L’Inquisition ? C’est quoi ? Pourquoi ? Quand ? Comment ?

Inquisition

Pourquoi l’Inquisition ? C’est quoi ? De quand à quand ? Comment est-elle organisée ? Quid de la torture ? Josselin Maillet, professeur d’histoire, a bien voulu répondre à nos questions.

Petit rappel sur l’Histoire et le rôle de l’Historien.

Avant de s’attaquer à un sujet aussi épineux que celui de l’Inquisition, il convient de rappeler quelques éléments sur la matière qu’est l’Histoire et ce qu’est le travail de l’historien. Pour reprendre les mots de Pierre Nora, historien membre de l’Académie française : « La mémoire divise, l’Histoire seule réunie. » Le rôle de l’Histoire n’est pas de distribuer des bons points ou de donner des leçons, mais de rétablir la vérité sur des événements passés. Ainsi l’Historien utilise une méthode d’analyse qui se rapproche de la méthode scientifique à l’exception que celle-ci s’applique à une science qui a pour objet l’Homme. L’Historien doit être le plus objectif possible, c’est-à-dire ne pas émettre de jugement basé sur ses sentiments, il doit être impartial et tout aborder de manière neutre. Nous ne chercherons donc pas dans cet article à juger l’époque ou à excuser les responsables, mais nous tâcherons d’expliquer ce phénomène.

Nous suivrons la démarche suivante : retour sur les bornes chronologiques de notre champ d’étude et définition des termes. Nous reviendrons sur la manière dont ce sujet a été traité par nos prédécesseurs. Enfin, nous poserons la question du « pourquoi l’Inquisition ? » afin de s’intéresser au « comment » elle se met en place et quelles sont ses méthodes.

Bornes chronologiques et définition

Les historiens distinguent aujourd’hui plusieurs périodes de l’Inquisition :

  • l’Inquisition médiévale, introduite devant les tribunaux ecclésiastiques par le pape Grégoire IX en 1231
  • l’Inquisition espagnole, inféodée à la couronne d’Espagne, fondée en 1478 et supprimée en 1834
  • l’Inquisition portugaise, inféodée à celle du Portugal, lesquelles opéraient aussi dans les colonies de ces pays
  • l’Inquisition romaine (Congrégation de l’Inquisition romaine et universelle), fondée en 1542, remplacée par la Sacrée Congrégation du Saint-Office en 1908 (1).

Par commodité, nous allons analyser ici la première période de l’Inquisition dite « médiévale » qui se déroule du XI-XIIIe siècle.

Sur le terme maintenant, le mot « Inquisition » vient du latin inquisitio signifiant enquête. Il s’agit d’une juridiction spécialisée créée par l’Église pour lutter contre l’hérésie. L’hérésie (2) est « selon la théologie catholique, une conception erronée en matière de foi ». Il s’agit donc pour l’Inquisition de trouver les personnes qui remettent en cause la foi de l’époque et de les ramener à la « vraie foi ».

Ce tribunal a été institué en 1231 avec la publication de Excommunicamus du pape Grégoire IX (3). Il convient de rappeler qu’avant que l’Inquisition ne soit appelée, une croisade a été ordonnée en 1208 contre les Albigeois (cathares). Elle se déroulera de 1209 à 1229, lui succèdera l’insitition de l’Inquisition que nous voyons ici.

Voilà pour les définitions, avant d’approfondir le sujet nous allons revenir sur la manière dont il a été traité par les historiens.

L’Inquisition au fil du temps

Au XVIIIe siècle apparaît un mouvement que les Historiens appellent Lumières, il s’agit d’une minorité de la population européenne qui se caractérisent comme des hommes de Sciences. Ils sont savants, lettrés, écrivains, philosophes (Voltaire, d’Alembert, Diderot …) et remettent en cause la société dans laquelle ils vivent. Cette remise en cause de la société s’accompagne d’une critique de la religion qui imprègne la société, à savoir en Europe la religion catholique. Ces hommes des Lumières souhaitent une autre société fondée sur des bases nouvelles, ils vont alors rejeter celle de l’époque basé sur deux choses, principalement le pouvoir royal et la religion. Ils vont donc dénigrer celle-ci en s’appuyant sur l’histoire « noire » de l’Eglise, en l’occurrence l’Inquisition, les guerres de religion etc. Cette critique des Lumières s’apparente donc plus à une volonté de dénigrement qu’à une recherche de la vérité.

Au XIXe siècle, dans la continuité de cette critique de la religion sous la IIIe République, on retrouve l’historien Michelet. Historien controversé au XXème siècle jugeant que son histoire est trop « moralisatrice » (4). Il faut attendre le dernier siècle, ainsi que ces dernières années pour voir émerger une véritable critique historique sur l’Inquisition échappant aux préjugés des Lumières ou à une histoire moralisatrice (5).

Après avoir succinctement rappelé l’historiographie de l’Inquisition, revenons à son « pourquoi ? ».

Pourquoi l’Inquisition ?

Contexte : une société imprégnée par la religion chrétienne

Nous sommes aujourd’hui en France, et d’une manière générale en Europe, dans une société sécularisée où la religion n’a plus la place qu’elle avait autrefois. Pour la période que nous étudions, il faut se remettre en mémoire que la religion irrigue toute la société, elle en fait partie, elle est sa composante même. Le rôle de l’Église est donc très important, car celle-ci s’occupe du salut. En effet, les hommes de l’époque croient en la vie après la mort, ainsi qu’au « jugement particulier ». Il s’agit du moment où pour ces hommes, une fois morts, leur âme est pesée. Les actes mauvais penchent la balance d’un côté, les actes bons d’un autre. Si la balance penche plus du côté « acte mauvais » alors l’âme risque la damnation éternelle en enfer, si c’est de l’autre côté alors l’âme ira au paradis, mais devra passer avant cela au purgatoire (lieu de purification avant d’accéder au paradis – 6). Nous sommes dans une société où l’athéisme (7) n’est pas pensable, les personnes suivent donc les préceptes de l’Église afin de parvenir au salut de leur âme menant pour la vie éternelle promise par le Christ.

Afin de mieux visualiser cette société, nous pouvons l’imaginer comme un corps dont chaque homme et femme font partie. L’hérésie dont nous avons parlé au début est le fait de remettre en cause la foi catholique, en l’occurrence les dogmes (8). Pour l’époque, ceux qui ne croient plus en la foi catholique se mettent en dehors de toute la société, pour reprendre l’image du corps ce sont alors des éléments « malades » qu’il faut guérir. Pour guérir alors notre société, il y a deux choix : amputer la partie malade du corps, ou la soigner. L’Inquisition a pour rôle d’éviter l’amputation, nous allons voir que celle-ci apparaît dans un contexte bien précis qui est celui de l’apparition d’hérésie.

Contexte : Le développement du Catharisme

On ne peut comprendre l’apparition de l’Inquisition sans revenir sur le contexte de l’époque. Dans le sud-ouest de la France se développe une hérésie connue sous le nom de « catharisme ». Selon cette « déviance » de la religion chrétienne, il y a une lutte dans l’univers entre le bien et le mal (mal créé la matière, Dieu créé l’esprit) l’âme est créée par Dieu, mais le monde matériel est créé par Satan. Elle s’oppose au dogme de la Trinité en affirmant par exemple que Jésus n’est pas le fils de Dieu. On distingue chez les cathares les croyants et ceux qui ont une vie rude (les parfaits). Les parfaits ont une rigueur de vie, vie dure (jeûne permanent qui peut emmener la mort, le mariage est interdit). En effet, pour eux le corps et la matière sont l’oeuvre de Satan.

Ces gens sont mal perçus dans la société par les habitants, qui les croient possédés et souhaitent pour certains d’entre eux les brûler vifs. L’Inquisition est un moyen pour l’Église de « reprendre la main » sur ces personnes afin d’éviter qu’ils ne passent par la vindicte populaire. De plus l’Église, à l’époque, cherche à affirmer son autorité, le pape à imposer son pouvoir face aux rois (idéal de la théocratie, pouvoir religieux domine sur le pouvoir civil). En effet, le catharisme a d’autant plus été soutenu par des comtes du sud de la France, le pape craignant que ceux-ci remettent en cause l’influence de l’Église (9).

Nous allons voir maintenant comment cette Inquisition se met en place.

Comment ? Organisation de l’Inquisition

L’Inquisition est sous la tutelle directe du pape, elle s’appuie sur des Inquisiteurs qui sont des religieux chargés de trouver des preuves d’hérésies chez les personnes accusées. Ils mènent donc une enquête sur la personne suspectée, mise en accusation. Les Inquisiteurs ne sont pas des bourreaux qui torturent pour le plaisir, l’objectif principal était que la personne avoue son tort et se repentisse. Il faut des preuves concrètes, des témoignages avant procéder à l’arrestation d’une personne par les pouvoirs civils. Si rien n’est obtenu de la part de l’accusé alors on donne la personne au bras séculier qui le jugera. L’Inquisition ne condamne pas de manière systématique les suspects. La justice n’est donc pas aveugle comme peut l’être alors la justice seigneuriale.

Avant d’avoir affaire aux Inquisiteurs, le pape a envoyé un ordre prêcher la repentance aux hérétiques, il s’agit des Dominicains. Ainsi le 20 avril 1233, le pape charge les frères prêcheurs (les dominicains, donc) de lutter contre l’hérésie dans le Languedoc. Le futur Saint Dominique a prêché dans le sud de la France des mois durant, il cherche à ramener les hérétiques sur le chemin de la foi. Il va même jusqu’à passer une nuit entière à discuter théologie avec des cathares afin de les convertir.

L’Église n’obtiendra que peu de succès avec cette démarche. Face à l’obstination de certains, la torture devient un moyen d’aveu, certes contestable, mais là aussi à remettre dans le contexte de l’époque.

Comment ? La torture

Petit rappel : le but est de ramener la personne suspectée d’hérésie dans le droit chemin, de permettre la conversion. La torture est donc un moyen et pas une fin, on parle à l’époque de « soumettre à la question » l’accusé. Elle était employée si l’accusé refuse d’avouer malgré les preuves. Cependant, la justice ne s’appuie sur l’aveu obtenu par la torture que s’il est réitéré « sans aucune pression de force ou de contrainte », donc hors de la chambre de torture, pour être recevable. Le faux témoignage est par ailleurs poursuivi et condamné. L’inquisiteur Bernardi entre 1308 et 1323, sur 930 sentences compte 139 acquittement, 286 pénitences religieuses, 307 incarcérations, 156 sentences diverses (pilori, destruction de la maison, exil) et 42 condamnations au bucher. Il n’y a pas de droit de recours en appel, pas de témoin, mais l’abus des inquisiteurs est réprimandé. Par exemple, Robert le Bougre, ancien hérétique converti en inquisiteur en Champagne qui envoie des dizaines de personnes au bûcher : il est suspendu temporairement en 1233. Il reprend sa mission et l’exerce avec un tel zel qu’il est condamné à la prison pour perpétuité en 1247.

Bilan

Sur la question du catharisme, cette hérésie va disparaître du sud de la France, que ses membres soient retournés dans le giron de l’Eglise catholique, aient été tués ou après avoir fui le territoire. L’Inquisition médiévale va donc perdre de son influence en France avec le déclin de l’hérésie cathare à la fin du XIVe siècle. Sous le contrôle de l’Église, l’Inquisition voit son influence diminuer au fur et à mesure que celle du roi de France augmente. Les tribunaux inquisitoriaux disparaissent du Royaume de France à la fin du XVIIe siècle, après qu’elle ait repris une relative importance à la Renaissance en pays protestants.

  • Pour aller plus loin :

Sources :

(1) Wikipedia, Inquisition

(2) Dictionnaire Larousse, Hérésie

(3) Qu’est-ce que l’Inquisition ?

(4) Wikipedia, Michelet

(5) Didier Le Fur, L’Inquisition, Enquête historique, France, XIIIe-XVe siècle, Tallandier, 2012

(6) Portail officiel de l’Eglise catholique en France

(7) Dictionnaire Larousse, définition de l’athéisme : « doctrine qui nie l’existence de Dieu. »

(8) Dictionnaire, Larousse, définition d’un dogme : « Point fondamental et considéré comme incontestable d’une doctrine religieuse. » Par exemple la Trinité (existence de Dieu en trois personnes : Père, Fils et Esprit-Saint) date du Concile de Nicée en 325 ou encore l’Immaculée Conception proclamée par Pie IX en 1854. Les dogmes de l’Église catholique, une fois fixés, demeurent. Cependant d’autres peuvent être « découverts » au fur et à mesure que l’Église avance.

(9) Youtube, France inter, 2000 ans d’Histoire, Inquisition

 

 

Hérésies cathares : polémiques et petites phrases…

Polémiques et petites phrases…

• Les croisades contre les albigeois ne sont pas une entreprise menée par le Pape destinée à déposséder le comte de Toulouse de ses terres du Languedoc. En effet, à aucun moment le Languedoc n’est revendiqué par le Pape. Le traité de Meaux le cède en 1229 à la couronne de France.

• Les croisades contre les albigeois ne sont pas non plus une entreprise menée par la dynastie capétienne à des fins de conquête territoriale, puisqu’à l’origine, Philippe Auguste ne voulait pas y participer. La confiscation de territoire est une pratique normale lorsqu’un seigneur se rebelle contre l’autorité. Elle a été une conséquence de la défaite de Raymond 7 et non une finalité.

• Les croisades contre les Albigeois ne sont pas l’expression du fanatisme chrétien. Défendre l’orthodoxie chrétienne est, à cette époque, non seulement normal mais fait même partie des bonnes actions que tout un chacun se doit de mener. Les croisades et l’Inquisition ont été généralement bien accueillies par l’homme du 12ème siècle à qui l’hérésie fait profondément horreur.

• Le Pape a du sang sur les mains… de manière toute relative ! La prise d’armes intervient après une longue période de prédication et de catéchèse. Elle a été évitée le plus longtemps possible. Les actions militaires sont l’œuvre de seigneurs temporels et des rois de France. La prise de Montségur est un acte militaire, elle a été faite par des soldats, non par des religieux. Les parfaits qui brûlèrent à Montségur se sont immolés, ils n’ont pas été précipités dans le bûcher par l’Eglise. Parallèlement aux actions militaires, l’Eglise continue sa politique de mission et de prêche qui n’a jamais été abandonnée au profit exclusif des armes.

• Les cathares ne sont pas de doux innocents qui se sont laissé massacrer sans rien dire. Le Comte de Toulouse massacre les habitants de Pujols en 1213. Les cathares, minoritaires, ne reculent pas devant la force pour s’imposer : ‘’Pierre Clergue faisait couper la langue d’une ex-camarade. Les Junac, eux, étranglent de leurs blanches mains, ou peu s’en faut, le père de Bernard Marty, suspect de trahison à leur égard’’. In Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie.

• Les croisades contre les Albigeois n’ont pas été un génocide. Les cathares restent minoritaires, même si l’hérésie se répand vite. Leur suppression n’a pas laissé le pays exsangue ni démographiquement, ni économiquement (Histoire des cathares de Michel Roquebert).

• Enfin, last but not least, la fameuse petite phrase ‘’Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens’’ qui aurait été prononcée par Arnaud Amaury au sac de Béziers en 1209 est clairement apocryphe. La formule ne figure dans aucune source d’époque. Elle apparaît cinquante ans plus tard dans le Livre des miracles écrit par Césaire de Heisterbach, moine allemand dont Régine Pernoud précise qu’il est ‘’un auteur peu soucieux de l’authenticité’’.

Quelle réaction de l’Eglise au catharisme ?

La réaction de l’Eglise

Comme à chaque hérésie, l’Eglise convoque d’abord un concile pour examiner la pertinence de l’hérésie. En fait, entre 1119 et 1215, ce ne sont pas moins de 7 conciles qui analysent et condamnent les thèses cathares !

1 – La mission

Comme on le voit, le combat est d’abord théologique et missionnaire. ‘’La foi doit être persuadée, non imposée’’ affirme Bernard de Clairvaux. ‘’Mieux vaut absoudre les coupables que s’attaquer par une excessive sévérité à la vie d’innocents’’ renchérit le Pape Alexandre 3, ou encore ‘’L’indulgence sied mieux aux gens d’Eglise que la dureté’’. Un gros effort de rééducation chrétienne est fait dans le midi toulousain, d’abord confié aux évêques locaux et au clergé. Mais cette démarche n’obtient que peu de résultats. En effet, certains évêques possèdent des liens familiaux avec des seigneurs acquis au catharisme. Ils se montrent donc peu empressés d’évangéliser. Quant au bas clergé, il ferme souvent les yeux pour avoir la paix…La papauté fait alors appel à des personnalités venues du nord de la France. Saint Bernard de Clairvaux effectue une tournée de prédication dans le midi. Sans résultat, là encore.

La papauté ne se décourage pas et continue à envoyer des missionnaires. En 1200, c’est Pierre et Raoul de Castelnau, deux frères cisterciens, qui vont de village en village, haranguant les fidèles. En 1204, Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, leur prête main forte et prêche beaucoup autour d’Albi. En 1205, Diego, évêque d’Osma et son sous-prieur de chapitre, Dominique de Guzman, se consacrent à leur tour à la lutte contre l’hérésie. Ils parcourent la campagne pieds nus, sans équipage et sans argent, multipliant les conférences contradictoires avec les représentants du catharisme. Ils obtiennent 150 retours à l’Eglise à Montréal, près de Carcassonne, en 1206. La même année, à Fanjeaux, Dominique fonde un couvent avec des hérétiques converties. Dix ans plus tard, l’ordre des Dominicains nait à Toulouse.

Enfin, en 1213, Innocent 3 pose les bases d’un tribunal ecclésiastique pour juger les hérétiques. C’est Grégoire IX qui par sa bulle Excommunicamus fondera l’Inquisition en 1231. Celle-ci est généralement bien accueillie par la population qui a à cœur de voir le catharisme disparaître (cf notre rubrique sur l’Inquisition).

2 – L’intrusion du temporel

Mais, la lutte contre le catharisme va prendre un tour militaire. En effet, les troubles à l’ordre social sont tels que dès 1177, le comte Raymond V de Toulouse ordonne aux cathares de renoncer à leurs pratiques. Mais, son successeur, Raymond 6, se montre beaucoup plus conciliant avec eux. Il espère en effet récupérer les biens de l’Eglise. Excommunié et absous deux fois, il continue à tolérer le prosélytisme des parfaits. En 1207, Innocent 3 pousse alors le roi Philippe Auguste à intervenir. Mais, celui-ci se montre bien peu empressé : il redoute l’ingérence du Pape dans son royaume. De plus, il est occupé ailleurs, il combat contre les Anglais. En 1208, c’est l’incident majeur. Pierre de Castelnau est assassiné et on soupçonne Raymond 6 d’avoir commandité le crime. Innocent 3 décide alors de prêcher la croisade contre les hérétiques.

La croisade commence en 1209, sans le concours du roi de France qui s’en tient à sa position initiale. C’est Simon de Montfort, un seigneur d’Île-de-France, qui prend la tête des opérations. Nombre de chevaliers languedociens l’accompagnent. Raymond 6 subit d’abord plusieurs défaites à Béziers, Carcassonne et au Muret (1213). En 1218, au siège de Toulouse, Simon de Montfort est tué. Son fils Amaury prend la relève. En 1224, il est battu par le nouveau comte de Toulouse Raymond 7. En 1226, le roi a changé. C’est désormais Louis 8 qui, plus soucieux que son père de l’issue du conflit, lance une expédition. Mais la mort prématurée du monarque l’interrompt un temps. Elle est reprise en 1227 et aboutit à la signature du traité de Meaux en 1229 par lequel Raymond 7 cède le Bas Languedoc à la couronne. Il conservera tout de même le Toulousain, l’Agenais et le Rouergue. Le comté de Toulouse reviendra cependant à la France à la mort de Raymond 7. La croisade est terminée, mais pas le problème cathare.

Dix ans plus tard, le vicomte Raymond Trencavel, vassal de Raymond VII, se rebelle mais est vaincu par les troupes royales en 1240. Saint Louis lui fait promettre de détruire Montségur, qui depuis 10 ans forme le dernier bastion spirituel et militaire du catharisme. Raymond VII s’exécute mollement et, sans surprise, échoue. En 1242, deux inquisiteurs sont assassinés à Avignonet, près de Toulouse, à l’instigation de Raymond 7 à nouveau dressé contre le roi. Alors, en 1244, c’est l’armée royale qui prend possession de Montségur. Refusant d’abjurer, 225 parfaits (chiffre incertain) montent sur un bûcher géant et leur repaire est détruit. Les ruines qui se dressent sur l’actuel site de Montségur sont en réalité celles d’une forteresse royale construite après le rattachement du Languedoc à la France. Il en est de même pour les autres châteaux dits cathares de la région.

Qu’est-ce-que le catharisme ?

Le catharisme est probablement une émanation du bogomilisme, une hérésie bulgare arrivée en Rhénanie et dont on retrouve les idées en Lombardie et dans le midi de la France. Le mouvement vaudois en est un avatar.

Les cathares ne se désignent pas ainsi. Entre eux, ils s’appellent ‘’bons chrétiens’’, ‘’vrais chrétiens’’ ou ‘’bons hommes’’. Leur pensée repose sur un dualisme absolu. Elle oppose deux principes éternels, le bon qui a enfanté le Bien, l’âme, les esprits. Et le mauvais qui est à l’origine du Mal, du corps, de la matière. Selon le catharisme, c’est donc Satan qui a créé l’univers (car matériel) et non Dieu. Avouons que la pilule est dure à avaler pour un chrétien médiéval !

Mais, ce n’est pas tout. Le catharisme réinterprète complètement les évangiles. Jésus est un ange dont la vie terrestre n’a été qu’une illusion. Il n’a pas souffert pendant sa Passion, n’est pas mort et n’a pas eu à ressusciter. Marie, de même, était un pur esprit aux apparences humaines. D’un point de vue doctrinal, le catharisme est donc en totale opposition avec le christianisme.

Les cathares se divisent en deux sortes de fidèles : les croyants et les parfaits. Chaque croyant a vocation à devenir parfait. Le parfait a quitté sa famille, vit en communauté, suit un régime végétarien en se nourrissant le moins possible et observe une stricte continence sexuelle. Les parfaits condamnent le mariage car ils n’admettent pas les relations charnelles, celles-ci étant l’émanation du Mal. De même, ils considèrent la procréation criminelle car mettre un enfant au monde, c’est précipiter une nouvelle âme dans le royaume du Mal ! Cerise sur le gâteau, certains parfaits admettent les relations sexuelles, mais étant contre le mariage, ils en arrivent à prôner le libertinage !

Le catharisme récuse donc la doctrine chrétienne, l’Eglise qui en est la gardienne, la famille, la propriété et le serment, base de la société féodale. Parallèlement à cela, les cathares obéissent à une hiérarchie secrète, observent des rites initiatiques, ont des ‘’évêques’’, des ‘’diocèses’’ et tiennent ‘’conciles’’. Critiquer l’orthodoxie en place, critiquer la hiérarchie de l’Eglise tout en en reproduisant les structures, couper l’individu de sa famille, le dépouiller de ses biens, ne sont-ce pas là les manières d’une secte ?

Quoiqu’il en soit, le catharisme progresse vite dans le midi de la France. La noblesse est touchée 100 ans après les premiers balbutiements de l’hérésie. Des corporations entières d’artisans se convertissent. A Béziers, en 1209, 10% de la population est cathare.

Eglise et catharisme

L’Eglise a très tôt été confrontée au problème des hérésies, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire des ‘’opinions particulières’’. L’arianisme, le nestorianisme, le monophysisme, la gnose, le manichéisme, le catharisme en sont des exemples.

La réponse de l’Eglise a toujours été la même. Elle convoque un concile (ou plusieurs si nécessaire) permettant de débattre et de trancher les questions controversées. Par exemple, les affirmations d’Arius provoquèrent la réunion des conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381 qui débouchèrent sur la clarification de la nature du Christ et sur la précision de la nature du Saint Esprit. Le credo de Nicée-Constantinople, que l’on transmet encore aujourd’hui, en est le produit.

Lorsqu’un concile a tranché, toute théologie contraire aux dogmes énoncés se trouve de fait hérétique. Quiconque professe et diffuse une telle théologie pèche alors contre l’unité de l’Église. Il est donc passible d’excommunication. Dans la pratique, la lutte contre les hérésies revêt plusieurs formes qui, contrairement à une idée répandue, sont rarement violentes. Les plus communes sont la catéchèse et les prêches.

Face à une spectaculaire recrudescence des hérésies aux XIe et XIIe siècles, un ordre religieux, celui des dominicains, est créé en 1215 dans le seul but de prêcher auprès des hérétiques. Dans le même temps, les tribunaux ecclésiastiques sont submergés devant le nombre de cas qui leur sont soumis, la question de l’orthodoxie dogmatique étant souvent délicate. Pour éviter les jugements expéditifs, voire les lynchages populaires, une juridiction spéciale, l’Inquisition, est mise en place. Elle est confiée aux frères prêcheurs, dominicains et franciscains.

Il faut se remettre dans le contexte du 12ème siècle, et dans le contexte médiéval de manière plus générale, pour appréhender la gravité que représente une hérésie pour la société. A cette époque, la religion n’est pas un choix individuel attaché à la liberté de conscience de chacun. Il ne suffit pas d’être sincère dans sa croyance pour être dans son droit. On peut se tromper de bonne foi. Pour la communauté chrétienne médiévale, l’hérésie est aussi inadmissible et incompréhensible que la croyance en ‘’2 et 2 font 5’’ pour l’homme moderne. C’est tout simplement faux. Et la liberté d’opinion n’a rien à voir là-dedans. L’hérésie est combattue car elle est à la fois un mal religieux et un mal social. Religieux, car la Vérité étant une et indivisible, celui qui s’en écarte est nécessairement dans l’erreur et encourt la damnation éternelle. Social, car l’hérétique est en rupture avec la communauté. Il est excommunié, ne peut plus recevoir les sacrements, est délié de ses serments vassaliques (en amont et en aval), ne peut pas être enterré au cimetière paroissial. Il est mis au ban de la société.

C’est dans ce cadre qu’apparaît, à la fin du 11ème siècle, le mouvement cathare.