Les sectes de flagellants au XIVème siècle

Dès 1350 les processions de flagellants furent interdites par le Pape et par le roi de France.

Le premier épisode de la série Inquisitio, nous montre furtivement un groupe de « flagellants ». Lorsque l’inquisiteur Barnal et son novice Silas font route vers Avignon, ils croisent dans les collines avoisinantes une procession d’hommes torse nus avec une cagoule pointue qui se fouettent le dos. Barnal longe le groupe, tourne sa tête encapuchonnée vers eux, et continue son chemin comme si de rien n’était.

Ce court passage pose un petit problème. En effet, en 1378 les groupes de flagellants étaient interdits, cela par le Pape Clément VI dès 1350. Ces groupes sont apparus peu après le début de la peste noire en 1348. Ils  parcouraient l’Europe en chantant des cantiques et en se fouettant pendant trente trois jours et demi soit autant de jours que d’années de la vie du Christ. Vêtus de longs vêtements marqués de croix, un capuchon sur la tête, ces pénitents estimés à 800 000 engageaient les populations à expier leurs fautes et à calmer la colère de Dieu dans une grande hystérie collective. Il s’agissait de fanatiques qui entraînaient la population dans d’épouvantables excès, notamment des massacres de Juifs et de lépreux, accusés par la foule d’avoir répandu la peste…

Clément VI a donc souhaité mettre un terme à cette folie en interdisant les sectes de flagellants et en protégeant les Juifs et les lépreux. Il a accueilli ces derniers sur son territoire du Comtat Venaissin.

Voici un extrait de cet appel pontifical: « déjà les flagellants sous prétexte de piété ont fait couler le sang des juifs que la charité chrétienne doit préserver et protéger… on peut craindre que par leur hardiesse et impudence, un grave degré de perversion ne soit atteint si des mesures sévères ne sont pas prises immédiatement pour les supprimer ». Cet appel fut entendu par le Roi Philippe VI qui, le 13 février 1350, ordonna « que cette secte damnée et réprouvée par l’Eglise cesse ».

Source : La Peste, fléau majeur par Monique Lucenet de l’Université Paris V.

Inquisition : quand les papes protégeaient les Juifs

 

Les Juifs dans Inquisitio, regardant passer l'inquisiteur
Les Juifs dans Inquisitio, regardant passer l’inquisiteur…

La série télévisée « Inquisitio », dont les deux premiers épisodes ont été vus par 4.200.000 téléspectateurs mercredi soir, reprend un thème cher aux antisémites des « années noires » en France : l’Eglise aurait elle-même prescrit des mesures d’exclusion contre les Juifs et aurait aussi imposé à ces derniers un signe distinctif, vouant les Juifs à la vindicte des chrétiens…

Voilà un poncif récurrent que l’on retrouvait déjà dans les journaux collaborationnistes, immondes feuilles de choux financées par la propagande nazie, pendant l’été 1942 au moment même des grandes rafles que nous commémorerons bientôt. Dans l’esprit de la propagande vichyssoise et allemande, c’était le moyen de faire porter aux chrétiens le chapeau de l’antisémitisme et de clouer le bec aux prélats qui dénonçaient les rafles.

Ceci posé, revenons à la série télévisée… La scène se déroulerait en Avignon, dans un XIVème siècle recomposé où des cardinaux de curie verraient d’un bon œil de s’en prendre aux Juifs puisque cela fait plaisir aux chrétiens.

Or les Juifs du Comtat Venaissin ont toujours joui d’une situation privilégiée dans l’univers troublé de l’Occident médiéval, comme le constate l’historien Léon Poliakov dans sa volumineuse histoire de l’antisémitisme. En dépit de la situation troublée de la papauté de ces temps, déchirée par le Grand Schisme d’Occident (1378-1430), où il y eu jusqu’à trois papes, les Juifs ont conservé les privilèges qu’ils avaient acquis depuis la plus Haute Antiquité. N’a-t-on pas découvert des traces de la présence d’une communauté juive à Vaison-La-Romaine, datant du 1er siècle avant JC ? À ce titre, ils sont parmi les plus anciens habitants du pays et les papes se sont toujours attachés à maintenir les droits civiques qu’ils tenaient des empereurs romains… c’est ce que recommandait le pape Grégoire le Grand au VIIème siècle. Ses successeurs ont toujours souhaité maintenir ces droits acquis depuis la plus haute antiquité et leur ont accordé leur protection. La Constitution « Licet perfidia Iudaeorum » du pape Innocent III de 1199 interdit de les convertir de force, de les molester et d’enlever leurs biens, de profaner des cimetières juifs, de « modifier les bons usages qui étaient les leurs jusque-là dans la région qu’ils habitent ». Ceux qui violent ce décret sont menacés d’excommunication. Ce qui a le mérite d’être clair. Le pape Grégoire IX, qui institua l’Inquisition en 1231, exhorta les évêques à secourir les Juifs persécutés lors de la 5ème croisade dans la bulle Etsi Judaorum de 1233.

Qu’en est-il donc de la rouelle et autre signe distinctif ? Le même pape Innocent III a recommandé pendant le concile de Latran IV en 1215 le port de la rouelle pour les Juifs et les Musulmans. Cette ségrégation s’imposait, à la demande des autorités civiles, dans certains pays où les trois confessions cohabitent ensemble. Elle veut interdire les unions entre les chrétiens et les adeptes des autres religions. Ce signe distinctif prend la forme d’un chapeau en Allemagne, d’un cercle d’étoffe jaune en France. Dans le Comtat Venaissin, où les Juifs persécutés dans les royaumes voisins se réfugiaient volontiers, les papes ne se sont pas empressés d’exiger cette mesure. Elle ne fut imposée que tardivement. Les hommes portaient un cercle de fil blanc à peine visible et les femmes mariées devaient porter des boucles d’oreille. Il ne s’agissait donc pas de désigner les Juifs à la vindicte des chrétiens mais plutôt de veiller aux bonnes mœurs entre les sexes et les religions différentes.


« Les Juifs du pape » (2/2)

Inquisitio - les Juifs persécutés
Dans la série Inquisitio, les Juifs sont persécutés

 

Suite de l’article 1/2…

Empoisonnement

Les relations avec les chrétiens connaissent plusieurs phases, où alternent moments de tensions et périodes apaisées. Un indice, paradoxalement, est la fréquence des rappels officiels des règlements concernant les juifs: la preuve a contrario du peu de zèle à les appliquer. A la fin du Moyen Age, on voit à plusieurs reprises les populations, toujours sensibles aux soupçons d’empoisonnement des puits, provoquer des émeutes parfois meurtrières contre les juifs. En 1247, un massacre à Valréas est blâmé par le pape Innocent IV, alors présent dans la vallée du Rhône. En 1322, un autre soulèvement judéophobe a lieu à Carpentras à la suite d’une accusation d’empoisonnement de l’eau. Cette fois, Jean XXII décide de chasser les juifs de la ville et de transformer la synagogue en église. La mesure est ensuite révoquée et la communauté de Carpentras restera pour longtemps la plus nombreuse du Comtat. Lors de la grande peste en 1348, qui emporte la moitié de la population, le peuple accuse les juifs de propager le mal. Mais à la différence de Jean XXII, Clément VI ne cède pas à la pression populaire et rappelle, au contraire, que la justice ne peut être rendue que par des juges et non par la populace. Le 20 octobre 1349, il publie la bulle Inter Sollicitudines qui condamne la persécution des juifs. De la même façon, son successeur Urbain V rappelle l’interdiction de brimer les juifs de ses Etats et souligne que leurs cimetières sont inviolables.

A la fin du Moyen Age, les relations entre chrétiens et juifs sont globalement plus harmonieuses en Provence que dans le royaume de France. Mais les tensions augmentent au XVe siècle, le déclin économique du Comtat provoquant des mouvements populaires qui se retournent contre les juifs. C’est à cette époque, par exemple, que le conseil de Carpentras décide d’établir une garde de douze hommes armés, afin de protéger le quartier juif contre les attaques des moissonneurs ou des artisans hostiles. A la suite de ces «vacarmes et tumultes», émeutes souvent accompagnées de mort d’hommes, la décision est prise de fermer purement et simplement, le soir, les accès aux «carrières»: les quartiers réservés deviennent des ghettos.

Malgré tout, lorsqu’en 1500, le roi Louis XII prend une mesure d’expulsion des juifs provençaux, édit qui s’applique à toute la Provence, rattachée à la France depuis 1481, à l’exception des terres pontificales, la plupart des juifs provençaux se réfugient sous la protection du pape. La perpétuation de la souveraineté pontificale sur ce territoire – bien après le départ des papes – a ainsi permis d’éviter la disparition du judaïsme dans le Midi.

Avec l’arrivée des juifs chassés de la Provence française ou d’Espagne, ces secteurs sont de plus en plus surpeuplés. L’émigration vers les cités pontificales est facilitée par les liens de famille ou d’affaires que les «juifs du pape» entretiennent avec ceux du reste de la Provence. Ces derniers ont même pris l’habitude, lorsqu’ils sont menacés, de remettre leurs biens et leurs créances entre les mains de leurs coreligionnaires d’Avignon ou du Comtat.

Peuple témoin

Le temps de la Contre-Réforme au XVIe siècle correspond à un durcissement de l’administration pontificale à l’égard des juifs. On remet à l’honneur l’idée déshonorante selon laquelle les Juifs sont protégés dans le seul but de conserver vivant le «peuple témoin»: par leur abaissement, ils montrent que le Ciel les a punis d’avoir refusé le christianisme. Paul IV fait publier une série de bulles, dont la plus célèbre est celle de 1555, Cum nimis absurdum, qui restreint les libertés économiques des juifs, les exclut de la plupart des métiers hormis ceux du commerce de brocante et du prêt à intérêts, et leur interdit de détenir des biens fonciers en dehors des «carrières». En outre, ils doivent suivre obligatoirement des catéchèses chrétiennes censées les inciter à se convertir.

Les communautés se replient alors sur elles-mêmes, le niveau d’étude diminue, le nombre des médecins se réduit, les rites eux-mêmes se figent et deviennent archaïsants. Les «juifs du pape», dont le nombre n’a jamais dépassé 2500 ou 3000 personnes, connaissent au XVIIe siècle une période de déclin démographique. A Carpentras, pourtant la communauté la plus nombreuse, ils ne sont plus que 700 ou 800. Avignon n’en compte que 200 ou 300, autant qu’à L’Isle-sur-la-Sorgue (qu’on appelle jusqu’au XIXe siècle L’Isle-de-Venisse).

Travail de la soie

Cavaillon n’a qu’une centaine de juifs, tandis qu’on n’en rencontre plus guère dans la campagne du Comtat, depuis que leur présence est officiellement restreinte aux quatre cités.

Mais le XVIIIe siècle est celui du rebond: un temps de renouveau spectaculaire. Grâce à un contexte économique meilleur et à un relâchement des restrictions réglementaires, les juifs étendent leurs activités professionnelles, se lancent notamment dans le travail de la soie. Les activités bancaires connaissent aussi une période florissante. Au moment de l’annexion d’Avignon et du Comtat à la France en 1791, la Révolution française trouvera «les juifs du pape» en plein essor.

Signe de cet enrichissement, les vieilles synagogues sont remplacées, dès le XVIIIe siècle, par des constructions modernes, même si l’administration pontificale leur défend d’être plus hautes que les églises de la ville. Les plus beaux exemples de cette architecture judéo-comtadine du XVIIIe siècle se voient encore à Cavaillon et Carpentras: on y retrouve les multiples tribunes qui permettent de réunir le plus grand nombre de fidèles dans un espace encore étroit. Mais surtout, l’ornementation y est somptueuse et baroque, analogue à l’art religieux et profane de l’époque. Ces réalisations montrent que l’intégration de la communauté dans la France du temps est amorcée, avant même la Révolution.

La langue française est alors de plus en plus utilisée, au détriment du dialecte judéo-provençal. On observe même un relâchement des pratiques religieuses. Le mode de vie se rapproche de celui des Provençaux. Les plus riches désertent les «carrières» d’Avignon ou de Carpentras, décidément trop exiguës, et s’installent à Nîmes, à Montpellier ou à Marseille.

Après l’annexion des terres pontificales à la France, les communautés se réduisent rapidement: les juifs se comptaient environ 2500 à la veille de 1789; ils ne sont plus que 561 en 1808. Les anciennes «carrières» disparaissent presque entièrement à la fin du XIXe siècle, comme en Avignon, où le seul vestige important du quartier juif est la synagogue moderne, reconstruite en style néoclassique après un incendie en 1846. Le judaïsme comtadin se modifie profondément au XXe siècle, avec l’arrivée de juifs d’Europe orientale, des Balkans, de Russie et plus tard d’Afrique du Nord que forment de nouveau des communautés nombreuses.

La célébrité des descendants des «juifs du pape» doit beaucoup à certaines personnalités marquantes: Adolphe Crémieux, Alfred Naquet ou plus récemment l’historien Pierre Vidal-Naquet. Mais le plus connu est sans doute le compositeur Darius Milhaud, qui se définissait comme «un Français de Provence et de religion israélite». On lui doit, entre autres, l’oratorio David composé pour le troisième millénaire de Jérusalem en 1955, et l’opéra Esther de Carpentras, hommage à «la Jérusalem de la Provence».

Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque) 

« Les juifs du pape » (1/2)

Dans Inquisitio, les Juifs se font arrêter par l’Inquisition alors que l’Inquisition ne s’occupait que des chrétiens ne suivant pas la doctrine de l’Eglise.

Dans la série Inquisitio, il semble que l’Eglise soit peuplée d’antisémites… qu’en est-il réellement ?

Alors que dans le reste de l’Europe, et notamment dans le royaume de France, des mesures d’expulsions sont prises régulièrement contre eux, les juifs trouvent refuge dans le Comtat Venaissin et en Avignon, sous la souveraineté des papes. Une très ancienne communauté juive s’y trouve déjà, avec son originalité et ses modes de vie. On les appelle « les juifs du pape ».

Avignon, Carpentras, Cavaillon, L’Isle-sur-la-Sorgue : à cette constellation de villes comtadines autour d’Avignon est associée l’histoire étonnante d’une communauté juive, certes peu nombreuse – elle n’a jamais dépassé deux ou trois milliers – mais très originale. Ces villes provençales ont été, au Moyen Age, l’un des rares refuges vraiment sûrs pour les juifs. Pendant des siècles, la papauté a su jumeler son antijudaïsme structurel et une protection des juifs tout aussi constante, même si elle paraît très incomplète à nos yeux de «modernes».

Toutefois, «les juifs du pape» étaient là bien avant les papes. Ils sont les héritiers d’un judaïsme provençal dont les origines remontent à l’Antiquité. La première présence de la diaspora juive en Provence date du Ier siècle. Dans la cité d’Avignon elle-même, la communauté juive est attestée au moins dès le IVe siècle. Puis, elle a dû perdurer mais les témoignages historiques se font très rares: presque plus rien avant le Xe siècle.

Les données sont beaucoup plus abondantes à partir des XIIe et XIIIe siècle. En 1178, l’empereur Frédéric Barberousse, suzerain de la Provence, met les juifs d’Avignon sous la protection de l’évêque du lieu. On trouve alors des juifs dans la plupart des villes de Provence: une ou deux familles dans les simples bourgs; de véritables communautés dans les cités plus importantes. Telle est la situation lorsqu’en 1274, le Comtat Venaissin passe sous l’autorité du pape.

Edit d’expulsion

La chance pour les populations juives de la Provence médiévale est la coïncidence historique entre l’édit d’expulsion de Philippe le Bel en 1306 et l’établissement de la papauté en 1309.

A l’époque des papes d’Avignon, en quoi consiste le statut des Juifs dans l’enclave pontificale? Bien sûr, il n’est pas question d’un régime d’égalité avec les chrétiens, dans un Moyen Age qui en ignore l’idée même. Juridiquement parlant, une certaine égalité existe pourtant, puisque les juifs y sont considérés comme «citoy-ens» au même titre que les chrétiens: les tribunaux sont les mêmes, les contrats sont validés par les mêmes notaires. Dans la pratique, la plupart des différends qui opposent les juifs entre eux sont réglés à l’amiable au sein de la communauté, par des arbitres désignés. Ainsi, l’autorité de la ville n’aura pas à s’en mêler.

Au Moyen Age, leurs métiers ne se distinguent guère de ceux du reste de la population, même si des taxes particulières leur sont imposées par l’administration pontificale. Nombreux pratiquent l’artisanat et surtout le commerce. On compte aussi des médecins, dont certains sont rattachés aux monastères et aux évêques de la région. En Avignon, les chirurgiens juifs peuvent exercer en vertu d’une loi explicite. En outre, on trouve jusqu’au XVIe siècle des juifs fermiers des redevances et des péages pontificaux. Ici comme ailleurs, ils pratiquent le prêt à intérêt, l’usure étant interdite aux chrétiens par le droit canonique. C’est d’ailleurs une fréquente cause de conflits, surtout lorsque les récoltes sont mauvaises et que les paysans débiteurs se retournent contre les usuriers juifs en voulant tirer parti abusivement de la différence de religion pour réduire leurs dettes.

Moins de contacts

La principale ségrégation, qui place la communauté juive à part, est géographique: c’est l’isolement, au sein des villes, dans des quartiers particuliers. Il s’agit d’une tendance générale depuis le XIIe siècle visant à restreindre les contacts entre chrétiens et israélites. Dans les villes de la Provence pontificale, les quartiers Juifs sont appelés «carrières», du provençal carriero, qui signifie «rue». C’est en fait un ensemble de plusieurs rues, qui forment le territoire exclusif de la communauté. Les noms en gardent encore la trace de nos jours: rue de la Juiverie, rue Jacob, rue Abraham. L’insalubrité y est souvent extrême, l’exiguïté aussi. Faute de place, on édifie des immeubles de plus en plus hauts, jusqu’à six ou sept étages. Les constructions sont fragiles et les accidents très meurtriers. Le 6 mars 1314 en Avignon, à la suite de noces particulièrement festives, une maison juive s’écroule: on dégage 23 morts et 11 blessés.

Au centre de la «carrière» se trouve la synagogue, dont la surface, limitée elle aussi, oblige à une architecture originale, toute en hauteur: on construit deux salles de priè-re superposées, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Une simple baie grillagée permet à celles-ci d’apercevoir les livres sacrés.

Chaque « carrière » a ses statuts, révisés tous les dix ans. A sa tête, un conseil de douze mem-bres désignés, selon un système censitaire, parmi les juifs possédant un capital. En cas de nécessité, tous les chefs de famille sont réunis en « parlement général ». La « carrière » entretient un rabbin, désigne un responsable pour diriger l’école, un autre pour recueillir les aumônes, un autre encore est chargé de l’entretien matériel de la synagogue. Il existe un rite particulier au Comtat Venaissin, de même que des usages locaux en matière de fiançailles ou de mariages. L’endogamie est étroite, et c’est sans doute l’une des raisons essentielles du maintien des traditions et de l’identité du judaïsme comtadin.

Lorsqu’il sort de la «carrière», le juif doit être reconnaissable immédiatement. Il est donc censé porter un signe distinctif: pour les hommes la «rouelle», une sorte de roue (rouge selon l’ordonnance de saint Louis de 1264, puis rouge et blanche, puis jaune), remplacée en 1524 par un chapeau jaune; pour les femmes une coiffe au Moyen Age, puis ensuite un nœud jaune. Ces signes restent théoriquement en usage jusqu’à la Révolution. Mais en pratique, il semble que de nombreux accommodements aient existé.

Suite

Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque) 

 

L’Inquisition et les Juifs

Quel rôle à joué l’Inquisition vis à vis des Juifs ?

Rappelons que l’Inquisition ne peut juger que des hérétiques chrétiens. Elle n’est pas compétente pour juger des Juifs. L’imagerie populaire représentant des Juifs rôtissant sur des bûchers est, encore une fois, fondée sur un préjugé.

Dès 1190, Clément III déclare prendre les Juifs sous sa protection. Il défend à tout chrétien de baptiser un Juif contre son gré, de gêner les célébrations judaïques ou de profaner les cimetières juifs. Ceux qui violeraient ces prescriptions risquent l’excommunication, ni plus ni moins, ce qui, à l’époque, est extrêmement grave.

En 1244, Grégoire IX reprend cet acte pontifical et lui donne force de loi.

A l’époque de la lutte de l’Inquisition contre le catharisme, les Juifs sont présents à Toulouse, à Carcassonne, à Narbonne, à Agde, à Béziers, à Lunel, à Montpellier. Il existe des synagogues et des écoles rabbiniques. Certains biens juifs sont placés sous la garantie légale de l’Eglise. Si le 20ème siècle a pu avoir l’impression que les Juifs étaient maltraités par la société chrétienne du Moyen Age, cela est dû à deux causes :

1 – Certains Juifs convertis au Christianisme et revenus au Judaïsme furent poursuivis comme renégats, ce qui choque notre conscience moderne, mais est tout à fait logique dans l’esprit de la société médiévale. Ces cas furent rares en France. Ils concernent surtout l’Inquisition espagnole. Quoiqu’il en soit, on ne peut pas parler d’antisémitisme de l’Inquisition puisqu’il ne s’agit pas d’éliminer les Juifs comme race. Ce qui est visé, c’est la conversion théologique volontaire. Cela est plus à assimiler à de l’antijudaïsme, selon Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias in Les Juifs ont-ils un avenir ?

2 – Seuls les Juifs et les Lombards peuvent prêter de l’argent au Moyen Age. Lorsque la conjoncture économique est défavorable et que les endettés commencent à se livrer à des actes de violence sur leurs prêteurs, les rois capétiens décident d’une expulsion générale des usuriers. Le calme revenu, ces usuriers ne tardent pas à reprendre leurs anciennes affaires. L’histoire des Juifs en France est donc une suite d’allers et retours entre la France et l’étranger, ce qui n’a rien à voir avec des persécutions organisées comme on a pu le voir pendant la seconde guerre mondiale et ce qui n’a rien de racial ni de religieux non plus. C’est l’usurier seul qui est visé. En outre, l’Eglise n’a rien à voir avec cela.

En ce qui concerne l’Inquisition espagnole, fondée beaucoup plus tardivement que l’Inquisition médiévale, en 1478, elle ne s’adresse également qu’aux Chrétiens. Cependant, en Espagne, les choses sont plus complexes. Trois communautés cohabitent, qui se détestent cordialement : les Juifs, les conversos (Juifs convertis au Christianisme) et les ‘’vieux chrétiens’’ (par opposition aux conversos). Les ‘’vieux Chrétiens’’ reprochent aux conversos des conversions de façade. Les Juifs, quant à eux, reprochent aux conversos d’avoir trahi leur religion d’origine. Les conversos reprochent aux deux autres camps de les mépriser (de les discriminer comme on dirait aujourd’hui). C’est dans ce contexte explosif que les conversos font pression sur les souverains espagnols Isabelle et Ferdinand pour qu’ils demandent au Pape de mettre en place une Inquisition, afin de prouver l’authenticité de leur foi ! Le plus actif de ces conversos est  Pablo de Santa Maria, un ancien rabbin devenu évêque de Burgos. Les masses populaires de ‘‘vieux Chrétiens’’ veulent aussi que les conversos fassent leurs preuves. Ainsi, si de nombreux ‘’Juifs’’ sont passés devant l’Inquisition espagnole, ce sont en fait des conversos, donc des Chrétiens à part entière, abusivement nommés ‘’Juifs’’ par des ‘’vieux Chrétiens’’ méfiants. Notons au passage que le fameux Torquemada ainsi que Sainte Thérèse d’Avila sont issus de familles de conversos.