A propos de la série Inquisitio

La série Inquisitio sur France 2

« A propos de la série Inquisitio » : voici une lettre de Mgr Bernard Podvin, porte parole de la Conférence des évêques de France, qui nous a été transmise et que nous publions aujourd’hui dans son intégralité.

France 2 diffuse, à partir de ce soir et tous les mercredis de juillet, sa nouvelle « saga de l’été », lnquisitio, réalisée par Nicolas Cuche à partir d’un scénario écrit par lui-même et Lionel Pasquier.

Elle est sensée mettre en scène, dans le contexte de la lutte entre Clément Vll et Urbain Vl, ainsi que de celui de la peste, I’histoire d’un inquisiteur, d’un médecin juif, d’une sorcière et de Catherine de Sienne.

Ecoutons d’abord I’intention du producteur, Jean Nainchrik : « lnquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de I’intolérance. Aujourd’hui encore, les mêmes combats, le même obscurantisme agitent notre civilisation« .

De son côté, le réalisateur, Nicolas Cuche, cherche à nous rassurer : « je ne voudrais pas que I’on s’imagine qu’Inquisitio est une sorte de brûlot anticlérical un peu simplet, une énième histoire mettant en scène Ia cruauté de I’Eglise… Sur le plan historique, ce serait faux. Sur le plan romanesque, convenu et limité. ll y a un gros fantasme sur l’lnquisition. Elle n’a pas tué autant de gens qu’on le croit… Quoi qu’il en soit, Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations…« .

ll reconnaît également que « sans prétendre à une vérité de reconstitution, ‘mon’ Moyen Âge s’inspire aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo« . Certes ! Mais c’est là que le proiet Inquisitio dérape. Malgré ces belles précautions oratoires, le public y verra une grande fresque historique sans y percevoir un grand nombre d’amalgames, de clichés et d’anachronismes. Les historiens que nous avons consultés sont effarés par I’image que ce téléfilm donne de l’lnquisition et de l’Eglise.

Citons par exemple Didier Le Fur, qui vient de publier chez Tallandier L’lnquisition, Enquête historique France Xllle-XVe siècle :

« On peut s’étonner des clichés ridicules véhiculés sur I’Eglise catholique dans cette série. Un bas clergé forcement ivrogne et plus superstitieux que religieux. Des novices parfaitement naïfs et crédules jusqu’au ridicule. Une élite déjà mûre, forcément lubrique, mais aussi cynique qui ne croit en rien, cherchant toujours à abuser un peuple présenté invariablement sale, imbécile et ignorant, lorsqu’il est chrétien… Le cliché d’une Eglise totalement opposée au progrès et notamment à celui de la médecine et de la chirurgie est tout aussi grossier. La papauté avait autorisé la dissection des corps humains dès le milieu du XlVe siècle à I’université de Montpellier, et ne considérait pas alors la pratique de la césarienne comme un crime d’hérésie. Quant au tribunal inquisitorial, il est ici vu selon tous les poncifs maintes fois répétés : incarnation de l’obscurantisme de I’Eglise, intolérance poussée à son maximum, violence gratuite. Par ailleurs, la figure de I’inquisiteur, esquissée comme toutes les autres portées à l’écran, à partir du portrait idéal que Bernard Gui avait tracé dans sa « Practica » frôle le grotesque. Cruel, pervers frustré, terroriste, sadique. Pas de pitié. Pas de piété non plus.« 

Et il conclut : « Aucune distance n’a été prise entre la violence parfois réelle des textes et leurs applications. Tout a été pris au premier degré, avec un parti pris évident : la condamnation de la foi et un parallèle assez malsain entre la justice inquisitoriale instaurée par la papauté (dans un contexte bien particulier) et la violence nazie du XXe siècle.« 

Ecoutons Laurent Albaret, jeune médiéviste spécialiste de l’lnquisition que l’on ne saurait suspecter de complaisance envers I’Eglise et auteur notamment du Découvertes Gallimard sur le sujet et d’un ouvrage sur des biographies d’inquisiteurs :

« ll serait bien évidemment faux de dire que l’lnquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des Xllle et XlVe siècles un pouvoir de  justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’lnquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de I’office inquisitorial, I’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce ‘spécialiste de la parole’, compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans I’imagerie populaire reprise par la série de France Télévisions.

La présence du discours est forte chez ce juge, renforcée par un élément qui est l’inquisitio, ‘l’enquête générale sur la perversité hérétique’. Mais I’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les prisons inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours produit ou inventé par le suspect comme le soulignent les manuels des inquisiteurs. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de I’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction historique, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice extrait du Nom de La Rose d’Umberto Eco« .

Et il conclut : « Quant à I’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément Vll, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation, la luxure et le pêché de la chair présentés de telle manière dans lnquistio sont d’un autre temps et d’un autre lieu« .

Elément essentiel de notre spiritualité, Sainte Catherine de Sienne, la grande mystique et docteur de I’Eglise, ici à contre-emploi, est dépeinte comme une terroriste hystérique organisant la lutte contre Clément Vll et diffusant la peste en l’inoculant à des rats !

Nous avons également demandé au Frère Philippe Rouvillois, frère de la communauté Saint Jean et délégué à la culture du diocèse d’Avignon son approche philosophique de ce téléfilm :

« La saga de France 2 compile sans respect de I’histoire et jusqu’au ridicule toutes les perversions, de toutes les religions, de toutes les époques – il ne manque que le terrorisme fondamentaliste – en les projetant sur le schisme avignonnais et son Eglise provençale. Ces déviances, au long des siècles, n’ont bien sûr pas épargné le christianisme, mais lui sont-elles caractéristiques, sont elles intrinsèques au religieux ou le lot funeste de toute institution communautaire puissante et de grande ampleur ? 

Alors pourquoi cet acharnement récurent à véhiculer une vision caricaturale et obscurantiste dans laquelle on enferme finalement I’Eglise de Constantin à Pie Xll ? Sans doute parce que le doute et le soupçon contemporain sur !e pouvoir politique et institutionnel d’une part, et la méfiance et Ie désespoir à l’égard d’une Vérité religieuse ou spirituelle d’autre part fusionnent et se cristallisent à propos de I’Eglise.

Mais plus profondément parce qu’en reprochant à I’Eglise, et pour une part à juste titre, de n’avoir pas été respectueuse de I’homme, s’exprime la déception qu’elle n’ait pas été fidèle à I’Evangile et au Christ. Ne faut-il donc pas, par honnêteté, rappeler en quoi elle I’a pourtant et souvent été, et contribuer avec exigence et bienveillance à ce qu’elle le devienne plus et plus intégralement… au bénéfice de tous ?« 

Par ailleurs, la presse spécialisée a été critique tant sur la forme que sur le fond. De
plus, France2 a du retirer de son site internet une application en ligne proposantde « faire bruler un ami » reconnaissant que ce n’était pas conforme à l’éthique de la chaine… C’est dire la « sérénité » de cette production !…

Une présentation humoristique style bande-annonce dénonce le caractère de bric et de broc de cette fiction : https://vimeo.com/45029366

Les dominicains, que nous avons consultés ne pensent pas réagir de leur côté, se laissant le temps, dans le cadre de leur jubilé, de mettre en avant de façon positive leurs grandes figures dont Sainte Catherine de Sienne.

Pour se résumer, ce téléfilm fera-t-il un flop ? Comment ne pas le souhaiter ? Mais hélas, le risque est grand qu’il donne au grand public une image faussée de I’histoire de I’Eglise. ll est programmé à heure de grande écoute.

Dans nos réactions, je me permets un conseil de communication : éviter la pub inutile et indirecte de la série, mais déplorer qu’une fois de plus l’Eglise caricaturée et I’histoire manipulée.

2 réponses sur “A propos de la série Inquisitio”

  1. Je trouve votre idée de site très intéressante. Je suis passionnée d’Histoire, et je saute sur l’occasion dès qu’il y a documentaire ou série qui y touche, de près ou de loins. J’ai donc regardé Inquisitio, et j’ai adoré. Mais pas pour sa réalité historique ! Je me doutais bien qu’étant une série télévisé, la vérité serait largement déformé, et comme je ne connaissais pas bien cette période j’ai fait des recherches. Puis je suis tombée sur votre site. Je comprends totalement votre point de vue, mais je me permet de vous dire de faire attention à ne pas trop prendre le public pour des idiots. Je pense que les gens qui vont regardé Inquisitio sont soit comme moi, s’intéresse à l’Histoire et feront des recherches, soit se fiche de l’Histoire, avant ou après avoir vu la série et ne veulent que se distraire. Pour ces derniers, je ne pense pas que le problème vienne de France 2 et ses clichés, mais de la façon dont cette matière est délaissé, à l’école par exemple. Bref, c’est un autre débat. Pour ma part, je vais continué à regarder Inquisitio, et ils y auraient ajoutés dragons et magie, je regarderais de même, car ayant pris tous les renseignements nécessaires à propos de la réalité historique, je pourrais me concentrer sur l’histoire, sans grand « H », avec sérénité.

    1. Chère Madame, merci de votre commentaire.

      Il aurait été préférable qu’il y ait plus de magie (car il y en a, notamment dans les derniers épisodes) et de vrais dragons dans Inquisitio : au moins France 2 n’aurait pas laissé croire aux téléspectateurs qu’il s’agit d’une série « historique » (c’est ainsi qu’elle est présentée par les programmes télés tout comme le dossier de presse remis aux journalistes) mais plutôt d’une série fantastique ! Si vous regardez attentivement, vous verrez que tout est fait pour nous faire croire que ceci est basé sur des faits réels, comme cela est aussi affirmé : insertion de dates dans les épisodes, même la fin nous laisse croire ce que les protagonistes seraient devenus en réalité… Ce processus est une manipulation de l’histoire réelle, à travers des personnages qui ont réellement existé, pour leur faire dire n’importe quoi, et en dresser un portrait à des années lumières de ce qu’ils ont été. Il y a pourtant un monde entre la fiction qui colle au maximum à la réalité historique et une telle falsification : nombreux anachronismes, Catherine de Sienne ou Pierre de Luxembourd dépeints comme respectivement terroristes biochimiques (elle répand la peste alors qu’en réalité elle a soigné les pestiférés!) ou illuminé débile.

      Ainsi, avec ce site, nous ne prenons pas les téléspectateurs pour des idiots, nous dénonçons au contraire cette propagande.

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