L’Inquisition apparaît en Italie, sous Grégoire IX. Son extension à tout l’Occident exprime l’universalité du magistère pontifical (cf. l’origine de l’Inquisition (1/3). Certes, il s’agit de contrer l’hérésie mais l’Inquisition est aussi un instrument dans la lutte de pouvoir opposant le Sacerdoce à l’Empire pour dominer la chrétienté.
Au prétexte de l’hérésie, ils opèrent également de larges purges dans l’épiscopat méridional, jugé trop mou dans le combat contre la dissidence. En fait, les évêques déposés sont parfaitement dignes dans leurs mœurs comme dans leur pastorale, mais ils ont le tort d’être liés davantage aux pouvoirs locaux que soumis à Rome. Ils sont donc remplacés, très souvent par des cisterciens. Les légats, eux-mêmes cisterciens pour la plupart, construisent, en toute bonne foi certainement, une image de l’hérésie très largement décalée de la réalité. Ils ramènent la dissidence au manichéisme, suivant une tradition ancienne de l’Eglise, parce que la référence en ce cas-là est toujours saint Augustin, qui a beaucoup lutté et écrit contre les manichéens.
Ensuite, ils diabolisent l’hérésie, en lui attribuant des pratiques contre nature et donc contraires à la volonté divine ; ils font de ses adhérents les sectateurs du diable ; ils la présentent enfin comme générale et comme une véritable contre-Eglise, avec un pape, des diocèses, etc. Cette construction, largement fantasmatique, ne doit pas être aujourd’hui prise au pied de la lettre et il ne convient pas de croire que la dissidence est majoritaire en Languedoc, qu’elle est totalement perverse et qu’il existe un catharisme unifié de l’Atlantique aux Balkans.
A la fin du XIIe siècle, cette image du danger représenté par l’hérésie, danger très largement amplifié, devient un moyen pour le pape d’affirmer son autorité urbi et orbi et d’exercer la plénitude de son pouvoir, plenitudo potestatis. La dissidence religieuse lui permet de revendiquer un droit d’intervention universel pour défendre l’unité de la foi, en voie d’être compromise. Il ne s’agit pas ici de mettre en cause la sincérité des papes et des clercs des XIIe et XIIIe siècles, qui pensent et qui sentent l’unité chrétienne menacée et la défendent avec tous les moyens dont ils disposent, mais il est possible, sept siècles plus tard, de dégager des processus d’évolution dont eux-mêmes n’avaient pas conscience. La pratique pontificale, développée depuis 1140, c’est-à-dire l’intervention par légat interposé dans toute la chrétienté au prétexte de l’hérésie, cristallise en mars 1199 dans la décrétale Vergentis in senium. Cette décrétale définit l’hérésie comme crime de lèse-majesté divine.
Un péché et un crime
Le droit romain sert d’appui à cette définition. On le sait : le droit romain antique, définit comme crime de lèse-majesté toute atteinte à la vie de l’empereur ; ce dernier incarnant l’Etat et le bien de tous, cette atteinte est d’une telle gravité qu’elle est punie de mort. Offense à Dieu, l’aberratio in fide, l’erreur dans la foi, met en cause la majesté divine, elle doit donc entraîner des peines matérielles et corporelles ou personnelles aussi lourdes que celles frappant les coupables de lèse-majesté princière. On passe ainsi pour la dissidence religieuse, des pénalités ressortissant du domaine spirituel aux pénalités physiques. L’hérésie n’est plus seulement un péché, elle devient un crime.
Le concept de lèse-majesté divine comporte un corollaire d’importance : puisque le pape est le vicaire de Dieu, toute contestation de son pouvoir et de ses commandements correspond à un attentat contre la majesté divine et s’identifie à l’hérésie. Concrètement la bulle Vergentis in senium adressée au clergé, aux consuls et au peuple de Viterbe, ville des Etats de l’Eglise, en révolte contre Innocent III, a pour résultat de permettre l’intervention du pape dans la ville ratione peccati ou ratione criminis. La bulle conduit à une instrumentalisation politique de l’hérésie et le fait se reproduit tout de suite après à Orvieto. Le magistère spirituel du pape se trouve donc ainsi exalté d’abord pour des problèmes temporels propres au patrimoine de Saint-Pierre.
D’une façon générale, on perçoit que la création d’un tribunal spécial chargé de l’hérésie et relevant immédiatement du Souverain Pontife s’inscrit logiquement dans la suite de Vergentis in senium. Innocent III pose d’ailleurs lui-même l’essentiel des règles de l’inquisitio établissant l’instruction d’office hors de toute publicité par une suite de décrétales édictées entre 1205 et 1212.
Toutes ces données font bien comprendre la gravité de l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, sur les bords du Rhône, le 14 janvier 1208. Ce n’est pas seulement l’assassinat d’un homme qui gêne. C’est une forme radicale de mise en cause du pouvoir du pape, au moment où ce dernier est également plus ou moins contesté par Philippe Auguste, par Jean sans Terre et par la plupart des villes italiennes cela, à une époque où la conquête de la Terre-Sainte peine à se relancer après l’échec de la quatrième croisade, détournée vers Byzance. Cet assassinat, de plus, survient dans une région que les amplifications cisterciennes présentent depuis saint Bernard, soit depuis 1145, comme une terre perdue d’hérésie et dont les plus grands seigneurs se refusent à lutter contre la dissidence. Deux des principaux leviers du pouvoir pontifical, la croisade et l’hérésie entrent alors en conjonction pour aboutir à une guerre sainte en pays chrétien. Fait inouï, mais parfaitement inscrit dans la logique des événements qui précèdent. Aux facteurs décrits, s’ajoutent d’ailleurs des convoitises temporelles, non pas celles du roi de France comme on le dit trop souvent, mais celles du roi d’Aragon, qui joue un rôle tout à fait ambigu en ce début du XIIIe siècle.
La croisade est une opération militaire qui fait prompte justice des hérétiques. Tous ceux qui refusent d’abjurer sont brûlés (cent quarante à Minerve en juillet 1210, trois ou quatre cents à Lavaur en mai 1211, soixante aux Cassés au printemps 1211 encore). L’Inquisition n’intervient pas du tout dans ce cadre-là. Au demeurant, elle n’est pas encore organisée. Le quatrième concile du Latran, tenu en 1215, réédite la liste des sanctions contre les hérétiques. Il est notable que l’ordalie du fer rouge, infligée traditionnellement aux dissidents, soit interdite par ce concile. Dans la perspective du XXe siècle, la nôtre, c’est bien sûr un progrès considérable. Il n’en reste pas moins que l’ordalie, au résultat incertain, limitait quelque peu le pouvoir souverain du juge. Désormais, ce dernier peut décider seul de la culpabilité des prévenus. On saisit que le gain d’humanisme présente un revers négatif, dont l’Inquisition fait plus tard son profit.
Avec la fin des opérations militaires en Languedoc, le combat contre la dissidence entre dans une phase essentiellement judiciaire. Le jeudi saint 12 avril 1229, devant le portail de Notre-Dame de Paris, le comte de Toulouse s’engage à pourchasser, sans trêve et de tout son pouvoir, les hérétiques de sa terre et leurs croyants, ceux qui les hébergeraient ou qui les aideraient, credentes, receptatores, fautores. Le concile qui se réunit à Toulouse en novembre 1229, sous l’autorité du légat romain de Saint-Ange, organise la recherche systématique des dissidents. Toute maison où l’on découvrira un hérétique sera détruite c’est une forme de damnatio loci et de purification d’un endroit évidemment devenu sacrilège et c’est aussi un moyen de pression, bien entendu, sur ceux qui recevraient éventuellement des hérétiques. Ce concile fixe également une échelle des peines, en fonction de l’étendue des fautes. Apparaît la prison, « le mur », comme on va l’appeler, lieu de pénitence et en même temps de retranchement des coupables, qui les empêche de contaminer d’autres personnes. Ces prescriptions forment un ensemble parfaitement cohérent et l’on y trouve le verbe inquirere et le substantif inquisitio. On peut dire que, jusqu’à un certain point, le système de l’Inquisition se trouve mis en place en Languedoc à partir de 1229. Il reste que la procédure demeure confiée aux évêques.
Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque)
