Inquisitio, une entreprise de décrédibilisation de l’Eglise

 

Inquisitio - Eglise

La diffusion de la série télévisée « Inquisitio » à une heure de grande écoute durant le mois de juillet ne peut pas ne pas susciter des réactions de la part de ceux qui sont attachés à l’image de l’institution qui les a enfantés à la vie nouvelle : l’Eglise. Non pas que les chrétiens nourrissent de l’appréhension vis à vis de la vérité historique. Mais dans le cas qui nous préoccupe, il ne s’agit aucunement d’une louable tentative de reconstitution du passé, et encore moins d’instruire le téléspectateur,  mais bien d’une déformation pure et simple (malintentionnée ?) des faits. Se taire équivaudrait alors à cautionner une contrevérité préjudiciable à la bonne perception de la nature de l’Eglise par nos contemporains.

Point n’est besoin qu’à l’ignorance en matière de foi, on rajoute encore l’erreur au sujet de l’histoire du christianisme. Celle-ci finirait presque par légitimer celle-là. La vérité n’a pas vocation à rester l’apanage d’une élite universitaire. « Monsieur tout le monde » est la première victime du scandale. Car méconnaître l’Eglise, c’est par voie de conséquence méconnaître le Christ. La responsabilité que nous avons de la première tire son importance de ce que nous sommes les missionnaires du second.

Sans entrer dans le détail du récit, il me paraît important de préciser les cinq piliers sur lesquels repose cette entreprise de décrédibilisation de l’Eglise : la légitimité des Temps Modernes, le fantasme, le désir de transparence, la détraditionnalisation, et enfin le manichéisme.

Les Temps Modernes se sont appuyés sur le Moyen-Age comme repoussoir « obscurantiste » afin de légitimer leur rupture fondatrice (Michelet). On croyait ce simplisme explicatif révolu : il n’en est apparemment rien, malgré les travaux des Le Goff, Régine Pernoud et les autres. Saint Thomas d’Aquin a créé une grandiose synthèse où il réconciliait foi et raison ? On taxera le projet de ratiocination scolastique. La doxa de l’« émancipation » ne pouvait s’appuyer que sur un contre-exemple caricatural pour asseoir le bien-fondé de son combat : rien ne pouvait mieux s’y prêter qu’un Moyen-Age de décor hollywoodien, oscillant entre fanatisme et machiavélisme.

Le fantasme est de tous les temps. Qu’on songe aux accusations de meurtres rituels d’enfants de la part des juifs, aux campagnes anti-jésuites du XVIIIe siècle qui aboutirent à la dissolution de la Compagnie de Jésus. Aujourd’hui les thèses « complotistes » prennent le relais et la part du segment de ce marché (11 septembre, affaire DSK, etc). Dans ce créneau qui fait vendre, le cocktail Eglise+Moyen Age est pain béni pour les scripts.

Le filon de la littérature traitant des Templiers est inépuisable, et comme par hasard, Rome y a toujours le mauvais rôle. Heureusement, comme dans le « Da Vinci Code », il se trouve toujours un bon journaliste anglo-saxon, peu rompu aux arcanes et replis des mille et uns labyrinthes menant aux anti-chambres des papes, à la candeur et la véracité toutes protestantes, pour déjouer les conspirations. Sauf qu’à l’époque d' »Inquisitio », les Etats-Unis d’Amérique n’existaient pas encore. On s’en passera.

C’est bien connu : le Vatican nous cachera quelque chose jusqu’à la fin des temps. « Inquisitio » ne fait pas exception au fantasme. Ah ! Les coulisses des palais des papes, les chambres de torture, les apartés des nones. « Mais c’est fini, nous allons vous révéler ce qui se cache sous ces sociétés secrètes, sous ces bures, sous cette onction ecclésiastique. Tout ce que avez toujours rêvé de savoir sans jamais oser le demander ! » Notons au passage que la période choisie n’est pas celle des temps reculés des Mérovingiens. Trop barbares pour être à la fois vicieux et hypocrites. Le Grand Schisme, séquence historique charnière entre fin du Moyen-Age et prémices des temps nouveaux, est mieux indiquée pour énerver les caractères, les conflits. Rome est déjà sur la défensive… De quoi pimenter le scénario. Il ne manquait plus que l’abbé Saunière et un zeste d’ésotérisme de bazar pour faire lever la pâte complètement. Mais l’anachronisme eût été un peu gros. On est dans la grande « Histoire » ici:  tel est du moins l’agrément, le nihil obstat, que se donne « Inquisitio » pour dispenser ses inepties.

L’Eglise : une hiérarchie, une tradition vivante, une discipline : tout ce que le meilleur des mondes possible biberonnant au Net a en horreur. Et je passe sur la morale sexuelle. Tout ce qui révulse la pulsion de Transparence intégrale. Les émules de Jullian Assange ne vont pas laisser passer l’opportunité. Si la morale a disparu, le moralisme se porte bien, merci. Les ligues de vertu foisonnent, veillent au grain, tout excitées par les nouvelles technologies et leurs capacités de flicage et de délation. Pourquoi se priver ? Les citoyens ont le droit de savoir ! La Vérité va éclater ! Il n’y pas de raison que la papauté passe au travers des mailles ! Le Net brouillant à plaisir la frontière entre public et privé, avec « Inquisitio », toute l’Eglise se voit soudain pipolisée !

Mais qu’on se rassure, c’est pour la bonne cause.  Pourquoi la papauté d’Avignon échapperait-elle d’ailleurs à la privatisation de l’espace public, quand les présidents de la République y succombent plus souvent que ne le prévoit la Constitution ? Pourquoi Catherine de Sienne n’aurait-elle pas droit elle aussi à son quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol (mais peut-être pas de la façon qu’elle aurait souhaitée) ? Dans notre société indifférenciée, c’est tout juste si on la distinguera d’Arthur ou de Loana. Avec « Inquisitio », la télé-réalité s’invite au Palais des papes. Quel dommage que la web-cam soit arrivée si tard !

Les Temps Modernes n’ont désiré trouver qu’en eux-mêmes les ressources pour se construire. Ce que l’on appelle leur auto-fondation. Ne rien devoir au passé. Récuser la pertinence de toute tradition. S’appuyer sur leurs seules forces. Ne compter que sur eux-mêmes. Afin que pareille présomption soit croyable, il était nécessaire au préalable de peindre le passé avec les couleurs les plus sombres. La modernité ôtait ainsi tout crédit à une quelconque tradition qui aurait sabordé le projet dans l’oeuf. L’Eglise, qui tenait les clefs de notre civilisation depuis des siècles, ne pouvait que faire les frais d’une telle entreprise. « Le passé, connais pas! » Enfin, si, un peu. « Inquisitio » se charge justement de nous montrer ce à quoi nous avons échappé !

Enfin, il y a l’improbable manichéisme affiché par la série télé.  Les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Recette incontournable de tout  bon scénario du prime time. Que voulez-vous, on n’a plus le temps de faire dans la subtilité. Le cerveau disponible pour Coca-Cola s’accommode assez mal de circonvolutions proustiennes. A vingt heures 45, la télé marche à l’affect, au ressenti. La réflexion, c’est pour plus tard. En prime time, l’écran nous tient en hypnose par le frisson, en nous faisant adorer détester ce dans nous croupirions encore sans l’intervention providentielle du Progrès.

« Inquisitio » joue à nous faire peur, et on aime ça, comme des enfants avec le Loup. Angoisse rétroactive : on l’a échappé belle ! Du faîte de l’évolution où il est parvenu, le terrien du vingt et unième siècle contemple les temps barbares avec un mélange de révulsion, de fascination et d’horreur. C’est si bon de se croire bon. Mais gare ! Le danger rôde toujours ! Sainte Laïcité, protégez nous, j’ai confiance en Vous !

Rien de tel que l’exécration du passé pour s’applaudir de ce que nous sommes. Ou comment le Moyen-Âge est mis au service du contentement de soi. L’esprit critique peut devenir une bête féroce : mieux vaut lui donner en pâture les âges d’obscurantisme et continuer  à jouir tranquillement de notre confort mental. Pour dormir du sommeil du juste, le Bien se donne le spectacle du Mal. La recette vaut tous les somnifères. Et c’est un fait que pour se cacher à lui-même son conformisme foncier, pour exorciser son mal-être, pour donner un aliment à son excitation que l’ingurgitation de Red Bull a rendue hors contrôle, pour se sentir tout simplement exister, l’homme postmoderne a besoin de combats, de revendications, de citoyenneté conjuguée sur tous les tons.

Sans compter qu’en exhibant à la vindicte du téléspectateur des personnages du passé, il ne risque pas de procès. Surtout il parie que l’Eglise tendra l’autre joue. C’est inscrit dans ses statuts, paraît-il. N’est-ce pas elle qui a donné le branle au vaste mouvement de repentance qui a saisi tout l’Occident ces dernières décennies ? Le Bien, le Mal:  on est en terrain connu. L’hérésie manichéenne réservait cette bi-partition à deux principes incréés. Le radicalisme idéologique contemporain, lui, en fait l’instrument d’une séparation de l’humanité en deux camps. On sait où conduit ce genre de simplisme. La spirale de persécution, privée d’aliment par notre mauvaise conscience post-coloniale, finit par se retourner dans son emballement contre le dernier bastion encore disponible pour la stigmatisation : l’Eglise.

On n’est plus dans la réversibilité des mérites, comme dans la communion des saints, mais dans la réversibilité du lynchage. Et tant pis si au passage on passe sous silence la protection qu’apporta aux Juifs Clément VI durant la peste noire. Sans nier l’antisémitisme chrétien, il eût été quand même profitable à la vérité historique de mentionner  le rôle positif joué par la papauté envers les enfants d’Israël à cette période. Mais notre époque, comme l’informatique, ne fonctionne plus qu’en langage binaire. C’est noir ou c’est blanc. On a déjà toutes les peines du monde à apprendre la syntaxe à nos enfants: si en plus il faut revoir nos jugements historiques, le budget de l’Education Nationale n’est pas prêt d’être revu à la baisse.

Mais au-delà de la vérité historique, de la problématique de légitimité, des fantasmes, du prurit de transparence, du simplisme explicatif, n’ayons pas peur de porter le débat plus haut, dans la sphère théologique. L’Eglise est le Corps du Christ. Elle est un mystère de communion qui transcende les époques. Ainsi, Catherine de Sienne est ma soeur en Christ. Nous sommes de la même famille, au sens le plus littéral du terme. La postmodernité peut-elle comprendre pareille réalité théologale ? Pourra-t-elle admettre qu’en attentant à sa réputation, en la faisante passer pour une fanatique, c’est un peu moi-même qu’elle bafoue, tout pécheur que je suis ? L’individualisme contemporain peut-il intégrer cette solidarité de tous les membres de l’Eglise entre eux, et qui fait que lorsque l’un est pris injustement à partie, tous les autres en ressentent le contrecoup ?

Pour conclure, voyons plus en aval, au-delà de ce sinistre réquisitoire que n’aurait pas désavoué Fouquier-Tinville. De quoi ces attaques sont-elles le signe ? « De quoi sont-elles le nom » comme on dit aujourd’hui ? En fait, la postmodernité est à bout d’arguments contre le christianisme. Elle se débat. Elle sait sa dette envers lui, et il lui en coûte beaucoup, beaucoup trop, de la reconnaître. Aussi en est-elle réduite à faire les fonds de tiroir pour essayer d’en extirper ce qui reste d’actes d’accusation du passé. Mais avec un peu de retard tout de même, car le Magistère de l’Eglise, avec Jean-Paul II, a déjà reconnu les errements de celle-ci dans Tertio millennio adveniente.

La question se pose maintenant en ces termes : ce feuilleton est-il le signe de l’imminence de la révélation de la vérité du christianisme ? S’il est peut-être trop pour répondre positivement, cela nous amène toutefois à reconnaître les logiques à l’oeuvre dans les assauts de cet antichristianisme : celui-ci redouble de pugnacité dès lors qu’ils sent sa  fin prochaine. On se référera avantageusement à l’«Apocalypse » pour vérifier la pertinence de ce point de vue. Non pas que la Parousie soit pour demain, mais  peut-être sommes-nous à la veille de la reconnaissance par la Modernité de sa dette à l’égard du christianisme.

Quoiqu’il en soit, les chrétiens seraient bien avisés de saisir l’occasion de cette démonstration de mauvaise foi pour tenter d’en persuader leurs contemporains. L’idéal serait en effet que la postmodernité se pénètre de l’idée qu’elle ne peut perdurer sans les acquis du christianisme. Situation paradoxale ! D’un côté, elle s’assoie dessus, de l’autre, elle le vampirise ! On bénéficie de la plus-value culturelle de la « transgression » tout en profitant de la liberté issue de la foi chrétienne qui permet cette même « transgression ». Mieux : on se veut plus chrétien que les cathos (pour ma part je ne suis pas jaloux : s’il se trouve des meilleurs que moi, j’augmente mes chances de le rester). A l’appui d’une telle revendication, il y a la thèse selon laquelle l’Eglise aurait « trahi » le message initial. Vielle rengaine inusable. C’est le « christianisme sans le Christ » en lequel Soloviev voyait la marque de l’Antéchrist. Il faudrait faire toucher du doigt à la postmodernité la contradiction de sa position, éventualité peu vraisemblable à vue humaine pour ce qui touche  le magistère culturel dont est issue la série télévisée « Inquisitio ».

Mais le défi est à relever. « Rien n’est impossible à Dieu » comme il est dit à deux reprises dans la Bible à propos de deux naissances miraculeuses (Isaac et Jean-Baptiste).  Dans le cas de la postmodernité, il en va également d’une nouvelle naissance pour ses ouvriers de la dernière heure qui, à la différence de ceux de la parabole évangélique, voudraient être bien mieux payés que leurs devanciers. Tel est  un des enjeux de la nouvelle évangélisation.

 

J-M Castaing

5 réponses sur “Inquisitio, une entreprise de décrédibilisation de l’Eglise”

  1. Votre argument sur mon cerveau Coca cola me semble un peu fort de café puisque je me permet de vous rappeler qu’il n’y a plus de publicité sur le service publics aux heures ou passe cette série.

  2. Merci pour cette analyse.
    Merci de veiller ,nous prévenir de cet assaut qui se présente d’une façon inattendue.Merci d’aimer le Christ ,l’Eglise qui est présente et soucieuse du devenir de l’Homme.
    MERCI!!!!!!!!

  3. MENSONGES !!! Mensonges !!!
    Tout est fait pour laisser les peuples dans l’IGNORANCE !!! Et pour mieux l’exploiter « à mort »!!!
    Virginité de Marie ??? Miracles de Jésus ??? Espérance d’un monde meilleur ??
    Commercialisation des indulgences et des saintes « reliques » ??? Etc…Etc…Etc…

    1. Cher Monsieur, heureux de vous retrouver ici ! 😉 Dites nous simplement ce sont, selon vous, des mensonges, et vos incantations nous sembleront plus douces. Où laissons-nous les peuples dans l’ignorance, et de quel côté est cette ignorance, au point que vous refusiez l’avis d’un intellectuel comme l’auteur de cet article qui prend pourtant beaucoup de recul ?

      Personne ne vous oblige à croire aux miracles de Jésus ni à la virginité de Marie, personne ne vous oblige à rencontrer le Christ comme une personne qui vous aime, même si, en tant que chrétiens, nous aimerions vous le souhaiter. Quant au dogme de l' »exploitation à mort » des uns par les autres, il semble qu’il se soit éteint en 1989, n’est-ce pas ?

      N’espérez-vous pas pourtant vous-même un monde réellement meilleur ? Quel est donc le sens de votre vie ?

  4. L’expression « cerveau disponible pour Coca-Cola » n’est pas de moi, mais de l’ex-directeur d’une grande chaîne de télé. Elle fit scandale à l’époque. Elle traduisait le cynisme d’une programmation qui privilégiait les annonceurs au détriment du contenu des émissions. En l’employant, je ne vise certainement pas la capacité intellectuelle du téléspectateur. Au contraire. En revanche, je pense qu’exploiter le filon médiéval avec de telles contre-vérités historiques comme le fait « Inquisitio », se rapproche assez de la « philosophie » sous-jacente à l’aveu de ce directeur de chaîne. C’est à ce titre que je l’ai employée. Le mépris n’est pas du côté qu’on pense. Il eût été honnête de préciser que la série était une pure fiction, et non une tentative de reconstitution historique. Car malheureusement, peut-être certains téléspectaeurs la prennent pour argent comptant.

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