L’Inquisition et les Juifs

Quel rôle à joué l’Inquisition vis à vis des Juifs ?

Rappelons que l’Inquisition ne peut juger que des hérétiques chrétiens. Elle n’est pas compétente pour juger des Juifs. L’imagerie populaire représentant des Juifs rôtissant sur des bûchers est, encore une fois, fondée sur un préjugé.

Dès 1190, Clément III déclare prendre les Juifs sous sa protection. Il défend à tout chrétien de baptiser un Juif contre son gré, de gêner les célébrations judaïques ou de profaner les cimetières juifs. Ceux qui violeraient ces prescriptions risquent l’excommunication, ni plus ni moins, ce qui, à l’époque, est extrêmement grave.

En 1244, Grégoire IX reprend cet acte pontifical et lui donne force de loi.

A l’époque de la lutte de l’Inquisition contre le catharisme, les Juifs sont présents à Toulouse, à Carcassonne, à Narbonne, à Agde, à Béziers, à Lunel, à Montpellier. Il existe des synagogues et des écoles rabbiniques. Certains biens juifs sont placés sous la garantie légale de l’Eglise. Si le 20ème siècle a pu avoir l’impression que les Juifs étaient maltraités par la société chrétienne du Moyen Age, cela est dû à deux causes :

1 – Certains Juifs convertis au Christianisme et revenus au Judaïsme furent poursuivis comme renégats, ce qui choque notre conscience moderne, mais est tout à fait logique dans l’esprit de la société médiévale. Ces cas furent rares en France. Ils concernent surtout l’Inquisition espagnole. Quoiqu’il en soit, on ne peut pas parler d’antisémitisme de l’Inquisition puisqu’il ne s’agit pas d’éliminer les Juifs comme race. Ce qui est visé, c’est la conversion théologique volontaire. Cela est plus à assimiler à de l’antijudaïsme, selon Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias in Les Juifs ont-ils un avenir ?

2 – Seuls les Juifs et les Lombards peuvent prêter de l’argent au Moyen Age. Lorsque la conjoncture économique est défavorable et que les endettés commencent à se livrer à des actes de violence sur leurs prêteurs, les rois capétiens décident d’une expulsion générale des usuriers. Le calme revenu, ces usuriers ne tardent pas à reprendre leurs anciennes affaires. L’histoire des Juifs en France est donc une suite d’allers et retours entre la France et l’étranger, ce qui n’a rien à voir avec des persécutions organisées comme on a pu le voir pendant la seconde guerre mondiale et ce qui n’a rien de racial ni de religieux non plus. C’est l’usurier seul qui est visé. En outre, l’Eglise n’a rien à voir avec cela.

En ce qui concerne l’Inquisition espagnole, fondée beaucoup plus tardivement que l’Inquisition médiévale, en 1478, elle ne s’adresse également qu’aux Chrétiens. Cependant, en Espagne, les choses sont plus complexes. Trois communautés cohabitent, qui se détestent cordialement : les Juifs, les conversos (Juifs convertis au Christianisme) et les ‘’vieux chrétiens’’ (par opposition aux conversos). Les ‘’vieux Chrétiens’’ reprochent aux conversos des conversions de façade. Les Juifs, quant à eux, reprochent aux conversos d’avoir trahi leur religion d’origine. Les conversos reprochent aux deux autres camps de les mépriser (de les discriminer comme on dirait aujourd’hui). C’est dans ce contexte explosif que les conversos font pression sur les souverains espagnols Isabelle et Ferdinand pour qu’ils demandent au Pape de mettre en place une Inquisition, afin de prouver l’authenticité de leur foi ! Le plus actif de ces conversos est  Pablo de Santa Maria, un ancien rabbin devenu évêque de Burgos. Les masses populaires de ‘‘vieux Chrétiens’’ veulent aussi que les conversos fassent leurs preuves. Ainsi, si de nombreux ‘’Juifs’’ sont passés devant l’Inquisition espagnole, ce sont en fait des conversos, donc des Chrétiens à part entière, abusivement nommés ‘’Juifs’’ par des ‘’vieux Chrétiens’’ méfiants. Notons au passage que le fameux Torquemada ainsi que Sainte Thérèse d’Avila sont issus de familles de conversos.

6 réponses sur “L’Inquisition et les Juifs”

  1. Je reste étonné d’une telle phrase : « Quoiqu’il en soit, on ne peut pas parler d’antisémitisme de l’Inquisition puisqu’il ne s’agit pas d’éliminer les Juifs comme race. Ce qui est visé, c’est la conversion théologique volontaire. Cela est plus à assimiler à de l’antijudaïsme ». Forcer des juifs à changer de foi, n’est-ce pas une persécution qui repose sur le seul fait qu’ils sont… juifs ? L’antijudaïsme n’est-il pas un antisémitisme ?

    1. @Raoul : Merci de votre commentaire. Votre question est pertinente, quoique la distinction entre antisémitisme et antijudaïsme soit un peu spécieuse. Les sémites sont un peuple vaste. Les Arabes sont des sémites et ils ne sont pas juifs, quant aux juifs d’Éthiopie ils ne sont pas sémites.

      Le risque est de commettre une erreur d’anachronisme, c’est-à-dire regarder l’antisémitisme avec le regard d’un homme de 2012 qui passe ce phénomène au prisme de la Shoah. Cette tragédie est bien sûr inconnue aux hommes du XIIIe siècle, et donc pour eux l’antisémitisme se pose en des termes bien différents. De plus, nous sommes aujourd’hui marqués par l’esprit libéral qui veut que chacun soit libre de choisir sa religion. L’idée que l’on puisse « convertir quelqu’un » (ou lui suggérer de devenir chrétien, car c’est Dieu qui agit) apparaît aujourd’hui odieuse à beaucoup. Cette idée est aussi imprégnée d’un fort relativisme. C’est une forma mentis récente, et très éloignée des préoccupations des inquisiteurs. Pour eux le christianisme est bien sûr la seule et vraie religion, et le salut de l’homme ne passe que par le Christ (l’Eglise ne dit pas autre chose aujourd’hui : seul Jésus sauve). L’hérétique est donc un danger pour la société puisqu’il déchire la tunique de la chrétienté (l’hérésie est assimilée à un crime de ‘lèse-majesté’), il menace l’unité du corps social.

      Les juifs demeurent le peuple de la première Alliance. Pour les chrétiens, c’est eux qui ont vocation à se convertir, c’est-à-dire à reconnaître le Christ comme fils de Dieu, puisque ce sont les Juifs qui, les premiers, ont tissé des liens spéciaux avec Dieu. L’Eglise catholique considère d’ailleurs toujours que les Juifs sont leurs « aînés » dans la foi, bien que cela ne soit évidemment pas toujours accepté par eux. La conversion n’est donc alors pas vue comme une rétorsion de la liberté, mais comme un moyen d’assurer le salut des âmes, puisque seul le Christ sauve. C’est donc alors vu comme un bienfait et nullement une œuvre coercitive (aujourd’hui encore, Benoît XVI dit que la foi ne s’impose pas, qu’elle se propose simplement). Il faut alors convertir les juifs comme il faut convertir les païens, notamment en Europe de l’Est où certaines régions sont évangélisées très tardivement (XIe-XIIIe siècle).

      Le danger, sur ce sujet, est de tomber dans des complexifications inutiles. Il faut se demander simplement pourquoi telle chose a été faite et dans quelle idée, sans vouloir plaquer des interrogations actuelles sur des événements vieux de plus de huit siècles.

  2. Bonjour,
    Il y a aussi d’autres actes de persécutions visant les Juifs, menées au nom de Dieu par la population chrétienne, même si le Vatican si opposait. Par exemple, il existait une île près de l’île de la Cité à Paris, qui s’appelait l’île aux Juifs, car certains y avaient été brûlées. Elle fut rebaptisée l’île des Templiers quand se fut leur tour. C’était, dans les deux cas, pour des raisons plus pécuniaires, que religieuses. Il y a aussi eu de nombreuses exactions contre les Juifs pendant la première croisade, surtout en Rhénanie. Là aussi c’était guidé par l’appât du gain.

  3. En vous lisant, avec intérêt, plusieurs questions me viennent à l’esprit.
    – Il ne me semble pas que la série affirme que l’inquisition ait été antisémite. Il s’agit plus, comme d’hab, de trouver un bouc émissaire afin d’éviter un afollement de la population. Quoi de mieux qu’un non chrétien qui surgit de manière si opportune dans l’enquête?
    – Vous justifiez la discrimination par l’état d’esprit de l’époque si je vous suis bien. N’apprenons nous donc pas de nos erreurs? en ce sens, cette série ne fait-elle alors pas oeuvre utile en soulignant quelques erreurs du passé, modestement, je vous l’accorde, mais c’est toujours ça de pris.
    – vous faites appel à la réalité historique, c’est bien, mais il me semble que votre démarche qui consiste à refuser toute interprétation de cette réalité à travers le prisme du présent (et des Lumieres) comporte un risque : celui de justifier des dérives de type intégriste et obscurantiste.
    Je ne suis pas férue d’histoire, c’est le sens de votre démarche qui m’interroge.
    Et croyez bien que je ne juge pas l’Eglise à travers ses erreurs passées, mais bien présentes, même si je me divertie en regardant cette série.

    1. Chère Madame, un grand merci de votre commentaire et de votre intérêt pour notre démarche. Pour vous répondre simplement :

      1/ Cela est pourtant très clair, au fil des différents épisodes (nous les avons tous regardés). Les évêques autour du pape veulent se faire des juifs pour l’exemple. Ensuite l’Inquisition ne s’intéressait qu’aux chrétiens, comme cela est expliqué ici, et particulièrement ceux qui ‘déviaient’ de l’enseignement de l’Eglise, ce qui représentait une menace sociale à l’époque.

      2/ Non, aucune discrimination ne peut se justifier par un état d’esprit, quel qu’il soit. Ceci irait à l’encontre des valeurs évangéliques : l’Evangile nous enseigne au contraire le devoir d’accueillir – et d’aimer – tout le monde. Cependant, oui, nous apprenons de nos erreurs, et c’est ce pourquoi

      3/ Oui nous sommes conscients du risque de justifier des dérives, ce pourquoi nous avons écrit dans cet article sur notre ligne éditoriale que le but n’était pas de faire l’inquisition d’Inquisitio.

      Il est certain que cette série peut divertir…

      Quelles sont pour vous les « erreurs présentes » de l’Eglise ?

  4. Je trouve que justifier les persécutons de l’Inquisition à l’égard des conversos par le fait qu’ils étaient des chrétiens déviants est particulièrement spécieux car éludant la cause première de ces conversions souvent « forcées ». Les Juifs étaient en effet relativement protégés par les Rois d’Espagne, dont ils étaient les banquiers, ou les médecins. Mais en excitant le peuple contre les Juifs, l’Inquisition affaiblissait la popularité des Rois, et les contraignait au silence .
    Vous n’abordez pas le rôle de l’Inquisition dans le départ massif des Juifs d’Espagne qui fut causé par des persécutions tout aussi massives. On ne peut pas aborder « l’Inquisition et les Juifs » en affirmant simplement que le problème venait des conversos, peu convaincus par la nouvelle religion qui leur avait été imposée par la violence !

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