« Inquisitio » : la fiction populaire, condamnée aux clichés antichrétiens ?

Nicolas Cuche sur le tournage d'Inquisitio - Pierre de Luxembourg

Une tribune de Thibaut Dary, porte-parole du Collectif Culture et Foi – et si on se respectait ?

Qui l’ignore encore ? Inquisitio, la série d’été de France 2, a commencé avec fracas : pour la première soirée, le programme a attiré plus de 4,3 millions de téléspectateurs, laissant la concurrence loin derrière.

Un succès à la hauteur du teasing qui a précédé, et des 10 millions d’euros investis dans la production. Depuis plusieurs semaines, la première chaîne publique de France multipliait les bandes annonces choc, surfant sur le goût pour le thriller médiéval. Et plus l’attente montait, plus des images et dialogues du téléfilm se dévoilaient, plus l’inquiétude des chrétiens s’accentuait : selon toutes apparences, il y avait une nouvelle fois à craindre la représentation la plus caricaturale et outrancière de l’Eglise médiévale, armée des clichés les plus éculés.

Des craintes qui se sont hélas confirmées. Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des Evêques de France, a pris la parole pour déplorer une « manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse ». Un pool facétieux de blogueurs catholiques a résumé l’opération Inquisitio par une fausse bande annonce qui en disait plus qu’un long article (lisez quand même le nôtre !), avant d’ouvrir un site web particulièrement opportun afin d’aider à démêler le faux du vrai, L’Inquisition pour les nuls.

Pouvait-on en rester là ? Afin de juger sur pièce, et dans sa volonté de promouvoir une relation constructive entre l’univers du sacré et le monde des artistes, le Collectif « Culture et Foi : et si on se respectait ? » a vuInquisitio, et l’a vu – précisons-le – dans son intégralité, pour prendre au sérieux le travail artistique qui y a présidé, et ne pas se contenter d’a priori. Le réalisateur Nicolas Cuche ne se défendait-il pas dès le départ, dans l’interview qui accompagnait le dossier de presse, d’avoir voulu faire un « brûlot anticlérical » ?

Mais après avoir vu Inquisitio, on se demande justement ce qui l’en distingue, et ce qui lui faudrait de plus pour l’être aux yeux du réalisateur. La réalité, c’est que ces huit épisodes d’environ 45 minutes représentent plus de six heures d’une charge lourde et insistante contre le christianisme, qui va donc être scandée un soir par semaine en prime time au public français cet été. Cela a commencé le 4 juillet, cela va continuer encore.

Tous pourris

Jugez plutôt : en 1378, dans le contexte du Grand Schisme d’Occident, Clément VII, antipape à Avignon, conteste la légitimité d’Urbain VI, pape à Rome, et chaque camp cherche à affaiblir l’autre de façon décisive. Tout près de là, à Carpentras, des prêtres fidèles à Clément VII sont mystérieusement assassinés : à la manœuvre dans l’ombre, une bande de tueurs guidée par la religieuse Catherine de Sienne, prête à diffuser la peste dans tout le Comtat Venaissin pour terroriser la population, et saper le pouvoir de l’antipape. Pressentant un complot, ce dernier envoie Guillermo Barnal, grand inquisiteur dominicain, enquêter sur place pour y rétablir son autorité : l’homme, intelligent et opiniâtre, mais aussi rongé par une ancienne culpabilité, va peu à peu démasquer la machination, non sans s’opposer violemment à la communauté juive locale, torturer à tout va, pourchasser une sorcière, et faire plier quiconque lui résiste en chemin.

Voilà pour les grandes lignes de ce récit hautement fantaisiste et sans nuances. Et tout, dans le détail, est à l’avenant. L’inquisiteur, autoritaire et cruel, imbu de son pouvoir, humilie en public, menace et tance, pénètre dans les maisons, ordonne des arrestations, promettant tous azimuts les flammes de l’enfer. De son vrai nom Guillaume de Tasteville – réminiscence transparente du Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose – il se fait appeler d’un patronyme espagnol, comme si déjà Torquemada perçait sous Guillermo. Borgne à la suite d’une automutilation infligée à l’adolescence, accompagné d’un novice docile, fayot et pas très malin, Silas – seconde allusion, cette fois au Da Vinci Code –  il commande aux hommes d’armes, perd patience dès que les réponses qu’il attend n’arrivent pas, mène des interrogatoires à la planche à eau et au chevalet écarteleur, et inflige le baptême de force. Le traitement narratif est sans appel, et rend odieux ce personnage qui cumule avec fanatisme la terreur policière et l’intimidation sacrée.

Face à lui, en mission de déstabilisation clandestine, une Catherine de Sienne froidement illuminée cherche à frapper de plus en plus haut : elle fait mourir un prêtre, puis deux, puis un évêque, puis en vise un second. Elle fait répandre de nuit, dans les centres villes, des rats porteurs de la peste. Elle énonce des contresens théologiques avec le sérieux de révélations mystiques. Pour finir, elle déloge de son couvent une jeune et jolie novice à la gorge profonde, qu’elle envoie séduire un prélat, jusqu’à offrir son corps, avec un sourire aux lèvres qui en dit long sur ses scrupules, au gourmand Clément VII. Car ce dernier, l’antipape, est une armoire à glace pleine d’impatience, qui partage son temps entre sa baignoire, à moitié nu sous sa tonsure et parmi ses concubines, et un trône où il s’inquiète de son pouvoir, entouré de cardinaux calculateurs.

N’oublions pas l’évêque de Carpentras, veule, drogué aux antidouleurs, qui est un libidineux minable, aux mains baladeuses. Ce pauvre vieillard frustré s’appelle d’ailleurs Lapelote : ça ne s’invente pas, ou plutôt si. Langeais, son bras droit, obséquieux et fuyant, est lui plus traître que prêtre, et n’entre dans les confessionnaux que pour y tenir des conciliabules secrets d’agent double. Conseiller favori de Clément VII, le cardinal Mirail est obsédé par la reprise en main du peuple, avec pour solution favorite l’usage de boucs émissaires juifs.

On croise encore un curé de campagne qui avec sérieux, menace de l’Inquisition celle qui lui « vole son eau bénite », une foule d’évêques qui se signent comme des bigotes apeurées pour un oui ou pour un non, un prédicateur public animé d’un feu qui doit tout à l’argent qu’il reçoit en douce, tout comme un miraculé qui se lève et marche contre une rémunération perçue dans l’ombre. Dans ce champ de massacre du haut et du bas clergé, seule surnage en fin de récit la figure de Jean de Luxembourg, évêque jeune et saint, quoi que présenté aussi comme profondément naïf.

Une charge à sens unique

Mais pourquoi s’offusquer d’un tel traitement ? Les artistes ne sont-ils pas libres ? Ce n’est après tout « qu’une fiction », nous répète-t-on depuis une semaine. Nicolas Cuche, scénariste, co-dialoguiste et réalisateur, l’a déclaré dès le départ : « le Moyen Âge était pour moi un espace de liberté où inventer un univers qui soit vraisemblable et évocateur sans prétendre à une vérité de reconstitution, un espace plus vierge que ne l’aurait été la cour de Louis XIV par exemple. « Mon » Moyen Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume. » Inquisitio, dans cette perspective, n’est donc pas « une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts », mais une œuvre à n’apprécier que pour « le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ».

Pour utiles qu’elles soient, ces déclarations d’intentions ne sauraient exonérer totalement l’artiste du contenu de son travail, ni de l’effet qu’il provoque. Car ce qui reste problématique, c’est justement la confusion entretenue entre l’invention – légitime par nature pour une fiction – et la restitution historique, que laissent imaginer dans Inquisitio une foule de détails authentiques, bien que très approximatifs, au premier rang desquels l’emploi de personnages réels. Outre la maturité qu’il faut espérer au public pour savoir distinguer l’un de l’autre – à moins qu’il préfère ne rien croire par sage prudence – force est de constater que de plus, la fiction invente ici à sens unique.

Car ce n’est pas seulement l’Inquisition qui est mise en cause – ce qui, après tout, pourrait présenter une certaine légitimité, pourvu que le propos soit honnête. C’est bien tout l’édifice de pouvoir catholique qui est traité dans Inquisitio de la façon la plus sinistre. Et si encore il ne s’agissait que de la hiérarchie et de ses ambitions… La période historique choisie offre après tout un spectacle fort peu flatteur pour l’unité chrétienne. Nous qui fêtons en France cette année le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, savons bien qu’évêques et docteurs peuvent condamner au bûcher une authentique et sainte pucelle.

Mais Catherine de Sienne ! Mais le peuple ! L’une, bien connue pour ses incessants efforts pour la paix, jusqu’à l’oblation d’elle-même, devient ici une terroriste souriante, prête à tout emploi du mal pour, dit-elle, la gloire de Dieu. L’autre, courbant l’échine, muet, ignorant, ne semble que subir et subir encore. AvecInquisitio, c’est finalement la foi chrétienne elle-même qui est assimilée à la peur, dont jouent avec hypocrisie les puissants. Il n’y a pas, dans cette série, un catholique pour sauver l’autre. Tous sont soit lâches, soit idiots, soit érotomanes, soit fanatiques, soit cyniques. Aucun n’est bon, tous sont repoussants.

Face à eux, les personnages positifs, généreux et éclairés, sont les juifs – tant mieux pour eux d’ailleurs ! David de Naples et son fils Samuel, tous deux médecins, ne cèdent pas à la superstition, et dans le secret de leur laboratoire, dissèquent des rats pour identifier l’origine de la peste. Ils sauvent une femme et son bébé en l’accouchant par césarienne, bravant la loi qui l’interdit. Ils ont le sens de la famille, et s’aiment avec tendresse, jusqu’à témoigner les uns vis-à-vis des autres d’un courage héroïque. Nathanaël, l’un des chefs de la communauté juive, est la bonté faite homme. Mieux encore : les forces surnaturelles semblent pencher de leur côté. Aurore, douce et frêle fille de Samuel, a le don de prescience. Quant à Zeeva, femme rebelle et solitaire qu’on accuse d’être une sorcière, c’est sa prière à la « précieuse déesse » qui se révèle déterminante à la fin de l’histoire.

Accusations subventionnées

Cette distribution des bons et mauvais rôles ne doit rien au hasard. Nicolas Cuche reconnaît avoir « eu l’idée d’opposer deux mondes, celui de cet inquisiteur et celui d’un jeune médecin aux connaissances novatrices. C’est devenu un médecin juif parce qu’il me semblait intéressant qu’il soit issu d’une culture qui n’a pas le même rapport au savoir, à la religion, au corps, aux interdits. » Mais la construction de cette opposition, indispensable au récit, a aussi conduit le scénariste à foncer tête baissée dans le sens des clichés les plus grossiers, qu’il accumule et survitamine sans précaution, le plus curieux étant qu’il ne s’en rende visiblement pas compte, et le fasse en toute bonne foi. Ce faisant, il n’invente pas seulement une fiction, mais reproduit, rabâche et renforce une légende noire qui le précède et le domine, à laquelle il donne une exposition préférentielle, au détriment de ceux qui aujourd’hui, sont les héritiers solidaires de l’Eglise catholique médiévale.

C’est là le problème majeur d’Inquisitio. Des récits de ce type foisonnent dans la bande dessinée ou le roman populaire, et il serait aussi inaccessible de les répertorier qu’inutile d’en faire la publicité imméritée. Mais cette série passe sur la télévision publique, financée par son argent, avec l’objectif de faire l’événement, et d’attirer le plus grand nombre de téléspectateurs. Est-il acceptable que ces derniers se voient servir pareille collection d’accusations contre le christianisme, dont certaines ne sont vraiment pas minimes ? Doit-il être de l’ordre de la « jubilation » pour les catholiques de France de se trouver ainsi catalogués au rang de l’obscurantisme, de la violence, de la misogynie, et enfin, de l’antisémitisme les plus aigus ?

Inquisitio de Nicolas Cuche joue avec le feu avec une très grande désinvolture, tout à l’inverse de l’esprit de responsabilité dont devrait faire preuve un artiste qui se voit confier l’opportunité rare et précieuse d’un programme aussi populaire qu’une série d’été. France 2 ne respecte ni son devoir de neutralité ni sa mission culturelle en laissant libre cours à un contenu qui est aussi ambigu dans ses principes que dans son exécution. Quant aux croyants, ils ne seront pas excessifs s’ils réclament d’être entendus à ce sujet, ni s’ils demandent une forme de réparation à ce récit insultant pour l’Eglise dont ils ont fait leur maison.

Catherine de Sienne, femme actuelle (2/3)

 Catherine de Sienne

Pourquoi Catherine de Sienne était-elle une femme qui vivait avec son temps et que nous enseigne-t-elle ?

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

L’Eglise et la société à l’époque de Catherine de Sienne

L’Eglise du XIVe siècle se trouve dans un processus assez fort de centralisation. Celle-ci a commencé au XIIIe siècle. Les ordres mendiants (saint Dominique et les Frères Prêcheurs en particulier) y ont fortement contribué, tout en en profitant pour leur propre développement. Dominique a travaillé en plein cœur de l’Eglise, a fréquenté la tête de l’Eglise. Au XIVe siècle, les papes d’Avignon ont favorisé l’organisation du pouvoir central dans l’Eglise, par la création des différentes instances composant la curie et permettant d’enraciner sur des bases juridiques fortes le pouvoir papal.

Dans le même temps, l’Italie tombe en poussière. Elle se restructurera par la suite. Mais on se trouve, au XIVe siècle, plutôt dans une période de déstructuration de l’Italie, et ceci pour trois raisons : l’effacement du pouvoir impérial ; la baisse d’influence du Royaume de Naples ; l’exil du pape à Avignon.

La société civile italienne est fortement marquée par la violence : rivalités politiques au sein des cités italiennes ; rivalités entre les cités italiennes ; développement d’un certain anticléricalisme ; guerres…

L’action de Catherine de Sienne

D’une part, son action a eu finalement un rayonnement assez limité au départ. On parle très peu d’elle dans les chroniques de l’époque. Son rayonnement véritable fut l’œuvre de ses disciples, c’est-à-dire de ceux qui se sont mis à sa suite. Son action publique s’est déroulée pendant un très petit nombre d’années, les cinq dernières années de sa vie. Durant ces cinq dernières années, son activité s’est intensifiée considérablement : une vie mystique très intense, une production littéraire très abondante (Le Dialogue, les Lettres, les Oraisons) et une action politique et sociale très développée.

Les faits 

1375 : Catherine va à Pise et à Lucques pour inciter les responsables politiques de ces deux villes à ne pas adhérer à la ligue anti-papale.

1376 : Elle part pour Florence (rebellée contre le pape ) et pour Avignon (contrairement à ce qui est affirmé dans la série Inquisitio, Catherine n’y rencontre pas Clément VII, qui n’est pas encore élu).

1377 : Elle voyage dans le val d’Orcia sur les terres d’une grande famille de Sienne, les Salimbeni, pour réconcilier deux branches de cette famille.

1378 : Catherine est envoyée en ambassade à Florence par le pape (janvier) ; après la mort, en mars, de Grégoire XI, c’est l’élection d’Urbain VI en avril et l’élection de l’anti-pape Clément VII en septembre ; en novembre, Catherine s’installe à Rome.

1379 : Catherine a une intense activité épistolaire pour inciter les hommes d’Eglise et les responsables politiques à suivre Urbain VI.

1380 : Mort de Catherine de Sienne.

Qui était Pierre de Luxembourg ?

Pierre de Luxembourg

La série Inquisitio nous montre un curieux personnage : un juvénile cardinal de 17 ans, illuminé et presque débile qui a la réputation de « faire des miracles » (alors que ceux-ci, bien évidemment, sont voulus par l’Eglise, qui paye des gens pour faire semblant de guérir). La série affirme qu’il s’agit de Pierre de Luxembourg… personnage ayant réellement existé, bienheureux de l’Eglise catholique et qui n’était en rien illuminé et « débile ». Bien au contraire, il s’agissait d’un esprit très brillant, très pieux, charitable et qui lutta contre le schisme. Voici son histoire :

Pierre, fils du comte Guy de Luxembourg et de la comtesse Mahaut de Châtillon, naquit au château de Ligny-en-Barrois, en Lorraine, le 20 juillet 1369. Orphelin très jeune, il fut envoyé dés l’âge de 8 ans à Paris pour étudier. Ce fut un élève précoce et brillant, aimant chanter et danser, mais aussi pieux et mystique, se confessant tous les jours, charitable envers les pauvres et pacificateur dans une université turbulente.

En 1380, pendant plusieurs mois, il fut livré en otage aux Anglais à Calais pour la libération de son frère aîné. Il avait à peine 15 ans quand il fut nommé évêque de Metz par l’entremise de son frère et il accepta par obéissance et à regret. Il a été nommé à cette charge par l’antipape d’Avignon Clément VII…Mais le Pape de Rome Urbain VI nomma lui aussi un évêque de Metz : Tilman Vuss de Bettenburg. Il y avait donc deux évêques concurrents pour ce diocèse… Situation dû au Grand Schisme d’Occident qui a divisé la chrétienté en deux.

Une accumulation de situations conflictuelles le contraignirent bientôt à abandonner son diocèse et à revenir dans sa ville natale. A la demande du Roi de France, il fut créé cardinal-diacre par le pape d’Avignon Clément VII, il reçut l’ordination diaconale à Pâques 1384 en la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il était chanoine.

Selon le désir du pape, il se rendit à Avignon pour résider à la cour pontificale. Depuis six ans déjà, le grand schisme d’Occident divisait l’Église et le jeune cardinal, qui souffrait beaucoup de cette déchirure, fut tout ce qui était en son pouvoir pour y mettre un terme. Il s’imposait à cette fin des nuits en prière, des jeûnes et de très grandes mortifications en affirmant : « L’Église de Dieu n’a rien à attendre des hommes, de la science ni de la force armée, c’est par la piété, la pénitence et les bonnes œuvres qu’elle doit être relevée et elle le sera. Vivons de manière à attirer la miséricorde divine ».

Déjà marqué par la souffrance et par une santé chétive, il avait une grande dévotion pour la passion et la croix du Christ, qui lui valut la grâce d’une vision extatique de Jésus Crucifié au cours d’une visite à Châteauneuf-du-Pape. En 1386, sa santé donna de très sérieuses inquiétudes et il dut résider à Villeneuve, de l’autre côté du Rhône. Déchargé désormais de toute obligation, il allait prier longuement à la Chartreuse proche de sa demeure. Mais ses forces déclinèrent rapidement car le mal s’aggravait ; il restait cependant calme, patient, peu exigeant et toujours souriant. Alors qu’il n’avait pas encore tout à fait 18 ans, il mourut le 2 juillet 1387 en murmurant : « C’est en Jésus Christ mon Sauveur et la Vierge Marie que j’ai remis toutes mes espérances ». A sa demande, il fut enterré à Avignon dans le cimetière Saint-Michel des pauvres. Aussitôt les miracles se multiplièrent sur sa tombe et sa réputation de sainteté ne cessa pas de grandir, entraînant l’ouverture de son procès de canonisation. Néanmoins, par suite de diverses vicissitudes historiques, il ne fut béatifié que le 9 avril 1527 par le pape Clément VII. Ses reliques, conservées jusqu’à la Révolution dans l’église du Couvent des Célestins édifié pour les garder, sont vénérées depuis 1854 dans l’église Saint-Didier d’Avignon, à Châteauneuf-du-Pape et à Ligny-en-Barrois. Son chapeau cardinalice, sa dalmatique et son étole diaconale sont encore visibles en l’église Saint-Pierre d’Avignon.

Saint François de Sales, qui avait pour lui une profonde dévotion depuis son enfance, voulut venir prier sur son tombeau en novembre 1622, un mois juste avant sa mort, et il déclara alors : « Je n’ai jamais rien lu qui m’eût donné autant de confusion sur ma vocation ecclésiastique que la vie de ce jeune cardinal ».

La vraie vie de Sainte Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne dans Inquisitio
Sainte Catherine de Sienne dans Inquisitio
Catherine de Sienne (Anne Brochet) contre Catherine de Sienne (la vraie)

Dépeinte dans Inquisitio comme machiavélique, aigrie et vengeresse (elle inocule la peste aux rats pour punir les Avignonnais, entre autres lâchetés), voici une petite vie de Sainte Catherine de Sienne pour rétablir la vérité. Précisons que dans la série, Catherine fait l’âge de l’actrice (46 ans), tandis que le personnage réel est mort à 33 ans et qu’elle était connue pour être très belle.

Petite vie de sainte Catherine de Sienne (1347-1380)

Docteur de l’Eglise (fête le  29 avril) – Patronne de l’Europe

Catherine Benincasa naquit à Sienne le 25 mars 1347 qui était à la fois le dimanche des Rameaux et le jour de l’Annonciation. En 1352, elle eut une vision du Christ et fit vœu de virginité 1 an plus tard.

A l’âge de quinze ans, Catherine de Sienne revêtit l’habit des sœurs de la Pénitence de Saint Dominique (les mantellata). Après la mort de sa sœur Bonaventura, elle commença une vie d’ascèse.

En 1363, la peste rode toujours : elle va soigner et encourager ceux qui en sont malades. Sept neveux et nièces de Catherine sont frappés et elle les enterre elle-même.

En 1368, après le retour à Dieu de son père et son mariage mystique avec le Christ, Catherine sauva ses frères pendant un coup d’état à Sienne. Deux ans après, elle donna son cœur à Jésus pour l’Eglise. De la même année datent ses premières lettres et les premières conversions. La jeune mystique provoqua quelques émotions dans sa cité et dans l’Ordre des dominicains. Elle dut comparaître devant le Chapitre général des dominicains à Florence en 1374. C’est alors qu’elle rencontra le Bienheureux Raymond de Capoue qui deviendra son directeur spirituel.

A partir de 1375 commence une période de sa vie durant laquelle Sainte Catherine de Sienne prend de manière plus publique, la défense des intérêts du Pape et manifeste son souci de l’unité et de l’indépendance de l’Eglise, ainsi que du retour du Pape d’Avignon à Rome. Elle rencontre le pape Grégoire XI à Avignon. En septembre 1376, elle retourne à Sienne et Grégoire XI prend le chemin de Rome. Catherine continue son service d’ambassadrice du pape auprès des villes italiennes toujours en pleine ébullition. En 1378, après le décès de Grégoire XI, Urbain VI est élu pape. 5 mois après cette élection tumultueuse et les maladresses de l’élu, malgré les appels à la patience et les mises en garde de Sainte Catherine de Sienne, survient le Grand Schisme d’Occident et l’élection de l’antipape Clément VII (Robert de Genève). Catherine se bat pour que soit reconnu Urbain VI. La même année 1378, elle commence la rédaction de ses Dialogues, qui, rapporte une tradition, auraient été composés en cinq jours d’extase, du 9 au 14 octobre. Catherine vient s’établir définitivement à Rome. Deux ans après, après avoir reçu dans une vision, la nef de l’Eglise sur ses épaules, dans l’église du Vatican, Catherine meurt dans la ville éternelle à l’âge de 33 ans. Bien que ne sachant pas écrire et ne connaissant pas le latin, elle laisse derrière elle une œuvre considérable. L’importance de son œuvre pour la langue italienne moderne est reconnue.

Appartenant au tiers-ordre dominicain, cette fille de Saint Dominique canonisée en 1461 par le pape Pie II est patronne de l’Italie et a été déclarée docteur de l’Eglise par le pape Paul VI, le 4 octobre 1970 en même temps que Sainte Thérèse d’Avila.

Les papes en Avignon (2/2)

Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans la série Inquisitio
Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans la série Inquisitio
Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans Inquisitio

Suite de notre série pour mieux comprendre le contexte historique d’Inquisitio… 

Le Grand Schisme d’Occident

En 1378, Urbain VI est élu pour succéder à Grégoire XI. Étant trop ouvertement le candidat de Naples il subit rapidement une révolte de la part des cardinaux français qui refusent de reconnaître la validité de son élection. Celle-ci s’est en effet faite sous la pression de la foule romaine en arme et sous la menace de manifestations continues. La non-validité de l’élection ayant été reconnue par le roi de France, certains cardinaux ne reconnaissent pas le pape et en élisent un autre, du nom de Clément VII.

Ce Grand Schisme est donc une triple crise : religieuse, politique et juridique. Religieuse, car la Chrétienté a perdu son unité du fait de la présence de deux pasteurs à sa tête, et du refus des papes de se démettre.Politique, car l’Europe est plus que jamais divisée. Le soutien a l’un ou l’autre pape se fait selon des considérations politiques et diplomatiques et non pas religieuses. Derrière ce schisme se dissimulent mal les rivalités entre la France et l’Empire, notamment pour le contrôle de la péninsule. Cette rivalité se double de luttes familiales et civiles en Italie, parmi les grandes principautés et les républiques, comme Naples, Florence, Gênes ou Venise. Enfin, à tout cela se surimpose le conflit anglo-français qui a débuté en 1337 et qui prend lui aussi des allures de crise européenne.

Juridique, car les deux camps rivalisent d’arguments et de preuves pour faire reconnaître la non-validité de l’élection du candidat opposé. La première question est de savoir si l’élection d’Urbain VI était invalide et donc s’il était légitime d’élire Clément VII. Pour les partisans de ce dernier Clément n’est pas un anti-pape. Dans la mesure où le choix d’Urbain VI n’était pas valide, du fait des menaces proférées à l’encontre des cardinaux, le siège de Pierre était vacant. En élisant Clément VII les électeurs du Sacré-Collège n’ont fait que le combler. Pour eux ils n’ont donc pas provoqué de schisme. C’est le camp d’en face qui est responsable du schisme, puisqu’il a maintenu Urbain VI en place, alors même qu’il n’était pas légitime.

Bien évidemment ce point de vue n’est pas partagé par le camp d’Urbain VI, qui développe une argumentation juridique inverse. La situation devient alors très difficile, car les arguties juridiques pèsent peu face à la volonté des clans d’imposer leur candidat.

La mort des papes ne résout pas la crise car les cardinaux romains ou avignonnais élisent un autre souverain. Ainsi lorsqu’Urbain VI décède en 1389 la crise aurait pu se résoudre, puisque Clément VII redevenait alors le seul pape. Sauf que l’élection de Boniface IX pour succéder à Urbain VI n’a fait que la raviver. De même, à la mort de Clément VII en 1394 un autre pape est élu en Avignon en la personne de Benoît XIII. Les élections de successeurs et la durée du schisme font craindre aux esprits lucides que l’on s’habitue à la situation et que la Chrétienté reste définitivement séparée. L’enjeu de l’unité est alors grand, car il est indispensable de faire comprendre aux hommes d’Église et aux responsables politiques que la situation n’est pas tenable et doit prendre fin, mais le temps joue contre eux car plus les années passent plus la situation se banalise.

Le français Jean Gerson développe alors l’idée de la soustraction d’obédience : puisqu’aucun pape ne veut se démettre il est nécessaire de convoquer un concile qui déposera les deux papes et en élira un autre, qui sera le pape reconnu par l’ensemble de la Chrétienté. Cette idée novatrice est adoptée par la majorité des cardinaux, qui se réunissent à Pise en 1409. Le 5 juin 1409 Grégoire XII (Rome) et Benoît XIII (Avignon) sont déposés et Alexandre V est élu. Ce passe alors ce qui était à craindre : les deux papes déposés refusent de se démettre, et la papauté n’est plus bicéphale mais tricéphale. Le concile de Pise devait résoudre le schisme, il n’a fait que l’empirer. D’autant qu’Alexandre V meurt en 1410 et qu’un nouveau pape est élu pour lui succéder en la personne de Jean XXIII. Le schisme semble donc bien ancré et fait pour durer.

Le terme de la crise

Un terme est trouvé à la crise lors d’un concile réuni à Constance, de 1414 à 1418, sous l’égide de Jean XXIII et de l’empereur. Les trois antipapes sont déposés et un nouveau est élu en 1417, qui prend le nom de Martin V. Si Jean XXIII et Grégoire XII reconnaissent cette décision, Benoît XIII refuse de se démettre. Il est chassé d’Avignon et trouve refuge en Aragon. Mais même le roi d’Aragon finit par ne plus le soutenir, si bien que son schisme s’éteint peu après.

La crise papale débutée en 1378 trouve donc une solution définitive en 1417, soit 39 ans après. Les conséquences du schisme furent grandes, tant sur le point théologique qu’ecclésiologique.

Au niveau théologique, on voit se développer deux doctrines appelées à perdurer, celle de la soustraction d’obédience et celle du conciliarisme. Avec la soustraction d’obédience on reconnaît qu’un pape peut être déposé par un concile. Si cela s’est fait dans le cas particulier du Grand Schisme, certains théologiens voudront le réitérer dans d’autres cas.

L’idée du conciliarisme c’est que l’autorité d’un concile est supérieure à celle d’un pape. Certains théologiens vont même aller plus loin en demandant à ce que la papauté soit gouvernée par un concile permanent et non pas par un pape. Le schisme a eut pour effet premier de fragiliser l’institution de la papauté, mais comme effet à long terme de la renforcer, puisqu’on s’est rendu compte qu’il n’était pas possible d’avoir une unité de l’Église sans unité de sa tête.

Les conséquences ecclésiologiques sont de nature différente. Le schisme soulève en effet de nombreuses critiques contre le gouvernement de l’Église, les cardinaux, les papes mêmes, plus attachées à leurs prérogatives et à leur pouvoir qu’au salut des âmes et à la conduite des fidèles. C’est donc dans ce contexte qu’apparaissent des réformateurs qui demandent une purification de la conduite du clergé et de la curie, voire, pour certains, une abolition de la papauté, responsable à leurs yeux d’une déchéance spirituelle. Ces réformateurs ont pour nom Jean Hus à Prague (mort en 1415) et John Wycliff (1320-1384) en Angleterre. S’ils furent condamnés ainsi que leurs thèses, leurs idées et leur mouvement ont donné le coup d’envoi du grand vent de la réforme ; Luther et Calvin en sont les héritiers directs. Ce schisme, commencé au cœur du XIVe siècle ouvre donc grand la porte aux bouillonnements du XVIe siècle.

 

 

 

Les papes en Avignon (1/2)

Inquisitio

Inquisitio

Difficile de comprendre dans quel contexte se déroule la série peu historique Inquisitio sans revenir à l’histoire.

Pourquoi les papes sont-ils venus vivre en Avignon ?

Il y a deux périodes avignonnaises de la papauté : la première de 1309 à 1377 et la deuxième de 1378 à 1417.

Rome est la ville dont le pape est évêque, mais il n’habite pas toujours dans l’ancienne capitale romaine. Le siège apostolique n’a pas la fixité qu’il a aujourd’hui, les papes se rendant régulièrement dans des villes des États pontificaux ou à la campagne, passer plusieurs mois. De la même façon que le roi de France est itinérant et vient rarement à Paris, le pape est lui aussi coutumier des déplacements.

Qu’est-ce que les États pontificaux ?

Ce sont des territoires appartenant aux papes, dont l’évêque de Rome est le souverain. La géographie territoriale de ces États a varié au fil du temps, mais ils sont situés au centre de la péninsule italienne, avec des villes enclavées au nord et au sud, comme Bénévent. Ces territoires sont une donation du roi de France Pépin le Bref en 752, qui fait don au pape de provinces conquises sur les Lombards. C’est pour lui un moyen d’unir la papauté et la couronne carolingienne, se faisant ainsi le protecteur de l’Église, comme l’empereur Constantin le fut en son temps. La donation de Pépin se fonde d’ailleurs sur un document appelé la donation de Constantin et qui stipule que l’empereur aurait donné, en 335, des territoires au pape Sylvestre 1er. Ce document est manifestement un faux, créé ultérieurement. La donation faite par Pépin a ensuite été confirmée par Charlemagne en 774. Les États pontificaux existent jusqu’en 1870. Cette année là le roi d’Italie Victor-Emmanuel envahit Rome et ses environs une fois que les troupes françaises, basées à Rome pour protéger le pape, ont quitté la ville pour rejoindre le front de la guerre conte la Prusse. Le pape Pie IX se réfugie dans le palais du Vatican où il se trouve prisonnier. Débute alors la question romaine, qui va envenimer les relations entre l’Italie et le Vatican durant 59 ans, jusqu’à ce que le gouvernement de Mussolini y trouve une solution par les accords du Latran en 1929. Les États pontificaux sont formellement abolis, mais le pape retrouve une souveraineté territoriale sur l’État du Vatican.

La situation de l’Italie à l’époque médiévale

L’Italie n’est pas un royaume unifié. Ce n’est qu’en 1860, après un long processus appelé le Risorgimento, que l’Italie est unifiée sous l’égide des rois de Savoie. Durant toute l’époque médiévale et moderne l’Italie est composée de royaumes, comme les États pontificaux ou le royaume de Naples, de principautés, comme Florence ou Venise, et de républiques autonomes. La géographie politique de l’Italie est complexe et instable, la péninsule est le terrain de guerre et d’influence de toutes les grandes puissances européennes : les Allemands, qui veulent contrôler Rome, les Français, présents à Naples avec les Anjou, les Normands, qui tiennent la Sicile, les Espagnols … Les luttes de clans et de famille sont sanglantes, les alliances se font et se défont au gré des intérêts politiques. La ville de Rome, bien que sous contrôle du pape, n’échappe pas à cette ambiance. Deux grandes familles règnent sur Rome : les Orsinni et les Colonna, chacune essayant de faire élire un pape qui émane soit de sa famille soit de sa clientèle. Pour y parvenir la corruption, les meurtres, les intimidations sont nombreuses. C’est pour essayer d’échapper à ce climat qu’en 1305 les cardinaux élisent un pape qui ne vient pas du milieu romain, puisqu’il est Français. Il s’agit de Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Celui-ci refuse de se rendre à Rome afin d’éviter le climat politique étouffant de la ville. Sa cour est alors itinérante et il séjourne dans plusieurs abbayes avant de se rendre à Bordeaux en 1306. Ici, les troubles politiques le rattrapent. La Guyenne est en effet un fief anglais, convoité aussi bien par le roi d’Angleterre que par le roi de France, ce qui déclenchera ultérieurement la guerre de Cent Ans. En séjournant en Guyenne le pape semble donner la préférence aux Anglais. Ne voulant pas prendre parti dans cette querelle il décide alors de se rendre en Avignon, où il arrive en 1309. Avignon est un fief pontifical enserré dans le Comtat Venaissin, qui avait été donné à la papauté par le comte de Toulouse. Il fut définitivement acquis en 1274. Avignon a de grands avantages géographiques : c’est à l’extérieur du royaume de France, mais néanmoins très proche de celui-ci, c’est assez proche de l’Empire, et par le Rhône on peut facilement rejoindre soit le nord de l’Europe, soit la Méditerranée et donc Rome. Ce qui ne devait être qu’un séjour temporaire finit donc pas durer, et les papes aménagent et embelissent le palais pontifical. À la mort de Clément V, survenue en 1314, le pape qui lui succède décide de rester en Avignon, ainsi que ses successeurs jusqu’en 1377.

Le retour à Rome

C’est le pape Grégoire XI, le dernier pape français, qui décide de revenir à Rome en 1377. Il meurt l’année d’après, en 1378, et son décès ouvre la voie à une nouvelle crise entre les familles romaines, si bien que les papes vont revenir en Avignon, mais cette fois dans le contexte du Grand Schisme d’Occident.

Les sectes de flagellants au XIVème siècle

Dès 1350 les processions de flagellants furent interdites par le Pape et par le roi de France.

Le premier épisode de la série Inquisitio, nous montre furtivement un groupe de « flagellants ». Lorsque l’inquisiteur Barnal et son novice Silas font route vers Avignon, ils croisent dans les collines avoisinantes une procession d’hommes torse nus avec une cagoule pointue qui se fouettent le dos. Barnal longe le groupe, tourne sa tête encapuchonnée vers eux, et continue son chemin comme si de rien n’était.

Ce court passage pose un petit problème. En effet, en 1378 les groupes de flagellants étaient interdits, cela par le Pape Clément VI dès 1350. Ces groupes sont apparus peu après le début de la peste noire en 1348. Ils  parcouraient l’Europe en chantant des cantiques et en se fouettant pendant trente trois jours et demi soit autant de jours que d’années de la vie du Christ. Vêtus de longs vêtements marqués de croix, un capuchon sur la tête, ces pénitents estimés à 800 000 engageaient les populations à expier leurs fautes et à calmer la colère de Dieu dans une grande hystérie collective. Il s’agissait de fanatiques qui entraînaient la population dans d’épouvantables excès, notamment des massacres de Juifs et de lépreux, accusés par la foule d’avoir répandu la peste…

Clément VI a donc souhaité mettre un terme à cette folie en interdisant les sectes de flagellants et en protégeant les Juifs et les lépreux. Il a accueilli ces derniers sur son territoire du Comtat Venaissin.

Voici un extrait de cet appel pontifical: « déjà les flagellants sous prétexte de piété ont fait couler le sang des juifs que la charité chrétienne doit préserver et protéger… on peut craindre que par leur hardiesse et impudence, un grave degré de perversion ne soit atteint si des mesures sévères ne sont pas prises immédiatement pour les supprimer ». Cet appel fut entendu par le Roi Philippe VI qui, le 13 février 1350, ordonna « que cette secte damnée et réprouvée par l’Eglise cesse ».

Source : La Peste, fléau majeur par Monique Lucenet de l’Université Paris V.

Le costume du médecin de peste

La série Inquisitio nous présente des hommes de mains de Catherine de Sienne qui répandent la peste en Avignon. Ces hommes ont une curieuse tenue qui les protège de la peste : un masque avec un long bec et des hublots de verres, une longue tunique de cuir…Impressionnant ! Mais complètement anachronique ! Ce costume est le « costume du médecin de peste », le héros, David de Naples, en regarde une illustration dans un de ses livres. L’illustration utilisée dans le film date du XVII eme siècle comme celle de Paul Fürst qui est de 1656 (voir ci-dessous). Or l’action d’Inquisitio se déroule en 1378…

Grand anachronisme ! Le costume à bec a été inventé en France en 1619 par Charles de Lorme qui était médecin de Louis XIII : «le nez long d’un demi pied (16cm) en forme de bec, rempli de parfums n’a que deux trous, un de chaque coté à l’endroit des ouvertures du nez naturel ; mais cela peut suffire pour la respiration et pour porter avec l’air qu’on respire l’impression des drogues renfermées plus avant le bec. Sous le manteau, on porte des bottines, faites de maroquin (cuir de bouc et de chèvre) du levant, des culottes de peau unie qui s’attachent aux dites bottines et une chemisette de peau unie, dont on renferme le bas dans les culottes, le chapeau et les gants sont aussi de même peau… des bésicles sur les yeux.»

Pour en savoir plus, visitez le site « La peste, fléau majeur » de l’Université Paris V.

Les grandes étapes de l’évolution intérieure de Catherine 3/3

Sainte Catherine de Sienne est une très grande mystique. La série Inquisitio nous présente une image inventée de Catherine qui est radicalement différente du véritable personnage. Le feuilleton la réprésente comme une fausse mystique usant de procédés chimiques (la mandragore) pour faire de faux miracles. Nous l’avons déja vu : ce n’est historiquement pas exact.

Le témoignage de Raymond de Capoue est éclairant sur ce sujet : il décrit une série d’expériences mystiques et de phénomènes que Catherine a connu. Ils ont tous été des grandes étapes de l’évolution intérieure de Sainte Catherine de Sienne. Voici la troisième partie du récit de ces grandes étapes.

Plus d’autre aliment que l’eucharistie

J’ai vu plusieurs fois ce faible corps que ne fortifiait aucune nourriture matérielle, seulement de l’eau, je l’ai vu réduit à la dernière faiblesse, si bien que nous attendions tremblant son dernier souffle. Se présentait-il alors une occasion de procurer la gloire du nom divin ou le salut des âmes, immédiatement ce corps défaillant recouvrait non seulement la vie mais des forces vraiment robustes pour sa condition. Catherine se levait, marchait, travaillait sans difficulté, plus que les personnes bien portantes qui l’accompagnaient, et défiait toute lassitude… Au temps où elle commença de vivre sans aliments corporels son confesseur lui demanda si parfois elle avait quelque désir de manger. Elle répondit : « Le Seigneur me rassasie de son très vénérable sacrement que je ne puis plus désirer aucune nourriture matérielle ». (II-5 p179)

Elle fait l’expérience d’une mort mystique

(II-6 p211-12) A cette époque la sainte eut l’âme remplie d’une telle abondance de grâces que sous le poids de son amour, elle devint toute languissante (p217 ne cessant de prier le Seigneur qu’il voulût m’enlever à ce corps de mort, pour me permettre de m’unir plus parfaitement à lui)  au point de ne pouvoir plus se lever…: « Ô mon Seigneur pourquoi permettez-vous que ce corps me prive plus longtemps de vos embrasements ? ». Le Seigneur répondait : « Quand j’étais parmi les hommes je n’ai pas eu souci de faire ma volonté mais celle du Père…et j’ai attendu avec patience jusqu’au jour fixé d’avance par mon Père. C’est pourquoi, toi aussi malgré ton souverain désir de m’être parfaitement unie, tu dois attendre patiemment jusqu’au temps que j’ai moi-même fixé ». Catherine : « accordez-moi alors de partager pendant ce temps toutes les douleurs que vous avez supportées ».(P216) Après que son corps eut été tourmenté (par les souffrances dela Passion) pendant plusieurs jours il perdit sans doute une partie de ses forces, mais dans l’âme de Catherine l’amour fut de beaucoup augmenté…La force de l’amour fut telle que son cœur se fendit… elle expira sous la seule violence de l’amour divin…(p217). De là il vous est facile de conclure que mon âme a été complètement séparée de mon corps. J’ai vu alors les secrets de Dieu…Ce qui me reste est une grande affliction…quand je considère combien j’ai dû descendre pour revenir d’un état si sublime à ma bassesse actuelle.« Cette expérience dela Passionme fit comprendre plus clairement et plus parfaitement combien mon Créateur m’avait aimée… ». Combien de temps son âme est-elle restée hors du corps? « Ceux qui ont été témoins de ma mort disent qu’il s’est écoulé quatre heures entre mon dernier soupir et ma résurrection… Tenez donc pour certain que mon âme a vu l’Essence divine, et c’est la raison pour laquelle je souffre d’être retenue dans la prison de ce corps ». (p219) « l’Epoux éternel lui dit : « Tu vois de quelle gloire sont privés et de quelles peines son punis ceux qui m’offensent. Retourne donc à eux pour leur montrer leur erreur, leur péril et le tort qu’ils se font… Le salut de beaucoup demande ton retour ; tu n’auras plus le genre de vie que tu as gardé jusqu’à présent, tu ne te confineras plus dans une cellule, il te faudra même pour le salut des âmes quitter ta ville natale ; mais je serai toujours avec toi, je te conduirai et te ramènerai. Tu porteras l’honneur de mon nom devant les petits et les grands…Je te donnerai une parole et une sagesse auxquelles personne ne pourra résister. Je te présenterai aux Pontifes, à ceux qui gouvernent l’Eglise et le peuple chrétien, car je veux selon mon habitude, avec ce qui est faible confondre l’orgueil des forts ».

Elle reçoit les stigmates

(II-6 P201) Cela se produisit après une eucharistie lors de l’extase qui suivait : Catherine resta longtemps selon son habitude privée de l’usage des sens… nous attendions qu’elle revint à elle lorsque nous vîmes son corps étendu par terre se soulever un peu, se redresser sur les genoux, et étendre les bras et les mains. Son visage était resplendissant. Elle resta longtemps ainsi, complètement raidie et les yeux fermés. Enfin comme si elle eût été mortellement blessée, elle s’affaissa subitement sous nos yeux et peu de temps après son âme revint à ses sens. Elle me dit alors à voix basse « sachez père que par la miséricorde du Seigneur Jésus je porte ses stigmates sur mon corps »… « La douleur que je ressens en ces cinq endroits et particulièrement au cœur est si grande que sans un nouveau miracle du Seigneur, il me semble impossible de garder longtemps la vie du corps ».(P202) J’eus garde de négliger cet avertissement et rassemblai aussitôt tous les enfants spirituels de Catherine les conjurant de s’unir tous dans une même prière pour obtenir du Seigneur qu’il voulût bien nous laisser encore notre maîtresse. (P203) Le Très-haut ne méprisa pas nos larmes… et le dimanche suivant il sembla  cette fois-ci que son corps…retrouvait de nouvelles forces. (P204) L’absence de toute trace de fatigue ne permit à aucun de nous le moindre doute sur le plein succès de notre prière.

Son dernier sacrifice pour l’Eglise et le salut des hommes

(III-2 p343) Catherine est à Rome et elle ne cessait de crier vers le Seigneur pour qu’il rendît la paix à la sainte Eglise… (p344) mais l’antique serpent (le démon) essayait d’autres attaques plus rudes et plus périlleuses… Il se mit à semer la discorde entre le peuple de Rome et le Pape… Catherine mis toutes ses énergies à prier sans relâche son Epoux… Elle vit en esprit toute la ville remplie de démons qui excitaient le peuple… Mais le Seigneur alléguait les exigences de sa Justice. Catherine fit cette réponse : « puisqu’il n’est pas possible de refuser les exigences de votre justice… que toute peine méritée par ce peuple tombe sur mon corps »… Depuis ce moment, les murmures du peuple commencèrent à s’apaiser puis cessèrent complètement ; mais c’est notre vierge qui par la plénitude de sa vertu dut en porter l’expiation.Les serpents infernaux étaient déchainés par la permission de Dieu… le corps de Catherine eut à souffrir chaque jour des douleurs extraordinaires et toujours croissantes, si bien qu’il eut bientôt la peau collée sur les os et l’apparence d’un cadavre… Catherine n’en continuait pas moins à marcher, à prier et à travailler ; mais cette activité semblait plus miraculeuse que naturelle à tous ceux qui en étaient témoins…(p347) ses douleurs ne firent que croître jusqu’à son heureux trépas le 29 avril 1380.

[1] Les citations proviennent de «La Viede Sainte Catherine de Sienne » – réédité par Ed. Pierre Téqui. Texte original du Bienheureux Raymond de Capoue, l’un des derniers confesseurs de Catherine et écrit entre 1385 et 95, traduit du latin par le R.P. Hugueny, dominicain et édité en 1903 par Ed. Lethielleux. Le chiffre romain correspond à l’une des trois parties de l’ouvrage, le chiffre arabe au  n° du chapitre. Le n° de page correspond à  la nouvelle édition.

« Les juifs du pape » (1/2)

Dans Inquisitio, les Juifs se font arrêter par l’Inquisition alors que l’Inquisition ne s’occupait que des chrétiens ne suivant pas la doctrine de l’Eglise.

Dans la série Inquisitio, il semble que l’Eglise soit peuplée d’antisémites… qu’en est-il réellement ?

Alors que dans le reste de l’Europe, et notamment dans le royaume de France, des mesures d’expulsions sont prises régulièrement contre eux, les juifs trouvent refuge dans le Comtat Venaissin et en Avignon, sous la souveraineté des papes. Une très ancienne communauté juive s’y trouve déjà, avec son originalité et ses modes de vie. On les appelle « les juifs du pape ».

Avignon, Carpentras, Cavaillon, L’Isle-sur-la-Sorgue : à cette constellation de villes comtadines autour d’Avignon est associée l’histoire étonnante d’une communauté juive, certes peu nombreuse – elle n’a jamais dépassé deux ou trois milliers – mais très originale. Ces villes provençales ont été, au Moyen Age, l’un des rares refuges vraiment sûrs pour les juifs. Pendant des siècles, la papauté a su jumeler son antijudaïsme structurel et une protection des juifs tout aussi constante, même si elle paraît très incomplète à nos yeux de «modernes».

Toutefois, «les juifs du pape» étaient là bien avant les papes. Ils sont les héritiers d’un judaïsme provençal dont les origines remontent à l’Antiquité. La première présence de la diaspora juive en Provence date du Ier siècle. Dans la cité d’Avignon elle-même, la communauté juive est attestée au moins dès le IVe siècle. Puis, elle a dû perdurer mais les témoignages historiques se font très rares: presque plus rien avant le Xe siècle.

Les données sont beaucoup plus abondantes à partir des XIIe et XIIIe siècle. En 1178, l’empereur Frédéric Barberousse, suzerain de la Provence, met les juifs d’Avignon sous la protection de l’évêque du lieu. On trouve alors des juifs dans la plupart des villes de Provence: une ou deux familles dans les simples bourgs; de véritables communautés dans les cités plus importantes. Telle est la situation lorsqu’en 1274, le Comtat Venaissin passe sous l’autorité du pape.

Edit d’expulsion

La chance pour les populations juives de la Provence médiévale est la coïncidence historique entre l’édit d’expulsion de Philippe le Bel en 1306 et l’établissement de la papauté en 1309.

A l’époque des papes d’Avignon, en quoi consiste le statut des Juifs dans l’enclave pontificale? Bien sûr, il n’est pas question d’un régime d’égalité avec les chrétiens, dans un Moyen Age qui en ignore l’idée même. Juridiquement parlant, une certaine égalité existe pourtant, puisque les juifs y sont considérés comme «citoy-ens» au même titre que les chrétiens: les tribunaux sont les mêmes, les contrats sont validés par les mêmes notaires. Dans la pratique, la plupart des différends qui opposent les juifs entre eux sont réglés à l’amiable au sein de la communauté, par des arbitres désignés. Ainsi, l’autorité de la ville n’aura pas à s’en mêler.

Au Moyen Age, leurs métiers ne se distinguent guère de ceux du reste de la population, même si des taxes particulières leur sont imposées par l’administration pontificale. Nombreux pratiquent l’artisanat et surtout le commerce. On compte aussi des médecins, dont certains sont rattachés aux monastères et aux évêques de la région. En Avignon, les chirurgiens juifs peuvent exercer en vertu d’une loi explicite. En outre, on trouve jusqu’au XVIe siècle des juifs fermiers des redevances et des péages pontificaux. Ici comme ailleurs, ils pratiquent le prêt à intérêt, l’usure étant interdite aux chrétiens par le droit canonique. C’est d’ailleurs une fréquente cause de conflits, surtout lorsque les récoltes sont mauvaises et que les paysans débiteurs se retournent contre les usuriers juifs en voulant tirer parti abusivement de la différence de religion pour réduire leurs dettes.

Moins de contacts

La principale ségrégation, qui place la communauté juive à part, est géographique: c’est l’isolement, au sein des villes, dans des quartiers particuliers. Il s’agit d’une tendance générale depuis le XIIe siècle visant à restreindre les contacts entre chrétiens et israélites. Dans les villes de la Provence pontificale, les quartiers Juifs sont appelés «carrières», du provençal carriero, qui signifie «rue». C’est en fait un ensemble de plusieurs rues, qui forment le territoire exclusif de la communauté. Les noms en gardent encore la trace de nos jours: rue de la Juiverie, rue Jacob, rue Abraham. L’insalubrité y est souvent extrême, l’exiguïté aussi. Faute de place, on édifie des immeubles de plus en plus hauts, jusqu’à six ou sept étages. Les constructions sont fragiles et les accidents très meurtriers. Le 6 mars 1314 en Avignon, à la suite de noces particulièrement festives, une maison juive s’écroule: on dégage 23 morts et 11 blessés.

Au centre de la «carrière» se trouve la synagogue, dont la surface, limitée elle aussi, oblige à une architecture originale, toute en hauteur: on construit deux salles de priè-re superposées, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Une simple baie grillagée permet à celles-ci d’apercevoir les livres sacrés.

Chaque « carrière » a ses statuts, révisés tous les dix ans. A sa tête, un conseil de douze mem-bres désignés, selon un système censitaire, parmi les juifs possédant un capital. En cas de nécessité, tous les chefs de famille sont réunis en « parlement général ». La « carrière » entretient un rabbin, désigne un responsable pour diriger l’école, un autre pour recueillir les aumônes, un autre encore est chargé de l’entretien matériel de la synagogue. Il existe un rite particulier au Comtat Venaissin, de même que des usages locaux en matière de fiançailles ou de mariages. L’endogamie est étroite, et c’est sans doute l’une des raisons essentielles du maintien des traditions et de l’identité du judaïsme comtadin.

Lorsqu’il sort de la «carrière», le juif doit être reconnaissable immédiatement. Il est donc censé porter un signe distinctif: pour les hommes la «rouelle», une sorte de roue (rouge selon l’ordonnance de saint Louis de 1264, puis rouge et blanche, puis jaune), remplacée en 1524 par un chapeau jaune; pour les femmes une coiffe au Moyen Age, puis ensuite un nœud jaune. Ces signes restent théoriquement en usage jusqu’à la Révolution. Mais en pratique, il semble que de nombreux accommodements aient existé.

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Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque)