Hérésies cathares : polémiques et petites phrases…

Polémiques et petites phrases…

• Les croisades contre les albigeois ne sont pas une entreprise menée par le Pape destinée à déposséder le comte de Toulouse de ses terres du Languedoc. En effet, à aucun moment le Languedoc n’est revendiqué par le Pape. Le traité de Meaux le cède en 1229 à la couronne de France.

• Les croisades contre les albigeois ne sont pas non plus une entreprise menée par la dynastie capétienne à des fins de conquête territoriale, puisqu’à l’origine, Philippe Auguste ne voulait pas y participer. La confiscation de territoire est une pratique normale lorsqu’un seigneur se rebelle contre l’autorité. Elle a été une conséquence de la défaite de Raymond 7 et non une finalité.

• Les croisades contre les Albigeois ne sont pas l’expression du fanatisme chrétien. Défendre l’orthodoxie chrétienne est, à cette époque, non seulement normal mais fait même partie des bonnes actions que tout un chacun se doit de mener. Les croisades et l’Inquisition ont été généralement bien accueillies par l’homme du 12ème siècle à qui l’hérésie fait profondément horreur.

• Le Pape a du sang sur les mains… de manière toute relative ! La prise d’armes intervient après une longue période de prédication et de catéchèse. Elle a été évitée le plus longtemps possible. Les actions militaires sont l’œuvre de seigneurs temporels et des rois de France. La prise de Montségur est un acte militaire, elle a été faite par des soldats, non par des religieux. Les parfaits qui brûlèrent à Montségur se sont immolés, ils n’ont pas été précipités dans le bûcher par l’Eglise. Parallèlement aux actions militaires, l’Eglise continue sa politique de mission et de prêche qui n’a jamais été abandonnée au profit exclusif des armes.

• Les cathares ne sont pas de doux innocents qui se sont laissé massacrer sans rien dire. Le Comte de Toulouse massacre les habitants de Pujols en 1213. Les cathares, minoritaires, ne reculent pas devant la force pour s’imposer : ‘’Pierre Clergue faisait couper la langue d’une ex-camarade. Les Junac, eux, étranglent de leurs blanches mains, ou peu s’en faut, le père de Bernard Marty, suspect de trahison à leur égard’’. In Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie.

• Les croisades contre les Albigeois n’ont pas été un génocide. Les cathares restent minoritaires, même si l’hérésie se répand vite. Leur suppression n’a pas laissé le pays exsangue ni démographiquement, ni économiquement (Histoire des cathares de Michel Roquebert).

• Enfin, last but not least, la fameuse petite phrase ‘’Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens’’ qui aurait été prononcée par Arnaud Amaury au sac de Béziers en 1209 est clairement apocryphe. La formule ne figure dans aucune source d’époque. Elle apparaît cinquante ans plus tard dans le Livre des miracles écrit par Césaire de Heisterbach, moine allemand dont Régine Pernoud précise qu’il est ‘’un auteur peu soucieux de l’authenticité’’.

Quelle réaction de l’Eglise au catharisme ?

La réaction de l’Eglise

Comme à chaque hérésie, l’Eglise convoque d’abord un concile pour examiner la pertinence de l’hérésie. En fait, entre 1119 et 1215, ce ne sont pas moins de 7 conciles qui analysent et condamnent les thèses cathares !

1 – La mission

Comme on le voit, le combat est d’abord théologique et missionnaire. ‘’La foi doit être persuadée, non imposée’’ affirme Bernard de Clairvaux. ‘’Mieux vaut absoudre les coupables que s’attaquer par une excessive sévérité à la vie d’innocents’’ renchérit le Pape Alexandre 3, ou encore ‘’L’indulgence sied mieux aux gens d’Eglise que la dureté’’. Un gros effort de rééducation chrétienne est fait dans le midi toulousain, d’abord confié aux évêques locaux et au clergé. Mais cette démarche n’obtient que peu de résultats. En effet, certains évêques possèdent des liens familiaux avec des seigneurs acquis au catharisme. Ils se montrent donc peu empressés d’évangéliser. Quant au bas clergé, il ferme souvent les yeux pour avoir la paix…La papauté fait alors appel à des personnalités venues du nord de la France. Saint Bernard de Clairvaux effectue une tournée de prédication dans le midi. Sans résultat, là encore.

La papauté ne se décourage pas et continue à envoyer des missionnaires. En 1200, c’est Pierre et Raoul de Castelnau, deux frères cisterciens, qui vont de village en village, haranguant les fidèles. En 1204, Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, leur prête main forte et prêche beaucoup autour d’Albi. En 1205, Diego, évêque d’Osma et son sous-prieur de chapitre, Dominique de Guzman, se consacrent à leur tour à la lutte contre l’hérésie. Ils parcourent la campagne pieds nus, sans équipage et sans argent, multipliant les conférences contradictoires avec les représentants du catharisme. Ils obtiennent 150 retours à l’Eglise à Montréal, près de Carcassonne, en 1206. La même année, à Fanjeaux, Dominique fonde un couvent avec des hérétiques converties. Dix ans plus tard, l’ordre des Dominicains nait à Toulouse.

Enfin, en 1213, Innocent 3 pose les bases d’un tribunal ecclésiastique pour juger les hérétiques. C’est Grégoire IX qui par sa bulle Excommunicamus fondera l’Inquisition en 1231. Celle-ci est généralement bien accueillie par la population qui a à cœur de voir le catharisme disparaître (cf notre rubrique sur l’Inquisition).

2 – L’intrusion du temporel

Mais, la lutte contre le catharisme va prendre un tour militaire. En effet, les troubles à l’ordre social sont tels que dès 1177, le comte Raymond V de Toulouse ordonne aux cathares de renoncer à leurs pratiques. Mais, son successeur, Raymond 6, se montre beaucoup plus conciliant avec eux. Il espère en effet récupérer les biens de l’Eglise. Excommunié et absous deux fois, il continue à tolérer le prosélytisme des parfaits. En 1207, Innocent 3 pousse alors le roi Philippe Auguste à intervenir. Mais, celui-ci se montre bien peu empressé : il redoute l’ingérence du Pape dans son royaume. De plus, il est occupé ailleurs, il combat contre les Anglais. En 1208, c’est l’incident majeur. Pierre de Castelnau est assassiné et on soupçonne Raymond 6 d’avoir commandité le crime. Innocent 3 décide alors de prêcher la croisade contre les hérétiques.

La croisade commence en 1209, sans le concours du roi de France qui s’en tient à sa position initiale. C’est Simon de Montfort, un seigneur d’Île-de-France, qui prend la tête des opérations. Nombre de chevaliers languedociens l’accompagnent. Raymond 6 subit d’abord plusieurs défaites à Béziers, Carcassonne et au Muret (1213). En 1218, au siège de Toulouse, Simon de Montfort est tué. Son fils Amaury prend la relève. En 1224, il est battu par le nouveau comte de Toulouse Raymond 7. En 1226, le roi a changé. C’est désormais Louis 8 qui, plus soucieux que son père de l’issue du conflit, lance une expédition. Mais la mort prématurée du monarque l’interrompt un temps. Elle est reprise en 1227 et aboutit à la signature du traité de Meaux en 1229 par lequel Raymond 7 cède le Bas Languedoc à la couronne. Il conservera tout de même le Toulousain, l’Agenais et le Rouergue. Le comté de Toulouse reviendra cependant à la France à la mort de Raymond 7. La croisade est terminée, mais pas le problème cathare.

Dix ans plus tard, le vicomte Raymond Trencavel, vassal de Raymond VII, se rebelle mais est vaincu par les troupes royales en 1240. Saint Louis lui fait promettre de détruire Montségur, qui depuis 10 ans forme le dernier bastion spirituel et militaire du catharisme. Raymond VII s’exécute mollement et, sans surprise, échoue. En 1242, deux inquisiteurs sont assassinés à Avignonet, près de Toulouse, à l’instigation de Raymond 7 à nouveau dressé contre le roi. Alors, en 1244, c’est l’armée royale qui prend possession de Montségur. Refusant d’abjurer, 225 parfaits (chiffre incertain) montent sur un bûcher géant et leur repaire est détruit. Les ruines qui se dressent sur l’actuel site de Montségur sont en réalité celles d’une forteresse royale construite après le rattachement du Languedoc à la France. Il en est de même pour les autres châteaux dits cathares de la région.

Qu’est-ce-que le catharisme ?

Le catharisme est probablement une émanation du bogomilisme, une hérésie bulgare arrivée en Rhénanie et dont on retrouve les idées en Lombardie et dans le midi de la France. Le mouvement vaudois en est un avatar.

Les cathares ne se désignent pas ainsi. Entre eux, ils s’appellent ‘’bons chrétiens’’, ‘’vrais chrétiens’’ ou ‘’bons hommes’’. Leur pensée repose sur un dualisme absolu. Elle oppose deux principes éternels, le bon qui a enfanté le Bien, l’âme, les esprits. Et le mauvais qui est à l’origine du Mal, du corps, de la matière. Selon le catharisme, c’est donc Satan qui a créé l’univers (car matériel) et non Dieu. Avouons que la pilule est dure à avaler pour un chrétien médiéval !

Mais, ce n’est pas tout. Le catharisme réinterprète complètement les évangiles. Jésus est un ange dont la vie terrestre n’a été qu’une illusion. Il n’a pas souffert pendant sa Passion, n’est pas mort et n’a pas eu à ressusciter. Marie, de même, était un pur esprit aux apparences humaines. D’un point de vue doctrinal, le catharisme est donc en totale opposition avec le christianisme.

Les cathares se divisent en deux sortes de fidèles : les croyants et les parfaits. Chaque croyant a vocation à devenir parfait. Le parfait a quitté sa famille, vit en communauté, suit un régime végétarien en se nourrissant le moins possible et observe une stricte continence sexuelle. Les parfaits condamnent le mariage car ils n’admettent pas les relations charnelles, celles-ci étant l’émanation du Mal. De même, ils considèrent la procréation criminelle car mettre un enfant au monde, c’est précipiter une nouvelle âme dans le royaume du Mal ! Cerise sur le gâteau, certains parfaits admettent les relations sexuelles, mais étant contre le mariage, ils en arrivent à prôner le libertinage !

Le catharisme récuse donc la doctrine chrétienne, l’Eglise qui en est la gardienne, la famille, la propriété et le serment, base de la société féodale. Parallèlement à cela, les cathares obéissent à une hiérarchie secrète, observent des rites initiatiques, ont des ‘’évêques’’, des ‘’diocèses’’ et tiennent ‘’conciles’’. Critiquer l’orthodoxie en place, critiquer la hiérarchie de l’Eglise tout en en reproduisant les structures, couper l’individu de sa famille, le dépouiller de ses biens, ne sont-ce pas là les manières d’une secte ?

Quoiqu’il en soit, le catharisme progresse vite dans le midi de la France. La noblesse est touchée 100 ans après les premiers balbutiements de l’hérésie. Des corporations entières d’artisans se convertissent. A Béziers, en 1209, 10% de la population est cathare.

Eglise et catharisme

L’Eglise a très tôt été confrontée au problème des hérésies, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire des ‘’opinions particulières’’. L’arianisme, le nestorianisme, le monophysisme, la gnose, le manichéisme, le catharisme en sont des exemples.

La réponse de l’Eglise a toujours été la même. Elle convoque un concile (ou plusieurs si nécessaire) permettant de débattre et de trancher les questions controversées. Par exemple, les affirmations d’Arius provoquèrent la réunion des conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381 qui débouchèrent sur la clarification de la nature du Christ et sur la précision de la nature du Saint Esprit. Le credo de Nicée-Constantinople, que l’on transmet encore aujourd’hui, en est le produit.

Lorsqu’un concile a tranché, toute théologie contraire aux dogmes énoncés se trouve de fait hérétique. Quiconque professe et diffuse une telle théologie pèche alors contre l’unité de l’Église. Il est donc passible d’excommunication. Dans la pratique, la lutte contre les hérésies revêt plusieurs formes qui, contrairement à une idée répandue, sont rarement violentes. Les plus communes sont la catéchèse et les prêches.

Face à une spectaculaire recrudescence des hérésies aux XIe et XIIe siècles, un ordre religieux, celui des dominicains, est créé en 1215 dans le seul but de prêcher auprès des hérétiques. Dans le même temps, les tribunaux ecclésiastiques sont submergés devant le nombre de cas qui leur sont soumis, la question de l’orthodoxie dogmatique étant souvent délicate. Pour éviter les jugements expéditifs, voire les lynchages populaires, une juridiction spéciale, l’Inquisition, est mise en place. Elle est confiée aux frères prêcheurs, dominicains et franciscains.

Il faut se remettre dans le contexte du 12ème siècle, et dans le contexte médiéval de manière plus générale, pour appréhender la gravité que représente une hérésie pour la société. A cette époque, la religion n’est pas un choix individuel attaché à la liberté de conscience de chacun. Il ne suffit pas d’être sincère dans sa croyance pour être dans son droit. On peut se tromper de bonne foi. Pour la communauté chrétienne médiévale, l’hérésie est aussi inadmissible et incompréhensible que la croyance en ‘’2 et 2 font 5’’ pour l’homme moderne. C’est tout simplement faux. Et la liberté d’opinion n’a rien à voir là-dedans. L’hérésie est combattue car elle est à la fois un mal religieux et un mal social. Religieux, car la Vérité étant une et indivisible, celui qui s’en écarte est nécessairement dans l’erreur et encourt la damnation éternelle. Social, car l’hérétique est en rupture avec la communauté. Il est excommunié, ne peut plus recevoir les sacrements, est délié de ses serments vassaliques (en amont et en aval), ne peut pas être enterré au cimetière paroissial. Il est mis au ban de la société.

C’est dans ce cadre qu’apparaît, à la fin du 11ème siècle, le mouvement cathare.

Inquisition : de quand date la légende noire ?

La légende noire de l’Inquisition a été lancée au 18ème siècle par les historiens des Lumières, soucieux de décrédibiliser le christianisme qui était à l’époque fortement associé au concept de monarchie. Elle continua à être forgée au 19ème siècle par une IIIème République anticléricale et volontiers amnésique en s’appuyant sur le fanatisme caricatural de l’inquisiteur espagnol Torquemada, qui ne fut représentatif que de lui-même.

En histoire, le péché majeur est l’anachronisme. Juger l’Inquisition sur des critères contemporains est toujours une faute. La foi médiévale n’est pas une croyance individuelle, mais un pilier de la société auquel on ne peut porter de coup sans risquer de nuire gravement à toute la communauté. L’Inquisition fut donc plébiscitée par ses contemporains non seulement comme gardienne de l’orthodoxie catholique et donc comme assurance de la cohésion de la communauté, mais aussi comme tribunal progressiste aux méthodes novatrices.

Même si elle a fait des victimes et qu’aucune de celle-ci n’est excusable, les condamnations à mort restent rarissimes (lire ici).

La légende noire de l’Inquisition est toujours alimentée de nos jours par des séries comme Inquisitio, sous couvert de lutte contre l’obscurantisme, aux heures de grande audience.

L’Inquisition dévoyée

Avec l’extinction des hérésies, l’Inquisition perd peu à peu sa raison d’être. A la fin du 13ème siècle, la monarchie et la puissance publique s’affirment. L’Etat reprend en main l’ensemble du système judiciaire. Les tribunaux royaux montent en puissance. L’Inquisition existe toujours mais elle est de plus en plus contrôlée par le pouvoir séculier comme on le voit au moment du procès des Templiers en 1310. Le procès suit bien la procédure inquisitoriale, mais c’est Philippe IV le Bel qui en a l’initiative et qui le dirige en sous main pour des raisons politiques et non religieuses.

Le schisme catholique et la multiplication des papes entre 1378 et 1417 retirent encore plus de crédibilité et de pouvoir à l’Inquisition. L’Inquisition médiévale tardive n’est plus indépendante. Les inquisiteurs sont des instruments au service d’autres institutions, notamment des universités ou à la botte des milieux d’influence. C’est le cas en 1430, lors du procès de Jeanne d’Arc, où l’Inquisition est manipulée par le parti bourguignon et les Anglais qui y voient un moyen de gagner la guerre de Cent Ans.

Un autre exemple flagrant de l’Inquisition dévoyée est le célèbre procès de Galilée. Celui-ci a lieu en 1633, soit en plein 17ème siècle ! L’Inquisition n’est alors plus du tout à la main de l’Eglise, mais à celle du pouvoir temporel qui nomme évêques et abbés depuis le Concordat entre François 1er et Léon 10. La France va connaitre 400 ans d’Eglise d’Etat. C’est donc bien la monarchie qui a condamné Galilée.

Dans le même ordre d’idée, on retrouve les traces des premiers procès en sorcellerie…au 14ème siècle seulement, dans la région toulousaine, donc assez tardivement. Ils deviendront habituels au 16ème siècle avec l’intérêt grandissant pour la sorcellerie. La réponse d’une Eglise ‘libre’’ aurait été l’évangélisation. Mais au 16ème siècle, l’Eglise d’Etat française ne s’appartient plus, elle est un instrument et la répression seule lui est dictée. Il faut dire qu’il est bien tentant, pour se débarrasser d’un ennemi, de lui faire un ‘’bon’’ procès en sorcellerie. Les gens d’influence, qui ne s’y tromperont pas, useront et abuseront de ce stratagème. Là encore, c’est le pouvoir temporel qui a le sang des sorcières sur les mains.

Comment est vue l’Inquisition par le peuple du Moyen-Age ?

Comment est vue l’Inquisition par le peuple du Moyen-Age ?

Les hommes du Moyen Age sont profondément croyants. La Vérité du Christ n’est pas négociable. Les autres religions et les hérésies sont donc fausses. Elles indignent et scandalisent les gens de l’époque. Dans ce contexte, l’Inquisition ne révolte personne. Au contraire, elle est vue comme un bien qui délivre la société des hérésies.

De plus, la méthode judiciaire employée par l’Inquisition est progressiste par rapport à une justice civile plus expéditive et plus sévère et par rapport aux réactions incontrôlées que suscitaient les hérésies (émeutes populaires, lynchages). L’Inquisition a rationalisé la justice en s’appuyant sur l’enquête, sur le contrôle de la véracité des faits, sur la recherche de preuves et sur la délibération d’un jury qui résiste aux passions de l’opinion.

L’Inquisition et les Juifs

Quel rôle à joué l’Inquisition vis à vis des Juifs ?

Rappelons que l’Inquisition ne peut juger que des hérétiques chrétiens. Elle n’est pas compétente pour juger des Juifs. L’imagerie populaire représentant des Juifs rôtissant sur des bûchers est, encore une fois, fondée sur un préjugé.

Dès 1190, Clément III déclare prendre les Juifs sous sa protection. Il défend à tout chrétien de baptiser un Juif contre son gré, de gêner les célébrations judaïques ou de profaner les cimetières juifs. Ceux qui violeraient ces prescriptions risquent l’excommunication, ni plus ni moins, ce qui, à l’époque, est extrêmement grave.

En 1244, Grégoire IX reprend cet acte pontifical et lui donne force de loi.

A l’époque de la lutte de l’Inquisition contre le catharisme, les Juifs sont présents à Toulouse, à Carcassonne, à Narbonne, à Agde, à Béziers, à Lunel, à Montpellier. Il existe des synagogues et des écoles rabbiniques. Certains biens juifs sont placés sous la garantie légale de l’Eglise. Si le 20ème siècle a pu avoir l’impression que les Juifs étaient maltraités par la société chrétienne du Moyen Age, cela est dû à deux causes :

1 – Certains Juifs convertis au Christianisme et revenus au Judaïsme furent poursuivis comme renégats, ce qui choque notre conscience moderne, mais est tout à fait logique dans l’esprit de la société médiévale. Ces cas furent rares en France. Ils concernent surtout l’Inquisition espagnole. Quoiqu’il en soit, on ne peut pas parler d’antisémitisme de l’Inquisition puisqu’il ne s’agit pas d’éliminer les Juifs comme race. Ce qui est visé, c’est la conversion théologique volontaire. Cela est plus à assimiler à de l’antijudaïsme, selon Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias in Les Juifs ont-ils un avenir ?

2 – Seuls les Juifs et les Lombards peuvent prêter de l’argent au Moyen Age. Lorsque la conjoncture économique est défavorable et que les endettés commencent à se livrer à des actes de violence sur leurs prêteurs, les rois capétiens décident d’une expulsion générale des usuriers. Le calme revenu, ces usuriers ne tardent pas à reprendre leurs anciennes affaires. L’histoire des Juifs en France est donc une suite d’allers et retours entre la France et l’étranger, ce qui n’a rien à voir avec des persécutions organisées comme on a pu le voir pendant la seconde guerre mondiale et ce qui n’a rien de racial ni de religieux non plus. C’est l’usurier seul qui est visé. En outre, l’Eglise n’a rien à voir avec cela.

En ce qui concerne l’Inquisition espagnole, fondée beaucoup plus tardivement que l’Inquisition médiévale, en 1478, elle ne s’adresse également qu’aux Chrétiens. Cependant, en Espagne, les choses sont plus complexes. Trois communautés cohabitent, qui se détestent cordialement : les Juifs, les conversos (Juifs convertis au Christianisme) et les ‘’vieux chrétiens’’ (par opposition aux conversos). Les ‘’vieux Chrétiens’’ reprochent aux conversos des conversions de façade. Les Juifs, quant à eux, reprochent aux conversos d’avoir trahi leur religion d’origine. Les conversos reprochent aux deux autres camps de les mépriser (de les discriminer comme on dirait aujourd’hui). C’est dans ce contexte explosif que les conversos font pression sur les souverains espagnols Isabelle et Ferdinand pour qu’ils demandent au Pape de mettre en place une Inquisition, afin de prouver l’authenticité de leur foi ! Le plus actif de ces conversos est  Pablo de Santa Maria, un ancien rabbin devenu évêque de Burgos. Les masses populaires de ‘‘vieux Chrétiens’’ veulent aussi que les conversos fassent leurs preuves. Ainsi, si de nombreux ‘’Juifs’’ sont passés devant l’Inquisition espagnole, ce sont en fait des conversos, donc des Chrétiens à part entière, abusivement nommés ‘’Juifs’’ par des ‘’vieux Chrétiens’’ méfiants. Notons au passage que le fameux Torquemada ainsi que Sainte Thérèse d’Avila sont issus de familles de conversos.

L’Inquistion : combien de condamnés à mort ?

Combien de condamnés à mort ?

Les chercheurs admettent aujourd’hui qu’il est impossible de parvenir à un calcul exact du nombre de condamnés à mort par l’Inquisition (Béatrice Leroy in L’Espagne des Torquemada). En 1817, Juan Antonio Llorente publie dans son ouvrage Histoire critique de l’Inquisition d’Espagne le chiffre de 39 671 remises au bras séculier espagnol. Ce chiffre est tenu aujourd’hui pour totalement dénué de validité scientifique et peu probable tant il est élevé. En effet, la recherche historique ne cesse de revoir le nombre de condamnés à mort par l’Inquisition à la baisse.

A Albi, sur 8000 habitants et une population cathare estimée à 250 croyants, sur la période 1286-1329, 58 personnes seulement subissent des peines afflictives, ce qui ne veut pas dire la mort.

De 1308 à 1323, l’inquisiteur Bernard Gui prononce 930 sentences : 139 sont des acquittements, 286 imposent des pénitences religieuses, 307 condamnent à la prison, 156 se partagent entre des peines diverses (pilori, exil, mur large…). Les condamnations à mort sont au nombre de 42, soit 3 par an sur 15 ans à une période où l’Inquisition est très active.

L’historien danois Gustav Henningsen qui étudia 50 000 procédures inquisitoriales datées de 1560 à 1700 estimait qu’1% seulement des accusés avaient dû être exécutés.

La Revue des études juives étudia l’activité du tribunal de Badajoz entre 1493 et 1599. Elle y a recensé une vingtaine de condamnés à mort sur une période de 106 ans.

Inquisition : quelles sont les peines prononcées ?

Le mythe ne résiste pas à l’examen. Les condamnations capitales sont rares. Les cas les plus graves de sorcellerie, sodomie ou hérésie (notamment les relaps comme le fut Jeanne d’Arc) sont déférés à la justice temporelle qui se charge alors des peines et de leur exécution car l’Inquisition ne peut pas faire couler le sang. Oui, la justice civile pratique le bûcher. Ce supplice entraine le plus souvent la mort par asphyxie et non par brûlure vive car le condamné est attaché bien au-dessus du bûcher et meurt à cause des fumées toxiques avant d’être atteint par les flammes (on sait que Jeanne d’Arc fut attachée 3m au-dessus de son bûcher et qu’elle mourut de manière sûre par asphyxie). La mort par pendaison, écartèlement ou par le supplice de la roue, qui furent largement pratiquées par la justice civile de l’Ancien Régime, sont-elles plus douces ?

En réalité, la plupart des condamnations prononcées par l’Inquisition sont… purement religieuses ! Réciter des prières, assister à certains offices, jeûner, effectuer des dons aux églises, faire un pèlerinage dans un sanctuaire voisin ou, dans les cas graves, à Rome, Saint Jacques de Compostelle ou Jérusalem. La peine prononcée peut aller jusqu’à l’emmurement. L’emmuré, ce n’est pas un emmuré vif au sens où on l’entend aujourd’hui. C’est un prisonnier, tout simplement. Il existe le ‘’mur étroit’’, la prison proprement dite, et le ‘’mur large’’, peine comparable à notre résidence surveillée. En cas de deuil, de maladie ou de fête religieuse, les prisonniers obtiennent des permissions qu’ils passent chez eux. Jean Guiraud souligne que ‘’le pouvoir d’atténuer les peines étaient fréquemment exercé’’ in L’Inquisition médiévale. Dans tous les cas, les peines de prison les plus lourdes n’excèdent pas 3 ans.

Il existe plusieurs cas d’inquisiteurs qui ont été révoqués et punis par Rome parce qu’ils appliquent des sentences trop sévères. L’exemple le plus connu est celui de Robert le Bougre. Ce dominicain prononce des peines telles que trois évêques se plaignent de lui au Pape. Suspendu temporairement une première fois en 1233, il récidive et est condamné à la prison à vie en 1241.