Une critique d’Inquisitio (2/2)

Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio diffusée sur France 2
Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio, pendant le tournage

(…) C’est bien là que se pose le problème d’Inquisitio : la série propose au téléspectateur un ensemble de croyances généralistes sur le Moyen Âge qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que le discours scientifique est susceptible de produire. Sans faire de l’académisme ou de l’érudition, un minimum de vulgarisation historique sur une période bien connue aurait été le bienvenu. Une nouvelle fois, la place est ainsi donnée à la légende noire de l’Inquisition, présentée comme l’instrument d’oppression du peuple et symbole du pouvoir absolu de l’Église, rendant de fait injustifiable et intolérable cette institution aux yeux du téléspectateur du XXIe siècle. Dans la mémoire commune, ressurgit l’image sévère et terrible de l’inquisiteur impitoyable, bien loin de la réalité de l’Inquisition médiévale des XIIIe et XIVe siècles telle qu’elle est connue dans les sources à disposition des historiens, mais vision plus largement influencée par les exactions commises sous l’Inquisition d’État de la période moderne espagnole.

Sans chercher à minimiser ni à taire les aspects les plus sombres et les moins tolérables de l’Inquisition, il est nécessaire de replacer l’institution dans son temps. Il serait bien évidemment faux de dire que l’Inquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des XIIIe et XIVe siècles, un pouvoir de justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’Inquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de l’office inquisitorial, l’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce « spécialiste de la parole », compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans la série de France Télévisions. La présence du discours est forte chez ce juge, renforcé par un élément qui est l’inquisitio, « l’enquête générale sur la perversité hérétique ». Mais l’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les procédures inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours inventé par le suspect comme le soulignent les différents manuels des inquisiteurs – dont celui de Bernard Gui en 1322. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de l’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice tout droit sortis du Nom de La Rose d’Umberto Eco.

Quant à l’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément VII, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation et le pêché de chair présentés de telle manière dans Inquisitio sont d’un autre temps et d’un autre lieu.

Au-delà des critiques nombreuses que l’on pourrait faire, en multipliant les remarques sur les anachronismes et les incohérences secondaires à la caricature inquisitoriale, la plus visible, l’historien médiéviste, mais également l’historien « tout court », ne peuvent que déplorer cette familiarité artificielle avec une période complexe telle qu’elle est entretenue ici. Inquisitio, comme trop souvent le cinéma « médiévalisant », dévalorise inutilement le Moyen Âge et véhicule dans l’esprit du téléspectateur une image fausse tout autant que falsificatrice  : le Moyen Âge devient une période parfaitement barbare, sous-développée et obscurantiste, que l’on saupoudre d’un peu de sensationnel, d’un brin de violence et qui fleure bon l’anarchie sociale et religieuse. In fine, ce qui fait son attrait, ce n’est pas la période en elle-même, mais son traitement romantique, pittoresque, folklorique ou… fictionnelle.

Au vu des moyens financiers et de communication engagés pour Inquisitio par France Télévisions, à la lecture des critiques et de l’audimat des premiers épisodes diffusés, il semble que la fiction l’emporte une nouvelle fois sur l’Histoire. C’est bien dommage pour le Moyen Âge… et pour le téléspectateur à qui l’on ressert une fois encore tous les poncifs les plus éculés en la matière. Alexandre Dumas écrivait : « Qu’importe de violer l’Histoire, pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ! »

Laurent Albaret (Sources médiévales)

Bibliographie sur l’Inquisition

 

Pour pouvoir approfondir le thème de l’inquisition nous vous proposons ici une bibliographie succincte sur le sujet. Ce sont des livres qui font référence, qui sont facilement lisibles par des non-professionnels, et qui peuvent être d’utiles lectures d’été, afin de consacrer cette période pour se former.

(Cette liste sera complétée au fur et à mesure.)

– L’inquisition en France : enquête historique, Didier Le Fur, 2012.
Un ouvrage récent (2012) de Didier Le Fur qui est une excellente synthèse sur l’inquisition dans le royaume de France.

– Le dossier Galilée, Jean-Baptiste Noé, 2011.
Une synthèse de l’affaire Galilée, pour comprendre la complexité de ce procès.

– Pierre Cauchon : comment on devient le juge de Jeanne d’Arc, Jean Favier, 2010.
Un livre plus conséquent, mais essentiel pour comprendre la psychologie du Moyen Age.

– Le manuel de l’inquisiteur, Bernard Gui, 2006.
Le manuel de Bernard Gui, pour entrer directement au contact des sources.
L’introduction et la présentation du livre sont très bien faites.

– Histoire secrète de l’inquisition, de Paul III à Jean-Paul II, Peter Godman, 2006.
Un classique. Un livre à lire absolument pour comprendre cette institution.

Pratique quotidienne : le manuel de l’inquisiteur

Dans la pratique quotidienne des inquisiteurs, les manuels ont une place importante.  

De tous ces documents, le plus connu est le petit manuel rédigé par l’inquisiteur du tribunal de Toulouse Bernard Gui, le héros du roman puis du film Le nom de la rose. (Dissipons immédiatement tous malentendus, Bernard Gui n’est pas le moine sadique présenté dans le film, tous louent au contraire sa modération et son Manuel de l’inquisiteur ne cesse d’y exhorter ses lecteurs. Il n’est pas mort non plus en tombant de son carrosse sur une roue mais chez lui, dans son évêché de Lodève, le 31 décembre 1331.)

Bernard Gui est un théologien et un érudit si important de son temps qu’il a rédigé l’hagiographie et la bibliographie de saint Thomas d’Aquin lors de sa canonisation.

Que nous apprends alors son manuel d’inquisiteur ? Il nous en apprend beaucoup sur l’Inquisition mais surtout sur la mentalité des inquisiteurs eux-mêmes.

Le manuel commence par une description des principales hérésies rencontrées : nouveaux manichéens (les cathares), vaudois, béguines, pseudo apôtres. Il s’efforce de présenter leur rite, leur dogme, leur façon de penser et de vivre sur un ton si neutre qu’une lecture distraite pourrait faire croire qu’il y adhère.

Puis il nous montre en quoi ces dogmes sont erronés, là où se trouve l’erreur, enfin il propose une série de questions à poser à chaque hérétique ou personne soupçonnée d’hérésie, des questions très simples comme « avez-vous rencontrés des vaudois auparavant ? » « Avez-vous participé à une cérémonie de consolamentum ? », le but étant de faire éclater la vérité. Surtout il comprend que chaque groupe agit et raisonne différemment et qu’il n’est donc pas possible d’adopter la même méthode pour tous. En véritable médecin des âmes il propose des solutions adaptées à chaque cas :

De même qu’un remède unique ne convient pas à toutes les maladies et que la médication diffère selon les cas particuliers, ainsi l’on ne peut employer pour tous les hérétiques des diverses sectes le même mode d’interrogation, d’enquête et d’examen ; mais on doit utiliser une méthode particulière et propre à chacun, comme s’il s’agissait de plusieurs.

Et Bernard Gui de poursuivre :

En conséquence l’inquisiteur, en prudent médecin des âmes [. . .] procédera avec précaution au cours de l’enquête et de l’interrogatoire.

 

Par Jean-Baptiste Noé (www.jbnoe.fr)

L’Inquistion : combien de condamnés à mort ?

Combien de condamnés à mort ?

Les chercheurs admettent aujourd’hui qu’il est impossible de parvenir à un calcul exact du nombre de condamnés à mort par l’Inquisition (Béatrice Leroy in L’Espagne des Torquemada). En 1817, Juan Antonio Llorente publie dans son ouvrage Histoire critique de l’Inquisition d’Espagne le chiffre de 39 671 remises au bras séculier espagnol. Ce chiffre est tenu aujourd’hui pour totalement dénué de validité scientifique et peu probable tant il est élevé. En effet, la recherche historique ne cesse de revoir le nombre de condamnés à mort par l’Inquisition à la baisse.

A Albi, sur 8000 habitants et une population cathare estimée à 250 croyants, sur la période 1286-1329, 58 personnes seulement subissent des peines afflictives, ce qui ne veut pas dire la mort.

De 1308 à 1323, l’inquisiteur Bernard Gui prononce 930 sentences : 139 sont des acquittements, 286 imposent des pénitences religieuses, 307 condamnent à la prison, 156 se partagent entre des peines diverses (pilori, exil, mur large…). Les condamnations à mort sont au nombre de 42, soit 3 par an sur 15 ans à une période où l’Inquisition est très active.

L’historien danois Gustav Henningsen qui étudia 50 000 procédures inquisitoriales datées de 1560 à 1700 estimait qu’1% seulement des accusés avaient dû être exécutés.

La Revue des études juives étudia l’activité du tribunal de Badajoz entre 1493 et 1599. Elle y a recensé une vingtaine de condamnés à mort sur une période de 106 ans.