’opposer violemment à la communauté juive locale, torturer à tout va, pourchasser une sorcière, et faire plier quiconque lui résiste en chemin.

Voilà pour les grandes lignes de ce récit hautement fantaisiste et sans nuances. Et tout, dans le détail, est à l’avenant. L’inquisiteur, autoritaire et cruel, imbu de son pouvoir, humilie en public, menace et tance, pénètre dans les maisons, ordonne des arrestations, promettant tous azimuts les flammes de l’enfer. De son vrai nom Guillaume de Tasteville – réminiscence transparente du Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose – il se fait appeler d’un patronyme espagnol, comme si déjà Torquemada perçait sous Guillermo. Borgne à la suite d’une automutilation infligée à l’adolescence, accompagné d’un novice docile, fayot et pas très malin, Silas – seconde allusion, cette fois au Da Vinci Code –  il commande aux hommes d’armes, perd patience dès que les réponses qu’il attend n’arrivent pas, mène des interrogatoires à la planche à eau et au chevalet écarteleur, et inflige le baptême de force. Le traitement narratif est sans appel, et rend odieux ce personnage qui cumule avec fanatisme la terreur policière et l’intimidation sacrée.

Face à lui, en mission de déstabilisation clandestine, une Catherine de Sienne froidement illuminée cherche à frapper de plus en plus haut : elle fait mourir un prêtre, puis deux, puis un évêque, puis en vise un second. Elle fait répandre de nuit, dans les centres villes, des rats porteurs de la peste. Elle énonce des contresens théologiques avec le sérieux de révélations mystiques. Pour finir, elle déloge de son couvent une jeune et jolie novice à la gorge profonde, qu’elle envoie séduire un prélat, jusqu’à offrir son corps, avec un sourire aux lèvres qui en dit long sur ses scrupules, au gourmand Clément VII. Car ce dernier, l’antipape, est une armoire à glace pleine d’impatience, qui partage son temps entre sa baignoire, à moitié nu sous sa tonsure et parmi ses concubines, et un trône où il s’inquiète de son pouvoir, entouré de cardinaux calculateurs.

N’oublions pas l’évêque de Carpentras, veule, drogué aux antidouleurs, qui est un libidineux minable, aux mains baladeuses. Ce pauvre vieillard frustré s’appelle d’ailleurs Lapelote : ça ne s’invente pas, ou plutôt si. Langeais, son bras droit, obséquieux et fuyant, est lui plus traître que prêtre, et n’entre dans les confessionnaux que pour y tenir des conciliabules secrets d’agent double. Conseiller favori de Clément VII, le cardinal Mirail est obsédé par la reprise en main du peuple, avec pour solution favorite l’usage de boucs émissaires juifs.

On croise encore un curé de campagne qui avec sérieux, menace de l’Inquisition celle qui lui « vole son eau bénite », une foule d’évêques qui se signent comme des bigotes apeurées pour un oui ou pour un non, un prédicateur public animé d’un feu qui doit tout à l’argent qu’il reçoit en douce, tout comme un miraculé qui se lève et marche contre une rémunération perçue dans l’ombre. Dans ce champ de massacre du haut et du bas clergé, seule surnage en fin de récit la figure de Jean de Luxembourg, évêque jeune et saint, quoi que présenté aussi comme profondément naïf.

Une charge à sens unique

Mais pourquoi s’offusquer d’un tel traitement ? Les artistes ne sont-ils pas libres ? Ce n’est après tout « qu’une fiction », nous répète-t-on depuis une semaine. Nicolas Cuche, scénariste, co-dialoguiste et réalisateur, l’a déclaré dès le départ : « le Moyen Âge était pour moi un espace de liberté où inventer un univers qui soit vraisemblable et évocateur sans prétendre à une vérité de reconstitution, un espace plus vierge que ne l’aurait été la cour de Louis XIV par exemple. « Mon » Moyen Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume. » Inquisitio, dans cette perspective, n’est donc pas « une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts », mais une œuvre à n’apprécier que pour « le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ».

Pour utiles qu’elles soient, ces déclarations d’intentions ne sauraient exonérer totalement l’artiste du contenu de son travail, ni de l’effet qu’il provoque. Car ce qui reste problématique, c’est justement la confusion entretenue entre l’invention – légitime par nature pour une fiction – et la restitution historique, que laissent imaginer dans Inquisitio une foule de détails authentiques, bien que très approximatifs, au premier rang desquels l’emploi de personnages réels. Outre la maturité qu’il faut espérer au public pour savoir distinguer l’un de l’autre – à moins qu’il préfère ne rien croire par sage prudence – force est de constater que de plus, la fiction invente ici à sens unique.

Car ce n’est pas seulement l’Inquisition qui est mise en cause – ce qui, après tout, pourrait présenter une certaine légitimité, pourvu que le propos soit honnête. C’est bien tout l’édifice de pouvoir catholique qui est traité dans Inquisitio de la façon la plus sinistre. Et si encore il ne s’agissait que de la hiérarchie et de ses ambitions… La période historique choisie offre après tout un spectacle fort peu flatteur pour l’unité chrétienne. Nous qui fêtons en France cette année le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, savons bien qu’évêques et docteurs peuvent condamner au bûcher une authentique et sainte pucelle.

Mais Catherine de Sienne ! Mais le peuple ! L’une, bien connue pour ses incessants efforts pour la paix, jusqu’à l’oblation d’elle-même, devient ici une terroriste souriante, prête à tout emploi du mal pour, dit-elle, la gloire de Dieu. L’autre, courbant l’échine, muet, ignorant, ne semble que subir et subir encore. AvecInquisitio, c’est finalement la foi chrétienne elle-même qui est assimilée à la peur, dont jouent avec hypocrisie les puissants. Il n’y a pas, dans cette série, un catholique pour sauver l’autre. Tous sont soit lâches, soit idiots, soit érotomanes, soit fanatiques, soit cyniques. Aucun n’est bon, tous sont repoussants.

Face à eux, les personnages positifs, généreux et éclairés, sont les juifs – tant mieux pour eux d’ailleurs ! David de Naples et son fils Samuel, tous deux médecins, ne cèdent pas à la superstition, et dans le secret de leur laboratoire, dissèquent des rats pour identifier l’origine de la peste. Ils sauvent une femme et son bébé en l’accouchant par césarienne, bravant la loi qui l’interdit. Ils ont le sens de la famille, et s’aiment avec tendresse, jusqu’à témoigner les uns vis-à-vis des autres d’un courage héroïque. Nathanaël, l’un des chefs de la communauté juive, est la bonté faite homme. Mieux encore : les forces surnaturelles semblent pencher de leur côté. Aurore, douce et frêle fille de Samuel, a le don de prescience. Quant à Zeeva, femme rebelle et solitaire qu’on accuse d’être une sorcière, c’est sa prière à la « précieuse déesse » qui se révèle déterminante à la fin de l’histoire.

Accusations subventionnées

Cette distribution des bons et mauvais rôles ne doit rien au hasard. Nicolas Cuche reconnaît avoir « eu l’idée d’opposer deux mondes, celui de cet inquisiteur et celui d’un jeune médecin aux connaissances novatrices. C’est devenu un médecin juif parce qu’il me semblait intéressant qu’il soit issu d’une culture qui n’a pas le même rapport au savoir, à la religion, au corps, aux interdits. » Mais la construction de cette opposition, indispensable au récit, a aussi conduit le scénariste à foncer tête baissée dans le sens des clichés les plus grossiers, qu’il accumule et survitamine sans précaution, le plus curieux étant qu’il ne s’en rende visiblement pas compte, et le fasse en toute bonne foi. Ce faisant, il n’invente pas seulement une fiction, mais reproduit, rabâche et renforce une légende noire qui le précède et le domine, à laquelle il donne une exposition préférentielle, au détriment de ceux qui aujourd’hui, sont les héritiers solidaires de l’Eglise catholique médiévale.

C’est là le problème majeur d’Inquisitio. Des récits de ce type foisonnent dans la bande dessinée ou le roman populaire, et il serait aussi inaccessible de les répertorier qu’inutile d’en faire la publicité imméritée. Mais cette série passe sur la télévision publique, financée par son argent, avec l’objectif de faire l’événement, et d’attirer le plus grand nombre de téléspectateurs. Est-il acceptable que ces derniers se voient servir pareille collection d’accusations contre le christianisme, dont certaines ne sont vraiment pas minimes ? Doit-il être de l’ordre de la « jubilation » pour les catholiques de France de se trouver ainsi catalogués au rang de l’obscurantisme, de la violence, de la misogynie, et enfin, de l’antisémitisme les plus aigus ?

Inquisitio de Nicolas Cuche joue avec le feu avec une très grande désinvolture, tout à l’inverse de l’esprit de responsabilité dont devrait faire preuve un artiste qui se voit confier l’opportunité rare et précieuse d’un programme aussi populaire qu’une série d’été. France 2 ne respecte ni son devoir de neutralité ni sa mission culturelle en laissant libre cours à un contenu qui est aussi ambigu dans ses principes que dans son exécution. Quant aux croyants, ils ne seront pas excessifs s’ils réclament d’être entendus à ce sujet, ni s’ils demandent une forme de réparation à ce récit insultant pour l’Eglise dont ils ont fait leur maison.

Catherine de Sienne « Docteur de l’Eglise » : le discours de Paul VI

PaulVI et Catherine de Sienne

Le dimanche 4 octobre 1970, Paul VI a présidé dans la Basilique Vaticane la cérémonie solennelle de la proclamation de Sainte Catherine de Sienne comme Docteur de l’Eglise. Ce titre reconnaît son autorité exceptionnelle dans le domaine de la théologie, la profondeur de sa foi alliée à la sûreté de sa pensée et la sainteté de sa vie. Voici donc le texte intégral du discours prononcé par le Pape en la basilique Saint Pierre.

La joie spirituelle qui a rempli notre âme en proclamant Docteur de l’Eglise l’humble et sage vierge dominicaine, Catherine de Sienne, trouve sa référence la plus haute et, dirons-nous, sa justification dans la joie très pure éprouvée par le Seigneur Jésus lorsque, comme le rapporte le saint évangéliste Luc, « il tressaillit de joie sous l’action du Saint Esprit » et dit : « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir.[1] »

En vérité, en remerciant le Père d’avoir révélé les secrets de sa sagesse divine aux humbles, Jésus ne pensait pas seulement aux Douze qu’il avait choisis dans un peuple sans culture et qu’il enverrait un jour comme ses apôtres pour instruire toutes les nations et pour leur enseigner ce qu’il leur avait prescrit[2], mais aussi à tous ceux qui croiraient en lui, parmi lesquels seraient innombrables ceux qui seraient les moins doués aux yeux du monde.

Et l’Apôtre des gentils se plaisait à observer cela en écrivant à la communauté de Corinthe la grecque, ville où pullulaient les gens infatués de sagesse humaine : « Considérez votre appel. Il n’y a pas beaucoup de sages, selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune chair n’aille se glorifier devant Dieu.[3]

Ce choix préférentiel de Dieu, dans la mesure où il est insignifiant ou même méprisable aux yeux du monde, avait déjà été annoncé par le Maître lorsqu’il avait appelé, en nette contradiction avec les estimations terrestres, heureux et candidats à son Royaume les pauvres, les affligés, les doux, les affamés de justice, les purs de cœur, les artisans de la paix[4].

Il n’est certes pas dans notre intention d’hésiter à mettre en relief comment, dans la vie et dans l’activité extérieure de Catherine, les Béatitudes évangéliques ont eu modèle de vérité et de beauté exceptionnelles. Tous, d’ailleurs, vous vous rappelez combien elle a été libre en esprit de toute convoitise terrestre, combien elle a été affamée de justice et envahie jusqu’aux entrailles de miséricorde dans sa recherche de porter la paix au sein des familles et dans les villes déchirées par des rivalités et des haines atroces, combien elle s’est prodiguée pour réconcilier la république de Florence avec le Souverain Pontife Grégoire XI, jusqu’à exposer sa propre vie à la vengeance des rebelles. Nous ne nous arrêterons pas à regarder les grâces mystiques exceptionnelles dont le Seigneur a voulu la gratifier, parmi lesquelles le mariage mystique et les saints stigmates. Nous croyons aussi que ce n’est pas, en la présente circonstance, le moment de rappeler l’histoire des magnanimes efforts accomplis par la sainte pour persuader le Pape de revenir à Rome, son siège légitime. Le succès qu’elle a finalement obtenu fut vraiment le chef-d’œuvre de son intense activité qui restera dans les siècles sa grande gloire et constituera un titre tout spécial à l’éternelle reconnaissance de l’Eglise.

Nous croyons par contre opportun en ce moment de mettre brièvement en lumière le second titre qui justifie, en conformité avec le jugement de l’Eglise, l’accord du titre de Docteur à la fille de l’illustre ville de Sienne, et c’est l’excellence particulière de la doctrine.

Quant au premier titre, celui de la sainteté, son approbation solennelle fut exprimée amplement et dans un style unique d’humaniste par le Pontifie Pie II, son compatriote, dans la bulle de canonisation « Misericordias Domini », dont il fut lui-même l’auteur. La cérémonie liturgique spéciale eut lieu dans la Basilique Saint-Pierre le 29 juin 1461.

Que dirons-nous donc de l’éminence de la doctrine de sainte Catherine ? Certainement nous ne trouverons pas dans les écrits de la sainte, c’est-à-dire dans les Lettres, conservées en nombre assez considérable, dans le « Dialogue de la divine Providence » ou « Livre de la doctrine divine » et dans les « orationes », la vigueur apologétique et les hardiesses théologiques qui distinguent les œuvres des grandes lumières de l’Eglise ancienne de l’Orient et de l’Occident. Nous ne pouvons pas non plus exiger de la vierge peu cultivée de Fontebranda les hautes spéculations propres à la théologie systématique, qui ont rendu immortels les docteurs du Moyen Age scolastique. Et, s’il est vrai que se reflète dans ses écrits, et d’une manière surprenante, la théologie du Docteur angélique, celle-ci y apparaît dépouillée de tout revêtement scientifique. Ce qui frappe plus que tout au contraire dans la sainte, c’est la science infuse, c’est-à-dire l’assimilation brillante, profonde et enivrante de la vérité divine et des mystères de la foi contenus dans les livres de l’Ancien et du Nouveau Testaments : une assimilation favorisée, oui, par des dons naturels très particuliers mais évidemment prodigieux, due à un charisme de sagesse du Saint Esprit, un charisme mystique.

Catherine de Sienne offre dans ses écrits un des plus brillants modèles de ces charismes d’exhortation, de parole de sagesse et de parole de science que saint Paul nous a montrés agissant dans chaque fidèle dans les communautés chrétiennes primitives et dont il voulait que l’usage fût bien réglé, faisant remarquer que ces dons ne sont pas tant à l’avantage de ceux qui en sont favorisés que plutôt à celui du Corps tout entier de l’Eglise : comme en lui, en effet, explique l’Apôtre, « c’est le seul et même Esprit qui distribue ses dons à chacun comme il l’entend »,[5] de même sur tous les membres de l’organisme mystique du Christ doit retomber le bénéfice des trésors spirituels que son Esprit prodigue[6].

« Doctrina ejus (scilicet Catharinænon acquisita fuit ; prius magistra visa quam est quam discipula » ; c’est ce qu’a déclaré le même Pie II dans la Bulle de canonisation. Et, en vérité, que de rayons de sagesse surhumaine, que d’appels pressants à l’imitation du Christ dans tous les mystères de sa vie et de sa Passion, que d’invitations à la pratique propre des vertus propres aux divers états de vie sont épars dans les œuvres de la sainte ! Ses lettres sont comme autant d’étincelles d’un feu mystérieux allumé dans son cœur brûlant de l’Amour infini qui est le Saint-Esprit.

Mais quelles sont les lignes caractéristiques, les thèmes principaux de son enseignement ascétique et mystique ? Il nous semble qu’à l’imitation du « glorieux Paul [7] » dont elle reflète parfois le style vigoureux et impétueux, Catherine soit la mystique du Verbe incarné et surtout du Christ crucifié. Elle a exalté la vertu rédemptrice du sang adorable du Fils de Dieu, répandu sur le bois de la croix avec la prodigalité de l’amour pour le salut de toutes les générations humaines[8]. Ce sang du Sauveur, la sainte le voit couler d’une manière continuelle au sacrifice de la messe et dans les sacrements, grâce au ministère des ministres sacrés, pour la purification et l’embellissement du Corps mystique du Christ tout entier. Nous pouvons donc dire que Catherine est la mystique du Corps mystique du Christ, c’est-à-dire de l’Eglise.

D’autre part, pour elle, l’Eglise est la mère authentique à laquelle il est juste de se soumettre et d’accorder révérence et assistance. Elle ose dire : « L’Eglise n’est rien d’autre que le Christ lui-même.[9] »

Quels ne furent donc pas le respect et l’amour passionné que la sainte nourrissait pour le Pontife romain ! Aujourd’hui, nous personnellement, serviteur des serviteurs de Dieu, nous devons à Catherine une immense reconnaissance, non certes pour l’honneur qui peut retomber sur notre humble personne, mais pour l’apologie mystique de la charge apostolique du successeur de Pierre. Qui ne se rappelle? Elle contemple en lui « le doux Christ sur la terre[10] », auquel on doit un amour filial et l’obéissance parce que : « qui sera désobéissant au Christ sur la terre, qui tient la place du Christ qui est au ciel, ne participe pas au fruit du sang du Fils de Dieu.[11] » Et, comme anticipant non seulement sur la doctrine, mais sur le langage même du Concile Vatican II[12], la sainte écrit au Pape Urbain VI : « Père très saint… sachez la grande nécessité, qui est la vôtre et celle de la sainte Eglise, de garder ce peuple [de Florence] dans l’obéissance et le respect envers votre Sainteté parce que c’est là qu’est le chef et le principe de notre foi.[13] »

Aux cardinaux ensuite, à beaucoup d’évêques et de prêtres, elle adresse de pressantes exhortations et n’épargne pas de sévères reproches, mais toujours en toute humilité et tout respect pour leur dignité de ministres du sang du Christ.

Et Catherine ne pouvait pas oublier qu’elle était la fille d’un Ordre religieux, un des plus glorieux et des plus actifs dans l’Eglise. Elle nourrissait donc une singulière estime pour ce qu’elle appelle « les saintes religions » qu’elle considère comme un lien d’union dans le Corps mystique, constitué par les représentants du Christ (selon une qualification qui lui est propre) et le corps universel de la religion chrétienne, c’est-à-dire les simples fidèles. Elle exige des religieux la fidélité à leur sublime vocation par l’exercice généreux des vertus et l’observation de leur règles respectives. Dans sa maternelle sollicitude, les laïcs ne sont pas les derniers. Elle leur adresse de nombreuses et vives lettres, les voulant prompts dans la pratique des vertus chrétiennes et des devoirs de leur état, animés d’une ardente charité pour Dieu et pour le prochain puisque eux aussi sont des membres vivants du Corps mystique. Or, dit-elle, « elle[c’est-à-dire l’Eglise] est fondée dans l’amour et elle est même l’amour.[14] »

Comment ensuite ne pas rappeler l’action intense développée par la sainte pour la réforme de l’Eglise ? C’est principalement aux Pasteurs de l’Eglise qu’elle adresse ses exhortations, dégoûtée et saintement indignée de l’indolence de beaucoup d’entre eux, frémissante de leur silence tandis que le troupeau qui leur était confié s’égarait et tombait en ruine. « Hélas, ne plus se taire ! Criez avec cent mille voix, écrit-elle à un haut prélat. Je vois que, parce qu’on se tait, le monde est détraqué, l’Epouse du Christ est pâle, on lui a enlevé sa couleur parce qu’on lui suce le sang par derrière c’est-à-dire le sang du Christ.[15] »

Et qu’est-ce qu’elle entendait par le renouvellement et la réforme de l’Eglise ? Certainement pas le renversement de ses structures essentielles, ni la rébellion contre les Pasteurs, ni la voie libre aux charismes personnels, ni les innovations arbitraires dans le culte et dans la discipline, comme certains le voudraient de nos jours. Au contraire, elle affirme maintes fois que la beauté sera rendue à l’Epouse du Christ et qu’on devra faire la réforme « non par la guerre, mais dans la paix et le calme, par des prières humbles et continuelles, dans les sueurs et les larmes des serviteurs de Dieu.[16] » Il s’agit donc pour la sainte d’une réforme avant tout intérieure puis extérieure, mais toujours dans la communion et l’obéissance filiale envers les représentants légitimes du Christ.

Fut-elle aussi politique notre très pieuse Vierge ? Oui, sans aucun doute, et d’une manière exceptionnelle, mais dans un sens tout spirituel du mot. En effet elle repoussait avec dédain l’accusation de politicienne que lui adressaient certains de ses concitoyens, en écrivant à l’un d’eux : « … Et mes concitoyens croient que par moi ou par la compagnie que j’ai avec moi il se fait des traités: ils disent la vérité, mais ils ne la connaissent pas et ils prophétisent, puisque je ne veux pas faire autre chose et je ne veux pas que qui est avec moi fasse autre chose que de vaincre le démon et de lui enlever la domination de l’homme qu’il a prise par le péché mortel et d’arracher la haine du cœur humain et de le mettre en paix avec le Christ crucifié et avec son prochain.[17] »

Donc la leçon de cette femme politique « sui generis » conserve encore son sens et sa valeur, bien qu’aujourd’hui on sente davantage le besoin de faire la distinction entre les choses de César et celles de Dieu. L’enseignement politique de la sainte trouve sa plus authentique et parfaite expression dans ce jugement lapidaire qu’elle a porté : « Aucun Etat ne peut se conserver en état de grâce dans la loi civile et dans la loi divine sans la sainte justice.[18] »

Non contente d’avoir développée un enseignement intense et très vaste de vérité et de bonté par la parole et par les écrits, Catherine voulait le sceller par l’offrande finale de sa vie pour le Corps mystique du Christ, qui est l’Eglise, alors, qu’elle n’avait que 33 ans. De son lit de mort, entourée de fidèles disciples, dans une petite cellule voisine de l’église de Sainte Marie sopra Minerva à Rome, elle adressa au Seigneur cette émouvante prière, vrai testament de foi et d’amour reconnaissant très ardent : « O Dieu éternel, reçois le sacrifice de ma vie [en faveur de] ce Corps mystique de la sainte Eglise. Je n’ai rien d’autre à donner que ce que tu m’as donné. Prends donc le cœur et tiens-le sur la face de cette épouse.[19] »

C’est donc le message d’une foi très pure, d’un amour ardent, d’une consécration humble et généreuse à l’Eglise catholique en tant que Corps mystique et Epouse du divin Rédempteur : c’est le message typique du nouveau Docteur de l’Eglise, Catherine de Sienne, pour l’illumination et l’exemple de tous ceux qui se glorifient de lui appartenir. Recueillons-le, ce message, avec un esprit reconnaissant et généreux pour qu’il soit la lumière de notre vie terrestre et le gage d’une appartenance future assurée à l’Eglise triomphante du ciel. Amen !


[1] Evangile selon saint Luc, X 21; évangile selon saint Matthieu, XI 25-26.

[2] Evangile selon saint Matthieu, XXVIII 19-20.

[3] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, I 26-29.

[4] Evangile selon saint Matthieu, V 3-10.

[5] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, XII 11.

[6] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, XI 5 ; épître de saint Paul aux Romains, XII 8 ; première épître de saint Paul àTimothée, VI 2 ; épître de saint Paul à Tite, II 15.

[7] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre XI.

[8] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CXXVII.

[9] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CLXXI.

[10] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CXCVI.

[11] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CCVII.

[12] Vatican II : Constitution dogmatique « Lumen gentium »n° 23.

[13] Sainte Catherine de Sienne : Lettre XVII.

[14] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CIII.

[15] Sainte Catherine de Sienne : Lettre XVI, au Cardinal d’Ostie.

[16] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre XV.

[17] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CXXII.

[18] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CXIX.

[19] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CCCLXI.

Catherine de Sienne, femme actuelle (3/3)

Sainte Catherine de Sienne

Quelle est la personnalité humaine et spirituelle de Catherine de Sienne et son rôle principal en son temps ? Qu’est-ce qui la distingue du personnage décrit dans Inquisitio ?

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

Mais qu’était réellement Catherine de Sienne ? Quelle était sa personnalité et quel fut son rôle réel ? Fut-elle un « homme d’Etat », une « femme d’Eglise » ?

Elle n’a pas vraiment conseillé les papes. Elle n’a pas été régulièrement consultée par eux. Elle donne des conseils très généraux. Elle n’a pas d’idées très originales. Elle a des vues assez vagues. Elle a un manque cruel de réalisme politique. Elle est finalement assez incompétente.

Elle a échoué partout. La prédication de la croisade était inopportune ; elle n’a pas réussi à la mobiliser. Durant son ambassade à Florence, elle a été le jouet des Florentins. Elle s’est laissée tromper deux fois. Son idéal de réforme de l’Eglise était trop élevé et pas assez adapté. Elle n’a pas réussi à faire venir à Rome les religieux qui devaient constituer le « conseil des spirituels » qu’elle souhaitait vivement. Après le début du schisme, son activité épistolaire n’a rien donné.

Pourtant il y a un  point où elle a réussi : c’est dans l’accompagnement, la direction spirituelle. Elle a « donné la vie » à un certain nombre de personnes. Elle les a formées. Elle les a libérées d’elles-mêmes et les a aidées à se lancer dans l’existence, à prendre leur vie en main. Beaucoup d’entre elles seront aux avant-postes, au début du siècle suivant, mêlées à toutes les tentatives et mises en œuvre de réforme.

Catherine na jamais cessé de faire de l’apostolat individuel ou familial. Le Dialogue est un traité sur le progrès de l’âme, avec, au centre, le Christ Pont, le chemin et les étapes de la vie spirituelle. Ses lettres sont des lettres de conseil et d’accompagnement. Le plus grand nombre de ses lettres sont adressées à des personnes privées et ne traitent que de questions personnelles.

Elle fut une mère spirituelle. Elle était la mamma.

Si les lettres, amputées, pour la plupart, de leur partie narrative et anecdotique laissent de Catherine de Sienne l’impression d’une personne un peu hautaine, incapable de condescendre aux faiblesses d’ici-bas, très exigeante, sûre d’elle-même, prompte à lancer son fameux « je veux », qui n’admet aucune réplique, si le Dialogue nous met en contact avec une expérience mystique tellement haute, exprimée de manière tellement lointaine que le courage manque pour en goûter la réalité, la simplicité, le bon sens et la vitalité, en revanche le Procès de canonisation, qui n’est pas disponible en français, nous révèle, à travers des témoignages candides et par de délicieuses anecdotes, véritables fioretti, une Catherine, jeune fille ou jeune femme parmi d’autres jeunes filles et garçons, à la grâce toute toscane, qui a le don de faire descendre le ciel sur la terre, de rendre la religion attrayante, de mettre la jeunesse en contact avec le Christ et l’Evangile.

Raymond de Capoue présente aussi une Catherine détendue, spontanée, aimable, gracieuse, qui aime les fleurs, qui est ferme et tendre envers ses enfants, affectueuse et familière avec Jésus. Elle manipule plein d’images dont il faudrait faire la liste et qui devaient faire rire ou sourire et être retenues. Elle avait une liberté de parole, y compris avec ses confesseurs. Il y avait une vraie famille très soudée, très libre, aux rameaux divers à Sienne, à Pise, à Florence… les Caterinati.

Je voulais souligner ce point là, parce qu’il est unique et très caractéristique : son rôle de direction spirituelle, ses relations affectueuses et maternelles avec les jeunes, au moment des orientations décisives de leurs existences.

C’est cette caractéristique de la personnalité et du rôle de Catherine qu’il faudrait mettre en valeur pour le rayonnement de l’Ordre et son développement, ainsi que pour la vitalité et le rajeunissement de la famille dominicaine.

La vraie posture de Catherine de Sienne

Catherine de Sienne - mariage mystique avec le Christ

Ou pourquoi, encore, à des années-lumières de la série Inquisitio, Catherine de Sienne est une femme actuelle.

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

Ce qui frappe, en fin de compte, lorsqu’on considère l’activité politique et sociale de Catherine de Sienne c’est qu’elle est présente sur tous les fronts importants. Tout l’intéresse de la vie des hommes et des femmes de son temps. Son temps est marqué par la guerre : elle s’engage pour la paix, avec ses pieds, ses jambes, avec sa parole, ses écrits. Son temps est marqué par des luttes fratricides dans les familles, les cités : elle s’engage pour la réconciliation. Son temps est marqué par des injustices : elle est là pour rappeler leurs devoirs au pape, aux princes et aux responsables politiques quels qu’ils soient.

Son temps est marqué par le fléau de la peste : elle est sur le pont, au front, pour guérir et soigner. Son temps est marqué par des questions autour de la papauté et de sa politique : elle est là, auprès des papes et elle prend position. Son temps est marqué par la fragilité du clergé et de la vie religieuse : elle soutient plus d’un prêtre, d’un religieux, d’une religieuse, plus d’une communauté. Elle est en contact avec les nouveaux courants spirituels (les jésuates, les ermites, les fraticelles…) Elle est en phase avec les jeunes qui sont nombreux dans sa famiglia.

Elle est vraiment entrée en dialogue avec son temps : elle écoute et elle parle. Le dialogue caractérise bien ce petit bout de femme. Elle a pris la parole, inspirée par le Seigneur lui-même. Oui, c’est bien une inspiration divine, une intelligence à l’œuvre, une assurance, une audace et un courage de la parole qui la mobilisent et l’animent. Elle fut, en son temps, un prophète, une voix qui s’élève.