Entre mythe et réalité : le tribunal de l’Inquisition

Née vers la fin du XIIe siècle, l’Inquisition a existé dans la péninsule ibérique jusqu’en 1820. Les historiens du XIXe siècle ont instruit à charge son procès pour en faire une machine de guerre contre « l’intolérance » de l’Eglise catholique. La série « Inquisitio » diffusée cet été sur France 2 en est un bel exemple mais la réalité est, bien sûr, plus complexe.

Aboutissement d’un long processus, l’Inquisition* (cf glossaire ci-dessous) est née au XIIe siècle. Elle doit son nom à une nouvelle méthode de procédure judiciaire dans la lutte contre les hérésies. Auparavant, la justice ne pouvait être saisie que sur une plainte et les moyens employés pour obtenir les résultats étaient des plus barbares : épreuve par le feu, par l’eau… Avec cette nouvelle procédure, il n’est plus besoin de déposer plainte ; l’instruction peut commencer sur la base de plusieurs témoignages, soigneusement vérifiés et recoupés. Si la personne soupçonnée finit par avouer, parfois sous la torture, elle est remise au bras séculier (l’Eglise, qui ne peut verser de sang se décharge de l’exécution sur le pouvoir politique). Toutefois, la recherche historique a montré que ce châtiment n’a concerné qu’une petite partie des prévenus. Le plus souvent l’Eglise se contente d’une simple repentance et favorise la réconciliation avec la communauté chrétienne (la réconciliation est le premier but de l’Inquisition). Elle ne se montre sévère qu’à l’égard de ceux qui persévèrent dans ce qu’elle considère comme une erreur. Cette volonté de réconciliation, considérée par certains comme un laxisme coupable, n’est nullement partagée par la justice laïque et, surtout, par l’opinion populaire. Responsables du bon ordre les juges se montrent particulièrement sévères à l’égard des marginaux. Quant au petit peuple, il est fanatiquement hostile à l’encontre de tous ceux qui ne se coulent pas dans le moule commun.

La procédure inquisitoriale a d’abord été confiée aux évêques. En 1184, ceux-ci sont mandatés pour inspecter les paroisses suspectes et, en cas de besoin, engager des poursuites. En 1221, un représentant du pape est pape est envoyé en Allemagne pour coordonner et superviser les enquêtes ; dix ans plus tard il en est de même en France. Cette immixtion dans leurs attributions n’a pas été du goût des prélats, qui ont protesté et, en Europe du nord, ont repris leurs pouvoirs en ce domaine.

Toutefois, dans la France méridionale et en Italie, le problème se pose à une toute autre échelle avec le développement de l’hérésie cathare. En 1229, on procède, à Paris, à un véritable partage des tâches : au roi de France incombe le soin de briser la résistance politique de ces provinces excentrées ; à l’Inquisition revient le soin d’extirper l’hérésie. A compte de 1234, trois tribunaux de l’Inquisition fonctionnent : à Toulouse, à Carcassonne et en Provence. La charge d’inquisiteur est confiée aux Frères prêcheurs, dits dominicains, l’ordre nouvellement fondé par Diego d’Osma. Leur action ne doit pas être jugée en fonction des bûchers de Minerve, Lavaur ou Moissac ; ceux-ci sont voulus avant tout par les juges laïques. En fait, les tribunaux de l’Inquisition s’efforcent de remmener dans le droit chemin « les brebis égarées » et de faire reconnaître ainsi la supériorité de l’Eglise officielle. Ce n’est nullement le tribunal assoiffé de sang que décrit une certaine littérature : dans la seconde moitié du XIIIe siècle, 1% seulement des prévenus ont été condamnés à mort par le tribunal de Toulouse. Comme les évêques dans le cadre de leurs procédures, les inquisiteurs ne recherchent pas la mort du pécheur. Il leur suffit que celui-ci reconnaisse ses erreurs. Ce n’est donc la crainte du châtiment que rend l’Inquisition redoutable, c’est plutôt le fait que personne n’est à l’abri de poursuites, quel que soit son rang, quelles que soient les protections dont il peut bénéficier.

A cette époque, des tribunaux analogues fonctionnent en Aragon, les cathares se trouvant sur les deux versants des Pyrénées. D’autres, sont créés en Italie où nombre de cathares se sont réfugiés pour fuir les persécutions en France. On connaît l’existence d’autres tribunaux en Bohême ou en Pologne. Par contre, en Angleterre, l’Inquisition stricto sensu n’a joué aucun rôle. Ce sont les tribunaux des évêques qui répriment les dissidences comme celle des Lollars.

Au XIVe siècle, les tribunaux de l’Inquisition deviennent un des rouages de l’administration pontificale. Cette officialisation est consacrée par la diffusion de véritables manuels à l’usage des inquisiteurs, de celui de Raymond de Pen­afort à celui  de Bernard Gui. Les inquisiteurs ont désormais un modèle pour mener les interrogatoires. Dans un premier temps, les personnes suspectées sont sommées de se présenter devant le tribunal : durant un mois de grâce, ceux qui avouent sont condamnés à des peines légères ; ceux qui se présentent spontanément n’encourent aucun châtiment. Ce délai écoulé, ceux qui n’ont pas répondu à la convocation sont poursuivis et arrêtés, au besoin avec l’aide des autorités civiles.

L’instruction peut alors commencer. ? L’accusé est averti des charges qui pèsent sur lui mais il ne bénéficie pas de l’assistance d’un avocat, pas plus qu’il n’est confronté à ses accusateurs. Le tribunal s’efforce d’obtenir des aveux, au besoin sous la contrainte, voire  la torture qui est acceptée depuis 1252. Pour les condamnations les plus sévères : prison perpétuelle ou mort, il faut l’accord de l’évêque du lieu.

Présente par ses tribunaux en France, en Italie, dans l’Empire, les Pays-Bas…  l’Inquisition tire sa force de la force même et du prestige de la papauté. Or cette dernière est quelque peu discréditée au XIVe siècle qui a vu deux parfois trois pontifes se disputer la tiare. Cela ne fait qu’accélérer le déclin d’un tribunal ecclésiastique que, par ailleurs, les princes tendent à utiliser au profit de leurs intérêts. Nous en avons un exemple avec le procès des Templiers en 1307. C’est une fausse accusation d’hérésie qui a permis de porter leur procès devant l’Inquisition même si, très vite, l’affaire est confiée à l’université et au Parlement de Paris. Désormais, en France, l’Inquisition n’est plus qu’une coquille vide, même si le titre d’inquisiteur est porté, jusqu’au XVIIIe siècle par un dominicain du couvent de Toulouse. De même, en Rhénanie, les excès de Conrad de Marbourg ont discrédité la justice inquisitoriale et les princes en ont profité pour la faire mettre en sommeil.

Toutefois l’Inquisition a répondu à son but premier : réduire les hérésies, à l’exception des noyaux hussites en Bohême, ou vaudois dans les Alpes piémontaises. Au XVe siècle, elle trouve un nouveau champ d’activité : la chasse aux sorciers. En 1451, le pape Nicolas V déclare que sorciers et devins doivent être considérés hérétiques et donc relever de l’Inquisition. Toutefois dans ce domaine, elle ne joue guère de rôle : la répression étant essentiellement le fait des tribunaux civils, peut-être plus pour des raisons politiques que religieuses. A la fin du Moyen Age, cette institution est sinon en décadence du moins en sommeil. Deux facteurs vont lui redonner vie aux temps modernes. Dans la péninsule ibériques, c’est la chasse aux « mauvais convertis » qui, en fait, n’ont pas totalement renoncé à leurs confessions antérieures : islam ou judaïsme. A Rome, pour lutter contre les protestants, Paul III réorganise l’Inquisition romaine et les tribunaux analogues sont introduits dans les Etats italiens.

Née vers la fin du XIIe siècle, l’Inquisition a perduré dans la péninsule ibérique. L’Inquisition romaine et universelle s’est prolongée par la Sacré congrégation du Saint-Office, réorganisée en 1908 et devenue en 1965 la congrégation pour la doctrine de la foi.

En fait le mot recouvre des réalités extrêmement diverses. Outre le même nom, le seul point commun est le discrédit attaché à l’institution, réputation fondée bien souvent sur des mythes et non sur la réalité.

Dates :

1232 décision du pape et de l’empereur créant l’office de l’Inquisition (pour l’Allemagne et l’Italie)

1233 Introduction dans la France du Nord

1234 Introduction dans le Midi

1252 L’Inquisition peut utiliser la torture à l’instar des juridictions de droit commun

Glossaire :

Inquisition : mot d’origine latine (Inquisitio : enquête) qui désigne à la fois une procédure et un tribunal ecclésiastique ayant à juger les affaires d’hérésie.

Hérésie : mot d’origine grecque (airesis : choix) désignant les chrétiens qui n’acceptent pas telle ou  telle proposition définie comme vraie par la doctrine catholique.

 

Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque) 

6 réponses sur “Entre mythe et réalité : le tribunal de l’Inquisition”

  1. Merci de m’avoir éclairée. Après avoir effectivement vu les 2 premiers épisodes de la nvelle série ‘Inquisitio’ hier soir, je suis restée dubitative devant cet alignement aussi grotesque de clichés … bref, après cette lecture je m’endormirai moins bête ce soir.

  2. La question qui me turlupine depuis que j’ai embrassé le droit à titre professionnel (une vocation peut être ?). Le problème de l’inquisition ne serait il pas tout autre que religieux ? Je m’explique plus clairement : est ce que les dérives de l’inquisition sont à mettre sur le dos du religieux, ou sur le dos d’un système de procédure pénale ?
    Je me souviens de mes cours de procédure pénal en deuxième année dans lequel on opposait deux systèmes de procédure, on va dire, quasiment depuis la nuit des temps : le système inquisitorial et le système réquisitorial. D’ailleurs, peut être que ça transparaît dans votre article :
    « …Elle doit son nom à une nouvelle méthode de procédure judiciaire… » (Oui, je sais, j’ai tronqué la citation, mais comme ça vient au début quasiment de votre démonstration, je me suis permis…). De souvenir, l’inquisition (qui veut dire « enquête », comme vous le rappelez) est donc essentiellement basée sur le regroupement des témoignages. Extorquer les aveux est également une méthode qu’il peut être assez complaisant d’utiliser, puisque l’aveu n’est autre que le témoignage du coupable lui-même, au risque que la personne objet de ces extorsions avoue ce qu’elle n’a en réalité pas fait. C’est le grand problème d’ailleurs de ce système de procédure, puisqu’il a pour désavantage principal de permettre la condamnation d’innocents. La France a d’ailleurs été condamnée plusieurs fois par la CEDH à cause de ce système inquisitorial que malgré tout, elle a conservé en matière de procédure pénal.
    Donc en définitive, l’inquisition ne pose pas au fond de problème religieux, mais bel et bien juridique… Et le fait religieux ne vient ici que corroborer un problème juridique.
    Et pour poursuivre ma pensée en ce domaine, je ne vois pas pourquoi humainement parlant, cela va de soi, il faudrait que l’Eglise vienne demander pardon pour des abus qui sont des conséquences d’un système judiciaire imparfait. Car bien évidemment, si les tribunaux d’inquisition, dont certains étaient religieux (mais pas tous… l’inquisition espagnole n’est pas que le fait de tribunaux religieux) ont bel et bien péchés des faiblesses de ce système, notre système procédural pénal actuel continue à le faire, malgré la DDHC de1789 et le principe de présomption d’innocence.
    Merci quand même à France 2 (un service public ?) de venir nous donner des leçons historiques de nos temps d’obscurantisme et d’utiliser notre pognon pour entretenir la médiocrité ambiante.

  3. Peut-on dire que le système actuel des procédures judiciaires, avec jurés, procureur et avocat de la défense, a été mis en place par l’Inquisition? Autrement dit, est-ce que notre système judiciaire s’inspire précisément de ce que l’Inquisition a mis en place? Ayant affaire à la fois avec des tenants de cette thèse et leurs adversaires, j’aimerais avoir votre avis, et éventuellement quelques sources documentaires fiables. Merci.

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