Au-delà des arguments sur la validité des deux élections pontificales de 1378 – bien difficiles à départager (Cf. Histoire des papes de Rome et d’Avignon (1/2)) , il faut en convenir – la France fonde son soutien à Clément VII sur des arguments idéologico-spirituels qui ne manquent pas d’intérêt. En effet, cette même année 1378, commence à se diffuser un ouvrage anonyme intitulé Le Songe du vergier.
Charles V lui-même
L’auteur – aujourd’hui identifié – est Evrant de Trémaugon, juriste à la cour de France. Mais l’idée de l’ouvrage appartient au roi Charles V lui-même. Dans ce véritable traité de droit public sur les pouvoirs du roi et ceux de l’Eglise, l’auteur fait une habile compilation d’une littérature de controverse, particulièrement riche sur ces sujets depuis les luttes entre Philippe le Bel et Boniface VIII. La forme littéraire choisie, le dialogue, forme très courante alors, même pour ce genre d’ouvrages, le rend accessible et attrayant.
Dans le prologue, le narrateur raconte qu’il s’est endormi dans un verger (d’où le titre) et que dans son sommeil le roi lui est apparu. Il avait à ses côtés deux femmes: «la Puissance Spirituelle» et «la Puissance Séculière». Les deux allégories se présentent comme «deux sœurs, et filles du très haut et souverain Roy», et demandent au roi de les réconcilier pour rétablir «paix et tranquillité» entre les serviteurs de l’Eglise et ceux de l’Etat.
Il s’en suit une joute littéraire et juridique entre un chevalier et un clerc, au cours de laquelle une question surgit: est-ce à Rome ou sur le sol français que doit résider le chef de l’Eglise universelle, le successeur de l’apôtre Pierre, le Vicaire du Christ? Le chevalier déplore que le pape ait «laissé le pays de France et [soit] allé à Rome», allusion au départ de Grégoire XI d’Avignon en 1376. Il «supplie et demande au Saint- Père de Rome qu’il considère bien le lieu duquel il est parti et le lieu auquel il est allé, et, certes, il trouvera que le lieu de France est plus saint, plus sûr et plus agréable.» Pour lui, «le Saint-Père doit mieux demeurer en France qu’à Rome» car la France «est le plus saint lieu de la Chrétienté». Pour le prouver, il cite la présence en France de très saintes reliques, plus saintes encore que celles de Rome. Il montre que la France, «spécialement en la cité de Paris», possède les lieux d’études les plus féconds du monde (les Français d’alors ne sont pas peu fiers de leur université!). Il met en balance «les mérites ou démérites du peuple de Rome et du roi de France et de son peuple», comparaison tout à l’honneur des Français. Il fait même appel à Jules César qui, déjà, faisait l’éloge de l’esprit religieux des Gaulois! Assimilant – à tort – Avignon à la France, et retournant le thème de «l’exil» de la papauté en Avignon comme jadis le peuple élu à Babylone, il montre que «Rome est lieu d’exil» alors que «France est le lieu et le refuge de l’Eglise».
Au-delà des arguments régaliens et nationalistes, le chevalier présente surtout le roi de France comme le véritable et légitime successeur de Constantin, c’est-à-dire le chef de la Chrétienté.
Aucun droit
Comme premier prince de la Chrétienté, souverain du pays «le plus saint» du monde, il est normal que le roi de France ait le pape auprès de lui. Le roi détient l’imperium, c’est-à-dire la souveraineté parfaite. Il est «empereur en son royaume» et ne peut avoir aucun souverain au-dessus de lui. Le roi est «vicaire de Dieu en la temporalité». Le pape, qu’il soit à Rome ou ailleurs, ne peut donc en aucun cas faire valoir aucun droit dans le royaume de France. Le gallicanisme est ici en germe.
On le voit, le Grand Schisme d’Occident ne sera pas seulement une lutte entre deux papautés concurrentes. Les circonstances soulèvent la question fondamentale des rapports entre pouvoirs laïcs et pouvoirs religieux, et l’affaiblissement de l’Eglise fragilise ses positions face aux pouvoirs politiques. Les monarchies sont de plus en plus solidement organisées, notamment la France. Mais le Grand Schisme aura surtout pour effet de poser la question du fonctionnement de l’Eglise. Pouvait-il en être autrement, lorsque quarante années durant, deux papautés s’affrontent en un combat stérile et scandaleux aux yeux des contemporains?
L’inflexible Benoît XIII
Après la rupture de 1378, les deux papes créent des cardinaux, chacun de son côté, ce qui perpétuera le schisme. A Avignon, Clément VII règne jusqu’en 1394,
et aura pour successeur l’Espagnol Pedro de Luna, l’inflexible Benoît XIII. A Rome se succèdent pas moins de quatre papes, tous italiens, pendant le Grand Schisme : Urbain VI (1378-1389), Boniface IX (1389-1404), Innocent VII (1404-1406) et Grégoire XII (1406-1415).
Pendant de nombreuses années, l’objectif des uns et des autres reste de triompher de l’adversaire en s’assurant les appuis les plus puissants parmi les princes, afin d’obliger, à terme, toute la Chrétienté à se rallier à soi. Mais cette stratégie ayant clairement échoué, on commence, dans les dernières années du XIVe siècle, à explorer les voies d’un compromis. La France soutient l’idée que seule une démission simultanée des deux papes concurrents permettra la réconciliation. Des négociations s’ouvrent sur cette base entre les principaux souverains, mais les deux pontifes refusent de se retirer. Les efforts pour les rapprocher échouent après moult péripéties. Une rencontre est même envisagée entre Benoît XIII et Grégoire XII. Après l’échec de cette diplomatie, le roi de France rompt avec le parti avignonnais. La Navarre et la Castille suivent, ainsi que le roi de Naples, souverain de la Provence. C’est un tournant politique majeur. Dès lors, Avignon a perdu son principal soutien. Les deux camps cessent de se neutraliser en s’équilibrant. Le conflit peut prendre alors une autre tournure.
Une partie des cardinaux romains et des cardinaux d’Avignon décident, de leur propre initiative, de chercher ensemble une troisième voie. Cette double dissidence vise à favoriser la réconciliation et à trouver une solution de compromis. Réunis dans ce but à Pise, les cardinaux convoquent un concile et enjoignent les deux papes rivaux de se démettre. Les cardinaux de Pise entament une audacieuse campagne «diplomatique» auprès des princes chrétiens. Cette politique porte des fruits: les représentants des diverses puissances répondent à leur appel et le concile s’ouvre à Pise en mars 1409, avec pas moins de cinq cents participants. L’étrange concile juge, condamne et dépose les deux papes qui refusent toujours d’abdiquer. Puis les cardinaux présents sont chargés d’en élire un troisième, censé s’imposer à tous. Ils désignent Baldassarre Cossa, cardinal du parti romain mais ayant rompu avec «son» pape, Grégoire XII. Il prend le nom de Jean XXIII.
Solution radicale
La Chrétienté compte désormais trois papes: celui de Rome, celui d’Avignon et désormais celui de Pise. Suivant l’exemple de l’empereur Sigismond, de nombreux souverains se rallient à Jean XXIII. Pour imposer son pape, Sigismond suscite un
nouveau concile qui s’ouvre à Constance en 1414, dans une certaine confusion, sous la direction de Jean XXIII. Mais les premiers résultats du concile de Constance sont décevants et la cause de l’unité ne progresse guère. Sigismond prend alors en main les événements et opte pour une solution radicale: il décide de faire le vide. Il demande à Jean XXIII de se sacrifier; puis obtient l’abdication Grégoire XII. Seul Benoît XIII rejette l’injonction de l’empereur et refuse de se démettre. Mais il ne représente déjà presque plus rien.
Sigismond peut donc organiser enfin un conclave de réconciliation, qui se tient en marge du concile de Constance. Et le 11 novembre 1417, le cardinal Odone Colonna est élu pape. Il prend le nom de Martin V et reçoit l’adhésion de l’ensemble de la Chrétienté. Mais où règne-ra-t-il ? Certains pensent toujours qu’Avignon présente de grands avantages… Mais la ville est discréditée par la longue résistance de Benoît XIII: elle n’est pas un symbole de réconciliation. C’est à Rome que Martin V fait son entrée, en 1420, afin de manifester l’unité retrouvée de l’Eglise.
Le Grand Schisme d’Occident est terminé. La lassitude des divisions a été plus forte que la volonté de vaincre le parti adverse. Mais les séquelles seront durables. Si le schisme n’a pas eu de graves conséquences sur la vie des fidèles, il a suscité des contestations théologiques. L’idée d’une réforme radicale du gouvernement de l’Eglise fait surface. En Angleterre, Wycliff rejette l’Eglise comme institution visible et finit pas contester l’existence même de la papauté, annonçant le protestantisme. En France ou en Allemagne, de nombreux théologiens, souvent proches des pouvoirs politiques, défendent désormais la théorie du «conciliarisme», selon laquelle l’autorité des conciles est supérieure à celle des papes. Le concile représente l’Eglise universelle même lorsqu’il n’est pas convoqué par le pape, et peut donc juger un pape qui serait dans l’erreur. Jamais la papauté n’acceptera de tels principes. Après l’élection de Martin V, qui permet la réunification de l’Eglise, le XVe siècle verra une restauration du pouvoir pontifical après les temps de crises. Réalisant le vœu de Pétrarque, Rome s’empare alors de la Renaissance.
Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque)
