Pourquoi une vision si négative du Moyen-Age ?

Moyen-Age - Château Suscinio

Le Moyen-Age des épidémies, guerres et famines n’existe-t-il donc pas ? Il existe, mais il se réduit à période de la guerre de Cent Ans (1337-1453) qui fut marquée par la grande peste noire de 1348 et les jacqueries. Or, un siècle, ce n’est pas 1000 ans.

D’où vient donc cette sombre légende du Moyen-Age ? Il y eut plusieurs causes. D’abord, les humanistes se désintéressèrent du Moyen-Age par une réaction de retour à la culture gréco-romaine dans les arts, mais aussi dans le domaine législatif. Les philosophes des ‘’lumières’’ et les révolutionnaires de 1789 avaient un objectif différent. Ils voulaient décrédibiliser la monarchie et le Christianisme qui lui était inévitablement associé. C’est eux qui forgèrent la réputation noire et obscurantiste du Moyen-Age en ajoutant la falsification historique au mépris. Le pompon revient à la 3ème République qui fit de l’anticléricalisme son cheval de bataille. Or, quoi de mieux pour combattre le christianisme que de présenter l’époque où il fut triomphant comme sauvage, inculte et rétrograde ? Des historiens comme Augustin Thierry, Jules Michelet et Anatole France continuèrent l’œuvre de désinformation du siècle précédent. Heureusement, le regain d’intérêt que le grand public témoigne pour le Moyen Age ces dernières années va obliger les historiens et les medias à rétablir la vérité.

Cette vision négative du Moyen Age pâtit pleinement à l’Eglise, par une association d’idée évidente, puisque notre Moyen Age était éminemment chrétien. On pourra objecter que la Renaissance était chrétienne aussi, ainsi que toute la période de l’Ancien Régime. Certes, mais les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles furent chrétiens très différemment de l’époque médiévale. Le christianisme médiéval était fondé sur l’enseignement et la culture des masses. L’Eglise, quoique puissante, n’était pas oppressive. Elle avait une totale autonomie vis-à-vis du pouvoir temporel. Le christianisme des siècles suivants sera marqué par la mainmise du pouvoir séculier sur l’Eglise. Le Concordat signé entre le pape Léon 10 et François 1er fait de celui-ci le chef de l’Eglise de France, nommant lui-même évêques et abbés. Inutile de préciser que la mission de l’Eglise s’en trouvera profondément dévoyée. Les hautes fonctions ecclésiastiques seront données par le roi à des aristocrates arrivistes et incompétents en la matière (Richelieu et Mazarin furent certainement d’excellents ministres, mais de piètres cardinaux), l’Inquisition sera l’outil d’élimination des opposants au régime (qui résisterait à un bon procès en sorcellerie ?) et même les communautés religieuses perdront leur pureté (on sait que Fontevrault devint un asile pour les anciennes maîtresses du roi et que la plupart des couvents devinrent de plaisants refuges pour les cadettes des grandes familles qui y vivaient une vie tout sauf contemplative !).

Ainsi, on comprend qu’oppression et religion ne vont pas de pair en France. Entre un Moyen Age rural, pieux et cultivé et un Ancien Régime commerçant, élitiste et monarchiste, deux groupes ont été sacrifiés, le peuple et l’Eglise. La bourgeoisie des villes et le matérialisme commencent une ascension qui atteindra notre époque. Le peuple ne sera plus alors qu’un moyen d’enrichissement, ce qui débouchera sur les misères de la Révolution Industrielle, et l’Eglise un ennemi à combattre, ce qui donnera lieu à la grande vague d’anticléricalisme du 19ème siècle.

 

Source :  Pour en finir avec le Moyen-Age, de Régine Pernoud.

Moyen Age : mythes et controverses

Quelques mythes et controverses sur le Moyen Age, pour se rafraîchir encore la mémoire.

Les gens ont connu la grande peur de l’an 1000 : Il n’y a pas eu de grande peur de l’an mile pour plusieurs raisons. Beaucoup de gens vivent sans calendrier, donc n’ont pas eu conscience de ce passage. Ceux qui ont connaissance du calendrier ont des calendriers souvent différents ! L’année commence à des dates différentes en Europe : Noël en Angleterre et en Italie, Pâques en France. En outre, les ecclésiastiques comptaient les années à partir de la naissance du Christ pour certains ou de la Passion pour d’autres, ce qui aboutit à 33 ans d’écart selon les chapelles. Enfin, aucun document d’époque n’atteste de phénomène de panique collective aux alentours de l’an mile. Rappelons qu’en 1999, un grand couturier prédit la fin du monde pour l’an 2000. Obscurantiste le XXe siècle ?

L’Inquisition opprimait les gens : L’Inquisition est un tribunal ecclésiastique mis en place à partir des XIIe et XIIIe siècles. Les procédures religieuses sont parfois plus progressistes que celles de l’autorité civile de l’époque : un notaire transcrit tous les débats, les accusés ne sont pas toujours incarcérés durant la procédure et peuvent récuser un juge ou faire appel à Rome. L’usage de la torture reste exceptionnel, moins de 10% des cas, alors que la ‘’question’’ reste massivement pratiquée par les tribunaux séculiers. Dans l’ensemble, l’Inquisition condamne peu. Ce tribunal se contente la plupart du temps de déférer les cas les plus graves aux pouvoirs temporels qui se chargent de condamner et brûler hérétiques, sorcières et sodomites sans elle. La légende noire de l’Inquisition vient en réalité du fanatisme de l’espagnol Torquemada au XVe siècle, qui a marqué durablement les esprits.

L’Eglise a massacré les cathares : L’hérésie inspire à l’homme médiéval autant d’antipathie que les sectes à l’homme moderne. La chasse aux hérésies et notamment au catharisme a donc bénéficié de toute la bienveillance de la société féodale. Il ne serait venu à l’idée de personne d’invoquer une quelconque liberté de conscience, pas plus que de nos jours, la liberté religieuse n’est invoquée pour prendre la défense des sectes (cf notre rubrique sur les cathares).

Les seigneurs ont des droits abusifs sur les paysans : Il existe une abondante légende des droits féodaux, sottisier ne reposant sur aucune preuve et aucune source scientifique comme le rappelle Jacques Heers, médiéviste incontesté et directeur des études médiévales à Paris IV. Citons le droit de ravage, le droit de prélassement et le droit de cuissage qui n’ont existé que dans les cervelles éclairées des ‘’Lumières’’ !

Au Moyen Age, on croit que la Terre est plate : On sait depuis l’Antiquité que la terre est ronde (Pythagore/Parménide adopté par la suite par Platon et Aristote). A la chute de l’empire romain, certains penseurs chrétiens remirent d’abord en doute cette vision païenne de la terre et revinrent momentanément à une représentation plate (Cosmas d’Alexandrie VIe s). Cependant, cela ne dura pas et la plupart des théologiens du Moyen Age défendirent la vision sphérique (l’évêque Isidore de Séville VIIe s. Bède le Vénérable VIIIe s. le dominicain Albert le Grand XIIIe s. et le franciscain Roger Bacon XIIIe s.). L’image de la terre comme sphère n’est plus remise en cause et le désir de pouvoir en faire le tour mûrit

L’Eglise et les dissections de cadavres humains au XIVème siècle

Un des leitmotivs de la série Inquisitio est l’opposition entre l’Eglise et la science, plus particulièrement la science médicale. Dans plusieurs épisodes, il est précisé, et même martelé, que l’Eglise interdit les dissections de cadavres…et de TOUT cadavre qu’ils soient humains ou animaux. Nous avons déjà abordé la question des animaux…Reste celle des cadavres humains.

La réponse n’est pas aussi simple que celle que donne la série. En effet, en 1300, le Pape Boniface VIII a publié une bulle dans laquelle il interdit les dissections des cadavres. Mais si nous regardons de près l’histoire de la médecine, nous voyons qu’il y a eu de nombreux assouplissements à cette règle…assouplissements venant de l’Eglise elle-même !

Tout d’abord le Pape Clément VI a, au début de la pandémie de peste « noire » en 1347, autorisé les médecins à pratiquer des autopsies afin de connaître l’origine de la maladie et de trouver un traitement1. Clément VI était installé en Avignon (trente ans avant le schisme) et c’est de là qu’il a prit cette notable décision. Nicolas Cuche commet donc une erreur en montrant dans Inquisitio qu’il est interdit de disséquer un cadavre de pestiféré.

D’autre part, le professeur Lyonnais Alain Bouchet, ancien Président de la SociétéFrançaised’histoire de la médecine, nous présente dans une conférence sur le sujet, que des autopsies étaient parfois pratiqués dans les Universités européennes, notamment françaises. Ces autopsies étaient le fait de médecins religieux qui furent appelés auprès des Papes…Cela au XIVème siècle au moment des évènements « décrits » par Inquisitio.

De ces dissections, nous en avons encore des traces sous la forme de planches les représentants. Appelées « leçons d’anatomie », elles étaient en possession des Universités de l’époque mais aussi des Princes. Le roi Philippe VI de Valois (1293-1350) en avait une. Les dissections n’étaient donc pas clandestines.

Nous pouvons citer le nom d’un de ces grands maîtres de l’anatomie : Guy de Chauliac (1300-1368) qui rédigea en 1363 les sept traités de La grande chirurgie. Cette œuvre imposante comprend de nombreuses illustrations de dissections auxquelles il a pour certaines participé… Chauliac a été formé à Montpellier et à Bologne où il a eu pour maître des médecins qui avaient pratiqué la dissection dont le célèbre Bertuccio. Chauliac était très connu de l’Eglise, il était lui-même chanoine du chapitre de Saint Just à Lyon et il a été appelé en Avignon auprès des Papes : Clément VI, Innocent VI et Urbain V. Ses expériences étaient donc connues du clergé et, rassurez-vous, Chauliac, de même que ses maîtres de Bologne et Montpellier, n’a pas fini sur le bucher.

L’histoire de la médecine contredit donc la vision très réductrice d’Inquisitio. Bien sur nous pouvons regretter que Boniface VIII ait interdit l’ouverture des cadavres. Mais cela n’a pas empêché les médecins de travailler et l’Eglise a permis des assouplissements à cette règle dictée par les mentalités de l’époque.

Pour en savoir plus : les conférences d’histoire de la médecine de l’Université Lyon I. 

1 : Stéphane Barry et Norbert Gualde, « La plus grande épidémie de l’histoire », L’Histoire, no 310, juin 2006, p. 47

Idée reçue : l’interdiction de disséquer un animal

Le premier épisode d’Inquisitio nous montre le médecin juif David de Naples disséquer un rat. La dissection est clandestine car ils redoutent que l’Eglise, à travers l’Inquisition, ne découvre cette pratique et les condamne au bucher. En effet, la série nous présente une Eglise interdisant toutes les dissections scientifiques qu’elles soient sur des cadavres humains ou animaux.

Faux ! En 1378, les dissections humaines étaient en effet interdites, sauf exceptions, mais les dissections sur les animaux étaient permises. La bulle du Pape Boniface VIII de 1300 interdit la dissection sur des cadavres humains…Mais seulement sur des cadavres humains ! L’historien de la médecine Alain Bouchet dans son cours sur les leçons d’anatomie sur les animaux mentionne que l’école de médecine de Salerne « si célèbre au Moyen-âge » avait adopté les dissections sur les animaux en suivant les préceptes de la médecine de l’antiquité, notamment de Galien.

L’Ecole de médecine de Salerne, en Italie du Sud, a été la première grande institution médicale d’Europe. Elle était d’abord un monastère et elle est née sous la forme d’un dispensaire au IXème siècle. C’est l’évêque du lieu, Alfan qui a permis son développement au XIème siècle. Cette école, qui a recueillis les traités médicaux de l’antiquité (Galien, Dioscoride, Hippocrate…) mais aussi les traités arabes, était une institution…catholique.

Inquisitio ne précise pas si son héros « David de Naples » a étudié à Salerne… cela aurait pu se concevoir car David « de Naples » doit être originaire de cette ville qui se trouve à côté de Salerne… Donc ce personnage qui craint l’Inquisition pour ses dissections aurait appris chez des médecins chrétiens (religieux, mais aussi religieuse car les femmes pouvaient être médecins) à disséquer des animaux… Invraisemblable, et dommageable contradiction.

Pour en savoir plus : les conférences d’histoire de la médecine de l’Université Lyon I

 

Qui était Pierre de Luxembourg ?

Pierre de Luxembourg

La série Inquisitio nous montre un curieux personnage : un juvénile cardinal de 17 ans, illuminé et presque débile qui a la réputation de « faire des miracles » (alors que ceux-ci, bien évidemment, sont voulus par l’Eglise, qui paye des gens pour faire semblant de guérir). La série affirme qu’il s’agit de Pierre de Luxembourg… personnage ayant réellement existé, bienheureux de l’Eglise catholique et qui n’était en rien illuminé et « débile ». Bien au contraire, il s’agissait d’un esprit très brillant, très pieux, charitable et qui lutta contre le schisme. Voici son histoire :

Pierre, fils du comte Guy de Luxembourg et de la comtesse Mahaut de Châtillon, naquit au château de Ligny-en-Barrois, en Lorraine, le 20 juillet 1369. Orphelin très jeune, il fut envoyé dés l’âge de 8 ans à Paris pour étudier. Ce fut un élève précoce et brillant, aimant chanter et danser, mais aussi pieux et mystique, se confessant tous les jours, charitable envers les pauvres et pacificateur dans une université turbulente.

En 1380, pendant plusieurs mois, il fut livré en otage aux Anglais à Calais pour la libération de son frère aîné. Il avait à peine 15 ans quand il fut nommé évêque de Metz par l’entremise de son frère et il accepta par obéissance et à regret. Il a été nommé à cette charge par l’antipape d’Avignon Clément VII…Mais le Pape de Rome Urbain VI nomma lui aussi un évêque de Metz : Tilman Vuss de Bettenburg. Il y avait donc deux évêques concurrents pour ce diocèse… Situation dû au Grand Schisme d’Occident qui a divisé la chrétienté en deux.

Une accumulation de situations conflictuelles le contraignirent bientôt à abandonner son diocèse et à revenir dans sa ville natale. A la demande du Roi de France, il fut créé cardinal-diacre par le pape d’Avignon Clément VII, il reçut l’ordination diaconale à Pâques 1384 en la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il était chanoine.

Selon le désir du pape, il se rendit à Avignon pour résider à la cour pontificale. Depuis six ans déjà, le grand schisme d’Occident divisait l’Église et le jeune cardinal, qui souffrait beaucoup de cette déchirure, fut tout ce qui était en son pouvoir pour y mettre un terme. Il s’imposait à cette fin des nuits en prière, des jeûnes et de très grandes mortifications en affirmant : « L’Église de Dieu n’a rien à attendre des hommes, de la science ni de la force armée, c’est par la piété, la pénitence et les bonnes œuvres qu’elle doit être relevée et elle le sera. Vivons de manière à attirer la miséricorde divine ».

Déjà marqué par la souffrance et par une santé chétive, il avait une grande dévotion pour la passion et la croix du Christ, qui lui valut la grâce d’une vision extatique de Jésus Crucifié au cours d’une visite à Châteauneuf-du-Pape. En 1386, sa santé donna de très sérieuses inquiétudes et il dut résider à Villeneuve, de l’autre côté du Rhône. Déchargé désormais de toute obligation, il allait prier longuement à la Chartreuse proche de sa demeure. Mais ses forces déclinèrent rapidement car le mal s’aggravait ; il restait cependant calme, patient, peu exigeant et toujours souriant. Alors qu’il n’avait pas encore tout à fait 18 ans, il mourut le 2 juillet 1387 en murmurant : « C’est en Jésus Christ mon Sauveur et la Vierge Marie que j’ai remis toutes mes espérances ». A sa demande, il fut enterré à Avignon dans le cimetière Saint-Michel des pauvres. Aussitôt les miracles se multiplièrent sur sa tombe et sa réputation de sainteté ne cessa pas de grandir, entraînant l’ouverture de son procès de canonisation. Néanmoins, par suite de diverses vicissitudes historiques, il ne fut béatifié que le 9 avril 1527 par le pape Clément VII. Ses reliques, conservées jusqu’à la Révolution dans l’église du Couvent des Célestins édifié pour les garder, sont vénérées depuis 1854 dans l’église Saint-Didier d’Avignon, à Châteauneuf-du-Pape et à Ligny-en-Barrois. Son chapeau cardinalice, sa dalmatique et son étole diaconale sont encore visibles en l’église Saint-Pierre d’Avignon.

Saint François de Sales, qui avait pour lui une profonde dévotion depuis son enfance, voulut venir prier sur son tombeau en novembre 1622, un mois juste avant sa mort, et il déclara alors : « Je n’ai jamais rien lu qui m’eût donné autant de confusion sur ma vocation ecclésiastique que la vie de ce jeune cardinal ».

Idée reçue : « Au Moyen Age, les gens sont incultes »

Ecole au Moyen Age

Historique

Pendant l’Antiquité romaine, les écoles existaient et enseignaient les auteurs classiques, la grammaire, la musique, la rhétorique, la gymnastique…C’est vers 96 que l’expression ‘’éducation chrétienne’’ apparaît sous la plume de St Clément de Rome. La Révélation venait d’être donnée par le Christ, on devait maintenant la transmettre et convertir le monde païen. Cette éducation s’est donc voulue dès le début plus spirituelle qu’utilitaire, avec un enseignement dogmatique et une formation morale.

Comment les premiers chrétiens ont-ils procédé ? Ils n’ont pas créé, dans l’ère de la culture gréco-latine, des écoles qui leur fussent propres. Ils sont entrés dans les écoles traditionnelles et ont juxtaposé leur enseignement religieux à l’instruction classique. Autrement dit, ils n’ont pas fait de révolution. Ils se sont adaptés à la culture classique, en ont recueilli les bons fruits et abandonné tout ce qui pouvait nuire à la vraie foi. Beaucoup de chrétiens ont enseigné dans les écoles de tradition classique. Le premier a été Origène, au IIIe siècle. L’Eglise s’est si bien fondue dans les écoles profanes qu’au IXe siècle elle les a remplacées par les écoles médiévales, unique lieu désormais d’instruction. Grâce à sa méthode d’osmose, elle avait fini par détenir le monopole de l’enseignement. Parmi ces écoles, on distinguait l’école monastique, ordonnée à la vie religieuse ; l’école épiscopale fondée par des évêques et destinée à la formation des futurs évêques ; enfin l’école presbytérale chargée de former le clergé rural, en pleine croissance à l’époque. Ces écoles gardèrent tout l’apport antique en grammaire, en rhétorique, etc. et épurèrent leur enseignement des fausses divinités.

Aux VIIIe et IXe siècles, l’éducation a connu un nouvel essor grâce aux rois carolingiens qui ont su s’entourer de lettrés. Parmi eux, Charlemagne fut celui qui rechercha le plus la compagnie des savants, des philosophes et des théologiens. Il se mit à l’école de Pierre de Pise et d’Alcuin et étudia aussi bien la grammaire que la rhétorique, l’astronomie et la théologie. C’est à partir de son règne et sous son impulsion que s’ouvrent dans les paroisses des écoles destinées à l’instruction des fidèles laïcs, sorte d’ancêtres des écoles primaires. Enfin, c’est lui qui permit le rayonnement des sciences aussi bien profanes que religieuses que le monde barbare ignorait presque totalement.

Au Moyen Age

L’apogée de l’enseignement chrétien s’est situé sans nul doute entre le XIe et le XIIIe siècle. C’est à cette époque qu’a été créé l’enseignement supérieur par lequel les professeurs ont poursuivi la synthèse entre écrits des Anciens et Ecriture Sainte. Au XIIe siècle, Bernard de Chartres affirmait : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu’eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu’ils nous portent en l’air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque« . La possible entente entre ces deux cultures est venue de leur conception commune, au plan naturel, de l’homme : l’une et l’autre l’ont considéré comme une personne, corps et âme, dont il convient de développer toutes les facultés proprement humaines. Les théologiens enseignants du Moyen Age ont donc utilisé la culture classique, grecque notamment, car ils ont compris que la grâce suppose la nature, que pour être un bon disciple du Christ il est nécessaire d’être d’abord un homme capable de réfléchir dans la vérité et d’agir conformément à la droite raison. Partout dans le Royaume de France la soif d’études et de savoir était immense. En même temps, on a vu apparaître de nouveaux hérétiques : cathares et vaudois. Pour les convertir, l’Eglise a redoublé d’efforts dans la formation des théologiens, des clercs et des savants. C’est ainsi que sont nées les universités, à la fois de la volonté de l’Eglise et de l’Etat. L’Eglise voulait en effet former le clergé contre les hérésies et appliquer les réformes. L’Etat, quant à lui, se souciait de se donner une administration compétente qui garantisse la paix sociale. Presque toutes les universités sont apparues dans les trente premières années du XIIIe siècle. En général, elles se sont formées à partir des plus importantes écoles épiscopales de la fin du XIIe siècle. Les plus célèbres sont Paris, Bologne et Oxford. Chaque université comprenait normalement cinq facultés : la faculté préparatoire des arts libéraux (grammaire, philosophie, rhétorique…) et les quatre facultés de théologie, de droit civil, de droit canon et de médecine. La plus fréquentée était celle des arts où peu à peu on a introduit la philosophie d’Aristote.

Contrairement à l’idée répandue, l’enseignement du Moyen Age est mixte et s’adresse à tous, enfants de paysans comme fils de châtelains. Cependant, les fils de grande famille peuvent avoir une institutrice particulière. Les couvents se chargent de l’éducation des filles comme des garçons. Ceci est attesté dès le début du VIe siècle (couvent de St Jean d’Arles) et perdurera jusqu’au XIVe siècle au moins. Le souci d’instruire filles et garçons est attesté par de nombreuses prescriptions d’évêques. Il existe alors quelques établissements laïcs, mais l’immense majorité est religieuse. L’instruction commence à 6 ans et dure jusqu’à 12 ans, voire jusqu’à 17. On trouve même mention d’un monastère (Coyroux) qui accueille les enfants avant l’âge de 5 ans. On chante, on lit, on peint, on apprend l’Ecriture sainte. Les plus grands apprennent la grammaire et les langues anciennes.

L’intrusion progressive de l’Etat dans l’enseignement

A la fin de la Guerre de Cent ans, vers 1450, tandis que le clergé affaibli était incapable de tenir les collèges, ce sont les villes qui ont commencé à rétablir les anciennes écoles et à en fonder de nouvelles dont elles nommaient les régents. Entre 1450 et 1500, les conseils de ville en ont créé environ une vingtaine. En 1715, deux cents villes françaises avaient un collège. Le XVIIIe siècle marqua un tournant dans l’histoire de l’éducation. Déjà à la fin du règne de Louis XIV, l’Etat intervenait de plus en plus dans l’instruction publique, domaine autrefois réservé à la compétence d’abord des clercs puis des communes, des villes et des provinces. Plus que jamais, l’université de Paris était contrôlée par le Parlement. C’est aussi à cette époque que la finalité de l’éducation a commencé à changer. Peu à peu, il ne s’agissait plus d’enseigner pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ont voulu que l’enseignement devienne plus utilitaire, mieux adapté aux besoins de l’industrie, du commerce et de l’armée qui se développaient. Après avoir soutenu les congrégations religieuses enseignantes, la monarchie a commencé à s’en défier. Louis XV a multiplié les écoles royales, concurrentes directes des collèges congréganistes. Nous retrouvons ici toute l’influence des philosophes des Lumières. C’est dès cette époque que l’enseignement classique des humanités et de la religion commença à péricliter au profit des mathématiques.

Les ‘’bienfaits’’ des ‘’Lumières’’

La plus ‘’lumineuse’’ des idées du XVIII e siècle fut que les enfants étaient inintelligents par nature et qu’ils étaient incapables de former des abstractions et donc de parvenir à la connaissance (cf. L’Emile, Jean-Jacques Rousseau). On comprend, sans qu’il soit besoin de développer plus, les ravages d’un tel courant de pensée. Le XVIIIe siècle a donc cantonné les enfants aux travaux manuels et à l’observation des animaux ! De plus, les philosophes, probablement en panne momentanée de lumières, se mirent à critiquer la diversité et la liberté pédagogique des écoles. Ceci déboucha sur la suppression de l’ordre des Jésuites en 1764, laissant des milliers d’élèves sans professeur du jour au lendemain, et à la genèse de ce qu’on appelle déjà une ‘’éducation nationale’’. Par « éducation nationale« , il faut entendre deux idées. La première est que l’éducation relève plus de l’Etat que de la famille. La seconde est celle de l’uniformisation scolaire dans tous les établissements du royaume, le but n’étant plus d’enseigner pour former des hommes vertueux et chrétiens, mais de former des gens pour travailler au bonheur matériel de la nation. Peu à peu, nous sommes passés de l’école éducative, au sens étymologique du terme, à l’école utilitaire. Est-ce par réaction qu’au XVIIIe siècle les collèges ont commencé à se vider ? De plus en plus l’enseignement était donné soit par les pères de famille eux-mêmes, soit par des précepteurs que l’on faisait venir à la maison.

(in ICHTUS au service de la cité, l’Eglise éducatrice des peuples)

Inquisitio : pauvre Moyen Age

La torture dans Inquisitio
Scène de torture d’un paysan dans Inquisitio

« On pensait en avoir fini avec les clichés éculés sur ce pauvre Moyen Âge, sans cesse ramené au fanatisme religieux, à la violence, la peste, la boue, la crasse, et à l’obscurantisme en général. On se trompait.

La nouvelle série estivale de France 2, Inquisitio, parvient à réunir non seulement toutes les pires idées reçues sur le Moyen Âge, mais également à donner une vision du catholicisme médiéval tout aussi caricaturale, voire douteuse, provoquant des réactions sur le net, y compris très drôles et pleines d’autodérision…La fiction, car c’en est une, peut-elle tout permettre ? Et est-elle « innocente » ?

(…) Est-on obligé lorsque l’on fait une fiction de ressortir tous les clichés possibles, déjà usés jusqu’à la corde, sur le Moyen Âge ? Le créateur, Nicolas Cuche, déclare que sa vision de l’époque médiévale relève plus « de la science-fiction et des jeux vidéos » que de la réalité historique. Certes. Mais, parallèlement, il affirme : « Le Moyen Âge est le miroir déformant d’une réalité actuelle qui renvoie au repli communautaire et à l’obscurantisme religieux » …En prenant le cadre du Moyen Âge, même en s’inscrivant dans le cadre fictionnel, le réalisateur veut ainsi parler de l’obscurantisme religieux et du repli communautaire d’aujourd’hui. La fiction n’est donc pas « innocente »…

(…) Le Moyen Âge, c’est surtout une Eglise et une Inquisition symboles multiséculaires de l’obscurantisme religieux. Inquisiteur sadique, pape érotomane, évêque toxico et libidineux… La blogosphère a rapidement réagi à la vision du catholicisme médiéval donnée par la série. Des réactions hostiles de certains catholiques, mais aussi souvent pleines d’humour (voir les liens plus bas), ce qui est plutôt rassurant. Le journal La Croix est plutôt bienveillant, malgré quelques critiques, et n’y voit pas un « brûlot anticlérical ». Le réalisateur lui-même prétend ne pas vouloir s’attaquer à l’Eglise. Pourtant, la présentation sans nuances de l’Eglise du XIVe siècle laisse songeur.

D’abord l’Inquisiteur. Certes, il a un passé plutôt traumatisant. Il a également une certaine culture rationnelle, comme on peut le voir quand il démonte le show de Catherine de Sienne. Mais comme tout Inquisiteur qui se respecte, dans sa traque de l’hérétique (motivée par un passé douloureux et œdipien) il est fanatique, sadique, prêt à tout pour arriver à ses fins, y compris la torture (que serait l’Inquisition sans la torture ?). Catherine de Sienne, justement, n’a rien à lui envier en fanatisme, puisqu’elle est prête à répandre la peste pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire rétablir les droits d’Urbain VI face à Clément VII. En plus, ses stigmates, c’est du chiqué ! Le pape d’Avignon, lui, ferait passer Alexandre Borgia pour un jésuite, puisqu’on le voit presqu’en permanence dans son harem, entourée de jeunes filles dévêtues. Et en bon politicien cynique, il est prêt à sacrifier quelques juifs pour calmer le peuple. L’évêque de Carpentras, quant à lui, est toxicomane et obsédé par l’intimité de la jeune sorcière qui lui sert de dealeuse…Ce tableau de l’Eglise du XIVe siècle est en permanence mis en opposition avec la communauté juive de Carpentras, plutôt soudée, et représentée par deux médecins progressistes (père et fils) qui aident leur prochain (une femme enceinte), même chrétien, et malgré les risques, tout en enquêtant sur la diffusion de la peste en disséquant des rats.

Alors bien sûr, on pourrait se dire que la série n’est qu’une fiction inoffensive, et passer notre chemin. Certains se contenteront de supporter ces clichés et, malgré le scénario assez prévisible, une réalisation médiocre et une interprétation inégale, seront peut-être accrochés par l’intrigue et voudront aller jusqu’au dénouement. Pourtant, particulièrement quand on est fan du Moyen Âge, cela devient lassant de toujours voir sa période aimée ramenée à l’obscurantisme religieux et à la violence. (…) »

Article intégral à lire sur le site Histoire pour tous

Idée reçue : « au Moyen Age, la France est sous-développée »

Maçon au Moyen Age - Pierre Joubert

Voilà bien un préjugé qui émane de nos cerveaux ‘’modernes’’ qui ne peuvent concevoir de développement en dehors de la ville et de l’industrialisation ! Au Moyen Age, la France est rurale, certes, mais pas du tout sous-développée. Le paysan d’alors vit bien mieux que le paysan d’un de nos actuels pays du tiers-monde. La civilisation médiévale est fondée sur le château et notamment sur la court (ou cour du château), qui est le lieu où tout le monde se rencontre. C’est la civilisation courtoise. Le château est le lieu vital du domaine, l’asile en cas d’attaque, l’organe de défense, le centre culturel, le garant du code d’honneur et des rituels sociaux. Cette civilisation ne doit rien à la ville, mais elle existe, c’est un fait, et n’est pas inférieure à d’autres civilisations exclusivement urbaines.

Agriculture/élevage

La période qui va du Xe au XIIIe siècle voit l’avènement de plusieurs techniques d’importance : l’introduction du fer dans les outils agricoles, le ferrage des chevaux, le collier d’épaule et l’attelage en file (au lieu de côte-à-côte) qui vont permettre le trait de charges plus lourdes, la charrue à soc et à versoir qui remplace l’araire des Romains. Le moulin est connu depuis longtemps, mais c’est au XIe siècle qu’on a l’idée de profiter de la force de l’eau pour le faire tourner (dans l’Antiquité, il était actionné par des esclaves ou des animaux). Puis, on inventera le moulin à vent au XIIe siècle. De nouvelles cultures sont introduites : lin, plantes à pigments pour les couleurs, plantes maraîchères. Enfin, c’est l’époque des grands déboisements pour dégager des terres agricoles (immense travail accompli par des moines et des paysans que même les Romains n’avaient pas osé entreprendre).

Transports

A l’époque médiévale est souvent associée l’image d’immobilisme. Le serf est attaché à sa terre (!) et, de toute façon, le paysan n’a pas de loisir de voyager. D’ailleurs qu’irait-il faire ailleurs ?

Non seulement les moyens de transports existent et sont variés, mais aussi les hommes du Moyen Age n’hésitent pas à les utiliser: cheval, âne, carriole, mais aussi transport fluvial. Le moyen le plus rapide pour voyager est la mer : un navire peut faire jusqu’à 300 km en 24 heures. On invente le gouvernail au 12ème siècle, on importe l’astrolabe, on perfectionne la boussole et on a des cartes des côtes très précises. Remarquons au passage que les grands explorateurs sont de la toute fin du Moyen Age et non de la Renaissance : Marco Polo, Christophe Colomb, Vasco de Gama. On voyage pour aller aux foires, pour aller à l’église (qui n’est pas forcément près du village ou du hameau), pour aller en pèlerinage, pour aller au château ou à la ville régler une question administrative… Preuve que les voyageurs sont déjà nombreux est qu’il existe dès la période féodale des péages (souvent sur des ponts) et qu’on a trace d’embouteillages dans les villes où les rues sont étroites et l’animation grande.

Techniques

Là aussi, nous allons battre en brèche la vision d’un Moyen Age obscurantiste et abruti.

Petit tour d’horizon des inventions de la période féodale : treuil à levier (14e s), vérin, arbre à cames (10e s), rouet (1280), métier à tisser horizontal (12e – 13e s), brouette (13e s), conduit de cheminée (9e s), trébuchet (12e s), arbalète (10e – 12e s), gouvernail (1250), lunettes de vue (Robert Grossetête 1286). Citons celle qui n’est pas la moindre : l’invention de l’horloge mécanique à verge et foliot (au 11e siècle) par un moine (Gerbert d’Aurillac) pour régler les prières. C’est une petite révolution qui franchit bien vite les murs des monastères pour conquérir les cités.

Artisanat/commerce

L’artisanat et le commerce sont essentiellement urbains dans une société alors majoritairement rurale. Même si leur plein essor se situe au 16ème siècle et après, ils sont vivants dès la période féodale.

Il existe un grand nombre de métiers très spécialisés qui ont disparu depuis : volailler, agnelier, ciergier, parcheminier. Il existe une organisation rigoureuse des métiers : ce n’est pas la ‘’jungle’’ : l’apprentissage dure des années sous la direction d’un maître. L’apprenti devient compagnon et fait son chef d’œuvre jugé par des anciens. C’est le système toujours en cours de nos jours ! Les maîtrises, jurandes et guildes (les corporations n’apparaîtront qu’au 16ème siècle) surveillent les bonnes pratiques d’un métier : validité des formations, horaires de travail, qualité des produits. Elles distribuent des amendes. On assiste alors à la naissance des grandes villes de commerce : Bruges, Gand, Gênes, Venise et des foires qui durent plusieurs semaines dont les foires de Champagne. Des produits précieux font leur apparition : épices, soie, huile d’olive, cannelle, poivre, confitures, fourrures, pastels, parchemins.

Idée reçue : « Le Moyen Age ne présente aucune sensibilité artistique »

Idée reçue : « Le Moyen Age ne présente aucune sensibilité artistique  » 

Faux ! Le Moyen Age a été souvent (mal) jugé par des amateurs d’art qui ne juraient que par l’art classique (le fameux, redécouvert à la Renaissance). Or, au Moyen Age, on se dégage justement de cette esthétique gréco-romaine pour exprimer de nouvelles formes d’art. Cela ne signifie pas que les artistes médiévaux ignorent l’art classique. Bien au contraire. Une fois le choc passé de la chute de l’Empire Romain, la culture (qui avait momentanément régressé pendant le haut Moyen Age) est ressortie des lieux où elle avait été jalousement sauvegardée : les monastères. Le patrimoine gréco-romain fut en effet conservé par les moines pendant l’instabilité de la fin de l’Antiquité. Le Moyen Age connaissait donc la culture classique (sinon, comment la Renaissance aurait-elle pu se produire ?), mais eut délibérément la volonté de s’en détacher. Le XVIe siècle, épris d’antiquité, eut vite jugé que les productions du Moyen Age ne comportaient aucun intérêt et cette idée s’est malheureusement transmise jusqu’aujourd’hui.

Lettres

Comment oser imaginer qu’en 1000 ans de Moyen Age, rien ne fut écrit, aucun penseur émérite ne vit le jour, aucune œuvre majeure ne fut composée ? Les obscurantistes ne sont pas là où on croit. Le vrai obscurantisme de la pensée, c’est d’imaginer qu’entre 476 et 1515, notre pays traverse un désert culturel. Hélas, le Moyen Age est si mal connu (son enseignement est quasi inexistant au collège que ce soit en Histoire ou en Français) que le grand public est convaincu de la misère intellectuelle des mérovingiens et des premiers capétiens.

Les écrits antiques ont été conservés dans les monastères, foyers de prière, mais aussi d’étude et de culture. Ils sont très bien connus des auteurs médiévaux. Dès le VIe siècle, Boèce traduit Aristote en latin. Cassiodore fonde en Italie un monastère qui est un véritable centre d’études classiques avec une grande bibliothèque via un important travail de copistes. L’évêque Isidore de Séville (VIIe siècle) écrit sur tous les sujets : grammaire, théologie, politique, histoire…en s’appuyant bien sûr sur les auteurs latins. Son ouvrage Etymologies, composé durant 20 ans, couvre tous les champs de la connaissance. Il existe nombre de moines érudits : Bède le Vénérable (VIIIe siècle) et les moines des abbayes de St Gall, Fulda, Ruchenau, Babbio. C’est au XIIIe siècle que la logique aristotélicienne et le Christianisme fusionnent suite aux travaux d’Abélard, puis de Saint Thomas d’Aquin, même si cette pensée ne sera pleinement adoptée que bien plus tard. Plusieurs papes sont d’origine grecque et ont gardé un contact fort avec l’empire romain d’Orient qui nous transmet aussi la culture classique. L’avancée des musulmans provoque l’exil de nombreux byzantins qui se réfugient en Occident avec leur savoir et leurs bibliothèques. Ces musulmans, qui envahissent l’Espagne wisigothique et l’empire byzantin, découvrent à leur tour cette culture gréco-latine (ils ne nous l’apportent pas) qu’ils traduisent en arabe et s’approprient.

Mais, le Moyen Age ne fait pas que copier les auteurs classiques. Il invente un genre littéraire à part entière qui prendra d’ailleurs le nom de la langue dans laquelle il est écrit, le roman. Création littéraire majeure si l’on en juge par le succès de celle-ci à notre époque ! Citons le Roman de la Rose, Erec et Enide ou Tristan et Iseult. La forme même du roman voit le jour au Moyen Age, puisque le codex médiéval (livre) remplace alors le volumen antique (rouleau) bien moins pratique à manier. L’imprimerie elle-même ne pourra connaître sa formidable expansion que grâce au codex. Une autre création médiévale est l’amour courtois ou courtoisie. Il consiste en la louange de la femme (beauté, esprit, qualités) par des poètes (André le Chapelain, Bernard de Ventadour, Jaufre Rudel) et des chevaliers (Guillaume d’Aquitaine), mais aussi par des philosophes et des théologiens (Guibert de Nogent). En effet, on voit alors dans la beauté de la femme un miroir direct et immédiat de l’infinie et immuable beauté de Dieu. De manière plus générale, un Hugues de Saint Victor considère que la beauté du monde visible est le reflet, quoiqu’imparfait, de la beauté du monde invisible. Les hommes d’église ont beaucoup pratiqué l’amour courtois (qui était platonique, cela va sans dire). Citons Guillaume de St Thierry, moine cistercien, Folquet de Marseille, évêque de Toulouse, Mathieu de Vendôme, abbé de St Denis, Baudri de Bourgueil, évêque de Dol, Marbode, évêque de Rennes et jusqu’à St Bernard de Clairvaux lui-même. La chanson de geste (XIe siècle) ne peut pas non plus être passée sous silence : Chanson de Roland, Geste du roi Arthur, Geste de Lancelot, sources d’une innombrable production littéraire mise en scène par les trouvères et les troubadours. Enfin, les poètes et poétesses ne sont pas en reste : il nous reste les vers de Christine de Pisan (qui vivait de sa production littéraire !) et les diverses cantilènes, poèmes chantés, de Ste Eulalie, de Saucourt ou d’Hildebrand (IXe et Xe siècles).

Théâtre

Le théâtre médiéval est très vivant. Ses sujets sont essentiellement d’ordre religieux : pendant le Carême, sur le parvis des églises, des acteurs jouent les différents épisodes de la vie du Christ, des Mystères, ou des miracles des saints. Il est d’ailleurs ridicule de croire que l’Eglise aurait combattu le théâtre. Cet art était au Moyen Age le principal vecteur d’évangélisation des masses ! Le théâtre profane joue beaucoup de farces. Les troupes vont de villages en villages et animent ponctuellement les places publiques. Le théâtre est un plaisir populaire et bon marché.

A la Renaissance, tout change ! Tout d’abord, le développement des corporations dans toutes les professions incite les gens de théâtre à créer la leur. Les comédiens de l’hôtel de Bourgogne en particulier veulent le monopole des activités théâtrales. Ils s’acharneront contre les petites troupes d’amateurs. C’est la mort du théâtre de rue. Ensuite, imitation classique oblige, les troupes verront leur liberté artistique de plus en plus restreinte de par le cloisonnement des genres (on est comédien ou tragédien) et de par le respect de la fameuse règle des trois unités en droite provenance de l’Antiquité romaine. Ces contraintes rigides ne réussiront guère qu’aux géniaux Corneille et Racine. Il faudra attendre le XIXe siècle romantique et un Victor Hugo intrépide pour venir à bout de ces diktats !

L’âge sombre du théâtre, s’il existe, ne se situe certes pas à la période féodale.

Musique

La musique tient une grande place dans la vie de l’homme du Moyen Age qu’il soit paysan, chevalier ou moine. L’activité musicale et poétique est alors intense avec la création de multiples hymnes ou chants liturgiques pour les offices religieux, mais aussi pour la poésie qui est alors toujours chantée et non récitée. La musique est l’accompagnement d’autre chose (musique d’ambiance) et non un spectacle en soi comme elle le deviendra à partir du XVIe siècle avec l’apparition des concerts. Les instruments des troubadours sont : la harpe, la lyre, le luth, la vièle, la flûte, la muse.

C’est au Moyen Age que fut élaboré le langage musical qui sera celui de tout l’Occident jusqu’aujourd’hui avec le chant grégorien, longtemps attribué à Grégoire le Grand mais qui date en vérité du VIIe siècle. Les noms mêmes des notes de musique ont été tirés d’un hymne du VIIIe siècle en l’honneur de St Jean Baptiste, Ut queant laxis, par un moine italien, Gui d’Arezzo. La notation musicale est créée par des moines : au Xe siècle, on met au point un système de lignes colorées qui servent de repères à l’intonation à donner à chaque syllabe. L’orgue est introduit dans les églises.

Architecture

S’il est bien un domaine dans lequel on ne peut pas taxer les artistes médiévaux de frustres et ignares, c’est l’architecture. Comment oser regarder les chefs d’œuvre de l’art gothique en imaginant que les hommes qui les ont créés étaient des brutes ? Quiconque visite le patrimoine religieux français se convainc aisément de la maîtrise des architectes des XIIe et XIIIe siècles, qui n’ont rien à envier aux architectes gréco-romains.

L’art roman est antérieur à la période qui nous occupe (Xe -XIIIe siècle). Cet art qui est avant tout un art religieux a développé les voûtes en berceau, les voûtes d’arêtes, les coupoles, les clochers, les fresques, les chapiteaux et les sculptures peintes incrustées dans les murs. L’art roman fut mal jugé par les censeurs de la pensée du XVIe siècle (encore eux !) car il n’avait rien, ou si peu, de commun avec l’art classique. Ces gens bienveillants ont alors tranché : les artistes du Moyen Age ne savaient pas leur métier ! Ni plus, ni moins. A aucun moment, ils n’ont imaginé que les artistes médiévaux n’avaient tout simplement pas voulu copier l’art gréco-romain. Les sculptures romanes n’ont rien à voir avec les statues grecques. Les églises carolingiennes n’ont rien à voir non plus avec les temples romains. Mais, c’est justement ce qu’ont voulu les artistes romans ! Se démarquer des antiquités alors que le 16ème siècle se complut dans l’imitation bête et méchante de l’art classique. Au Moyen Age, l’art est invention, c’est tout. Imaginons qu’un historien du XXIIIe siècle juge l’art du XXe sur les toiles de Picasso. N’en déduirait-il pas lui aussi que les peintres de notre époque ne savaient pas dessiner ?

L’art gothique est né au XIIe siècle. C’est la période qui nous intéresse. On lui doit profusion d’ogives, d’arcs-boutants, de sculptures (douces et souriantes dont le vêtement prend du volume) qui se détachent des murs et deviennent indépendantes, de vitraux, de gisants. C’est au gothique qu’on doit les plus beaux joyaux de notre patrimoine, les cathédrales de Chartres, Reims, Bourges, Amiens, Beauvais et bien sûr Notre-Dame de Paris. Comment peut-on traiter de barbare le Moyen Age qui a construit Ste Foy de Conques, Cluny et le Thoronet ? Barbares les tympans romans de Moissac ou d’Autun ? Barbares les vitraux de Chartres ou ceux de la Sainte Chapelle ? Barbares les enluminures, reliquaires, ostensoirs et vases liturgiques ? Pour l’anecdote, citons que le cloître de St Guilhem le désert ou celui de St Michel de Cuxa (XIIe siècle) furent acquis par des Américains ayant compris avant les Français l’admiration qu’il fallait vouer aux trésors architecturaux du Moyen Age !

Lorsqu’on sait les destructions méthodiques des bâtiments religieux médiévaux qui ont eu lieu au moment de la Révolution Française (dont le saccage de St Denis, nécropole des rois de France, qui n’est pas le moindre), on est définitivement convaincu que l’obscurantisme, l’inculture et la bêtise ne sont pas à chercher du côté du Moyen Age, mais à une certaine période qui se réclamait justement (par autodérision ?) des ‘’lumières’’.

Idée reçue sur le Moyen Age : « La féodalité, c’est la tyrannie »

 

La féodalité au Moyen Age

Encore une autre idée reçue sur le Moyen Age : « La féodalité, c’est la tyrannie » (variante : « la féodalité, c’est l’anarchie »)

Bien que tyrannie et anarchie soient deux régimes aux antipodes l’un de l’autre, la féodalité leur a souvent été associée, preuve s’il en fallait que ce type d’organisation sociale est très mal connu.

La féodalité est un ordre social à part entière, qui n’est fondé ni sur l’arbitraire, ni sur l’anarchie. Notre époque, éprise d’uniformité et d’égalitarisme, a du mal à concevoir une société émaillée de seigneurs, de coutumes et de droits locaux. La féodalité est le fruit de circonstances particulières. La chute de l’empire romain d’Occident au Ve siècle et les invasions barbares ont fait naître, de manière empirique mais bien réelle, des pouvoirs locaux. Rome n’étant plus capables de protéger les citoyens, des chefs de bande, des maîtres de domaines ou des hommes d’Eglise reconnus s’imposent sur un territoire donné. Ils en deviennent les seigneurs. Ils maintiennent une certaine cohésion politique, battent monnaie, rendent la justice et surtout obéissent à la coutume et non à leur bon plaisir. Le système des vassaux et des fiefs s’établit et se pérennise. La féodalité, organisation très codifiée, est donc à l’opposé de la tyrannie et de l’anarchie à la fois. C’est elle qui sauva le royaume franc du chaos. Quand Charlemagne restaure la puissance impériale trois siècles plus tard, la féodalité est en place. Il doit faire avec.

Remarquons qu’aujourd’hui, on voit se développer en France des polices parallèles (vigiles, sécurités) dans certains quartiers car la police d’état est malheureusement débordée. C’est un retour au système féodal. Lorsqu’une région demande de l’autonomie vis-à-vis de l’Etat, on peut également y voir un retour au système féodal.