« Inquisitio » : la fiction populaire, condamnée aux clichés antichrétiens ?

Nicolas Cuche sur le tournage d'Inquisitio - Pierre de Luxembourg

Une tribune de Thibaut Dary, porte-parole du Collectif Culture et Foi – et si on se respectait ?

Qui l’ignore encore ? Inquisitio, la série d’été de France 2, a commencé avec fracas : pour la première soirée, le programme a attiré plus de 4,3 millions de téléspectateurs, laissant la concurrence loin derrière.

Un succès à la hauteur du teasing qui a précédé, et des 10 millions d’euros investis dans la production. Depuis plusieurs semaines, la première chaîne publique de France multipliait les bandes annonces choc, surfant sur le goût pour le thriller médiéval. Et plus l’attente montait, plus des images et dialogues du téléfilm se dévoilaient, plus l’inquiétude des chrétiens s’accentuait : selon toutes apparences, il y avait une nouvelle fois à craindre la représentation la plus caricaturale et outrancière de l’Eglise médiévale, armée des clichés les plus éculés.

Des craintes qui se sont hélas confirmées. Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des Evêques de France, a pris la parole pour déplorer une « manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse ». Un pool facétieux de blogueurs catholiques a résumé l’opération Inquisitio par une fausse bande annonce qui en disait plus qu’un long article (lisez quand même le nôtre !), avant d’ouvrir un site web particulièrement opportun afin d’aider à démêler le faux du vrai, L’Inquisition pour les nuls.

Pouvait-on en rester là ? Afin de juger sur pièce, et dans sa volonté de promouvoir une relation constructive entre l’univers du sacré et le monde des artistes, le Collectif « Culture et Foi : et si on se respectait ? » a vuInquisitio, et l’a vu – précisons-le – dans son intégralité, pour prendre au sérieux le travail artistique qui y a présidé, et ne pas se contenter d’a priori. Le réalisateur Nicolas Cuche ne se défendait-il pas dès le départ, dans l’interview qui accompagnait le dossier de presse, d’avoir voulu faire un « brûlot anticlérical » ?

Mais après avoir vu Inquisitio, on se demande justement ce qui l’en distingue, et ce qui lui faudrait de plus pour l’être aux yeux du réalisateur. La réalité, c’est que ces huit épisodes d’environ 45 minutes représentent plus de six heures d’une charge lourde et insistante contre le christianisme, qui va donc être scandée un soir par semaine en prime time au public français cet été. Cela a commencé le 4 juillet, cela va continuer encore.

Tous pourris

Jugez plutôt : en 1378, dans le contexte du Grand Schisme d’Occident, Clément VII, antipape à Avignon, conteste la légitimité d’Urbain VI, pape à Rome, et chaque camp cherche à affaiblir l’autre de façon décisive. Tout près de là, à Carpentras, des prêtres fidèles à Clément VII sont mystérieusement assassinés : à la manœuvre dans l’ombre, une bande de tueurs guidée par la religieuse Catherine de Sienne, prête à diffuser la peste dans tout le Comtat Venaissin pour terroriser la population, et saper le pouvoir de l’antipape. Pressentant un complot, ce dernier envoie Guillermo Barnal, grand inquisiteur dominicain, enquêter sur place pour y rétablir son autorité : l’homme, intelligent et opiniâtre, mais aussi rongé par une ancienne culpabilité, va peu à peu démasquer la machination, non sans s’opposer violemment à la communauté juive locale, torturer à tout va, pourchasser une sorcière, et faire plier quiconque lui résiste en chemin.

Voilà pour les grandes lignes de ce récit hautement fantaisiste et sans nuances. Et tout, dans le détail, est à l’avenant. L’inquisiteur, autoritaire et cruel, imbu de son pouvoir, humilie en public, menace et tance, pénètre dans les maisons, ordonne des arrestations, promettant tous azimuts les flammes de l’enfer. De son vrai nom Guillaume de Tasteville – réminiscence transparente du Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose – il se fait appeler d’un patronyme espagnol, comme si déjà Torquemada perçait sous Guillermo. Borgne à la suite d’une automutilation infligée à l’adolescence, accompagné d’un novice docile, fayot et pas très malin, Silas – seconde allusion, cette fois au Da Vinci Code –  il commande aux hommes d’armes, perd patience dès que les réponses qu’il attend n’arrivent pas, mène des interrogatoires à la planche à eau et au chevalet écarteleur, et inflige le baptême de force. Le traitement narratif est sans appel, et rend odieux ce personnage qui cumule avec fanatisme la terreur policière et l’intimidation sacrée.

Face à lui, en mission de déstabilisation clandestine, une Catherine de Sienne froidement illuminée cherche à frapper de plus en plus haut : elle fait mourir un prêtre, puis deux, puis un évêque, puis en vise un second. Elle fait répandre de nuit, dans les centres villes, des rats porteurs de la peste. Elle énonce des contresens théologiques avec le sérieux de révélations mystiques. Pour finir, elle déloge de son couvent une jeune et jolie novice à la gorge profonde, qu’elle envoie séduire un prélat, jusqu’à offrir son corps, avec un sourire aux lèvres qui en dit long sur ses scrupules, au gourmand Clément VII. Car ce dernier, l’antipape, est une armoire à glace pleine d’impatience, qui partage son temps entre sa baignoire, à moitié nu sous sa tonsure et parmi ses concubines, et un trône où il s’inquiète de son pouvoir, entouré de cardinaux calculateurs.

N’oublions pas l’évêque de Carpentras, veule, drogué aux antidouleurs, qui est un libidineux minable, aux mains baladeuses. Ce pauvre vieillard frustré s’appelle d’ailleurs Lapelote : ça ne s’invente pas, ou plutôt si. Langeais, son bras droit, obséquieux et fuyant, est lui plus traître que prêtre, et n’entre dans les confessionnaux que pour y tenir des conciliabules secrets d’agent double. Conseiller favori de Clément VII, le cardinal Mirail est obsédé par la reprise en main du peuple, avec pour solution favorite l’usage de boucs émissaires juifs.

On croise encore un curé de campagne qui avec sérieux, menace de l’Inquisition celle qui lui « vole son eau bénite », une foule d’évêques qui se signent comme des bigotes apeurées pour un oui ou pour un non, un prédicateur public animé d’un feu qui doit tout à l’argent qu’il reçoit en douce, tout comme un miraculé qui se lève et marche contre une rémunération perçue dans l’ombre. Dans ce champ de massacre du haut et du bas clergé, seule surnage en fin de récit la figure de Jean de Luxembourg, évêque jeune et saint, quoi que présenté aussi comme profondément naïf.

Une charge à sens unique

Mais pourquoi s’offusquer d’un tel traitement ? Les artistes ne sont-ils pas libres ? Ce n’est après tout « qu’une fiction », nous répète-t-on depuis une semaine. Nicolas Cuche, scénariste, co-dialoguiste et réalisateur, l’a déclaré dès le départ : « le Moyen Âge était pour moi un espace de liberté où inventer un univers qui soit vraisemblable et évocateur sans prétendre à une vérité de reconstitution, un espace plus vierge que ne l’aurait été la cour de Louis XIV par exemple. « Mon » Moyen Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume. » Inquisitio, dans cette perspective, n’est donc pas « une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts », mais une œuvre à n’apprécier que pour « le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ».

Pour utiles qu’elles soient, ces déclarations d’intentions ne sauraient exonérer totalement l’artiste du contenu de son travail, ni de l’effet qu’il provoque. Car ce qui reste problématique, c’est justement la confusion entretenue entre l’invention – légitime par nature pour une fiction – et la restitution historique, que laissent imaginer dans Inquisitio une foule de détails authentiques, bien que très approximatifs, au premier rang desquels l’emploi de personnages réels. Outre la maturité qu’il faut espérer au public pour savoir distinguer l’un de l’autre – à moins qu’il préfère ne rien croire par sage prudence – force est de constater que de plus, la fiction invente ici à sens unique.

Car ce n’est pas seulement l’Inquisition qui est mise en cause – ce qui, après tout, pourrait présenter une certaine légitimité, pourvu que le propos soit honnête. C’est bien tout l’édifice de pouvoir catholique qui est traité dans Inquisitio de la façon la plus sinistre. Et si encore il ne s’agissait que de la hiérarchie et de ses ambitions… La période historique choisie offre après tout un spectacle fort peu flatteur pour l’unité chrétienne. Nous qui fêtons en France cette année le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, savons bien qu’évêques et docteurs peuvent condamner au bûcher une authentique et sainte pucelle.

Mais Catherine de Sienne ! Mais le peuple ! L’une, bien connue pour ses incessants efforts pour la paix, jusqu’à l’oblation d’elle-même, devient ici une terroriste souriante, prête à tout emploi du mal pour, dit-elle, la gloire de Dieu. L’autre, courbant l’échine, muet, ignorant, ne semble que subir et subir encore. AvecInquisitio, c’est finalement la foi chrétienne elle-même qui est assimilée à la peur, dont jouent avec hypocrisie les puissants. Il n’y a pas, dans cette série, un catholique pour sauver l’autre. Tous sont soit lâches, soit idiots, soit érotomanes, soit fanatiques, soit cyniques. Aucun n’est bon, tous sont repoussants.

Face à eux, les personnages positifs, généreux et éclairés, sont les juifs – tant mieux pour eux d’ailleurs ! David de Naples et son fils Samuel, tous deux médecins, ne cèdent pas à la superstition, et dans le secret de leur laboratoire, dissèquent des rats pour identifier l’origine de la peste. Ils sauvent une femme et son bébé en l’accouchant par césarienne, bravant la loi qui l’interdit. Ils ont le sens de la famille, et s’aiment avec tendresse, jusqu’à témoigner les uns vis-à-vis des autres d’un courage héroïque. Nathanaël, l’un des chefs de la communauté juive, est la bonté faite homme. Mieux encore : les forces surnaturelles semblent pencher de leur côté. Aurore, douce et frêle fille de Samuel, a le don de prescience. Quant à Zeeva, femme rebelle et solitaire qu’on accuse d’être une sorcière, c’est sa prière à la « précieuse déesse » qui se révèle déterminante à la fin de l’histoire.

Accusations subventionnées

Cette distribution des bons et mauvais rôles ne doit rien au hasard. Nicolas Cuche reconnaît avoir « eu l’idée d’opposer deux mondes, celui de cet inquisiteur et celui d’un jeune médecin aux connaissances novatrices. C’est devenu un médecin juif parce qu’il me semblait intéressant qu’il soit issu d’une culture qui n’a pas le même rapport au savoir, à la religion, au corps, aux interdits. » Mais la construction de cette opposition, indispensable au récit, a aussi conduit le scénariste à foncer tête baissée dans le sens des clichés les plus grossiers, qu’il accumule et survitamine sans précaution, le plus curieux étant qu’il ne s’en rende visiblement pas compte, et le fasse en toute bonne foi. Ce faisant, il n’invente pas seulement une fiction, mais reproduit, rabâche et renforce une légende noire qui le précède et le domine, à laquelle il donne une exposition préférentielle, au détriment de ceux qui aujourd’hui, sont les héritiers solidaires de l’Eglise catholique médiévale.

C’est là le problème majeur d’Inquisitio. Des récits de ce type foisonnent dans la bande dessinée ou le roman populaire, et il serait aussi inaccessible de les répertorier qu’inutile d’en faire la publicité imméritée. Mais cette série passe sur la télévision publique, financée par son argent, avec l’objectif de faire l’événement, et d’attirer le plus grand nombre de téléspectateurs. Est-il acceptable que ces derniers se voient servir pareille collection d’accusations contre le christianisme, dont certaines ne sont vraiment pas minimes ? Doit-il être de l’ordre de la « jubilation » pour les catholiques de France de se trouver ainsi catalogués au rang de l’obscurantisme, de la violence, de la misogynie, et enfin, de l’antisémitisme les plus aigus ?

Inquisitio de Nicolas Cuche joue avec le feu avec une très grande désinvolture, tout à l’inverse de l’esprit de responsabilité dont devrait faire preuve un artiste qui se voit confier l’opportunité rare et précieuse d’un programme aussi populaire qu’une série d’été. France 2 ne respecte ni son devoir de neutralité ni sa mission culturelle en laissant libre cours à un contenu qui est aussi ambigu dans ses principes que dans son exécution. Quant aux croyants, ils ne seront pas excessifs s’ils réclament d’être entendus à ce sujet, ni s’ils demandent une forme de réparation à ce récit insultant pour l’Eglise dont ils ont fait leur maison.

Une critique d’Inquisitio (1/2)

Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard), dans Inquisitio

Le Moyen Âge se vend bien – très bien même – merci pour lui. En témoigne la « saga de l’été » Inquisitio de France Télévisions, diffusée à partir du 4 juillet 2012, qui compte huit chapitres à raison de deux épisodes chaque mercredi soir pendant quatre semaines. Dans une volonté de produire un objet marketing évoquant le Moyen Âge du XIVe siècle et répondant au diktat de la sainte audience audiovisuelle, à la fascination populaire pour la période et mais aussi à des fins de distraction estivale, Inquisitio nous propose une approche de l’histoire religieuse méridionale des plus discutables, et qui s’inscrit – comme d’autres productions mises à l’écran ces dernières années – dans les mésusages du Moyen Âge à la télévision.

Sans mettre en doute les qualités professionnelles réelles du réalisateur Nicolas Cuche qui se revendique « créateur d’univers visuels », sans contester sa volonté de faire une « belle image » – qu’il défend dans un entretien publié dans le dossier de presse –, on peut s’interroger sur le contenu réel de l’histoire, sur la réalité historique que l’on est censé attendre et, surtout, sur ce que la série veut faire passer au téléspectateur. Une précision sur le contexte : la principale inspiration de Nicolas Cuche est l’auteur de science-fiction transalpine Valerio Evangelisti et sa série d’ouvrages d’héroïc fantasy (très bons) intitulés Nicolas Eymerich Inquisiteur. Point de conseiller historique sollicité pour une expertise, afin de donner une caution scientifique à la série diffusée par France Télévisions, groupe audiovisuel public. L’approche de la démarche historique n’est d’ailleurs pas à l’ordre du jour. Le réalisateur l’affirme lui-même : « Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ». Même si cela n’est pas une excuse, le décor est posé, le contenu – qui ne sera donc pas historique – est à suivre.

De prime abord, le titre de la série de l’été a de quoi faire lever un sourcil à un historien quelque peu averti. Un peu de latin ne fait pas de mal, mais tout de même : « Inquisitio »… Une légitimité historique douteuse de la série par l’usage du latin dans ce titre qui ne dit rien, mais suggère au téléspectateur de bien sombres images de bûchers, tortures et autres atrocités « moyenâgeuses », car le Moyen Age est… atroce. La bande-annonce officielle, hélas, le confirme, avec des recettes qui fonctionnent, mobilisant des archétypes prétendument médiévaux comme des méchants moines, une sorcière inquiétante, une bonne scène de torture ou le choc des épées. Un peu d’humilité et de curiosité historique : inquisitio veut simplement dire « enquête », le fondement même de la procédure inquisitoire installée par les tribunaux de Toulouse et Carcassonne dans la première moitié du XIIIe siècle – L’Inquisition est officiellement établie dans le sud de la France en 1231. Cette enquête permettait aux inquisiteurs d’organiser un quadrillage administratif du territoire languedocien et de mener à bien la recherche des dissidents religieux dans le comté de Toulouse et les vicomtés voisines. Elle autorisait le juge inquisiteur à se forger un avis sur le suspect d’hérésie, à formuler un jugement et à prononcer si nécessaire une sentence. Or, d’enquête sur une dissidence religieuse, il n’y en a pas réellement dans cette série de huit épisodes.

L’histoire se déroule en plein Moyen Age (et non « Moyen-Age » comme il est écrit sur le site dédié pour la série de France Télévisions), en 1378 (et non de 1370 comme noté sur tous les dossiers de presse de la série) entre Avignon et Carpentras. Terre de papauté dans cette seconde moitié du XIVe siècle et depuis 1309, la région d’Avignon est étroitement liée au Grand Schisme d’Occident à partir de 1378, avec deux papes qui prétendent régner sur la chrétienté, l’un installé à Rome – Urbain VI – et l’autre en Avignon – le français Robert de Genève,  connu sous le nom de Clément VII. C’est avec ce conflit politico-religieux en fond d’écran que se déroule l’histoire-fiction d’Inquisitio où se croisent trois personnages principaux, Guillermo Barnal, un inquisiteur dominicain, improprement appelé « grand inquisiteur au service du pape Clément VII », Samuel, un jeune médecin juif de Carpentras qui dispose de « connaissance en médecine et en science bien supérieures à celle de son époque » (sic), et Madeleine, une belle sorcière (forcément rousse), vivant dans les profondeurs des bois, guérisseuse et magicienne, de toute évidence destinée au bûcher. Autour de ces personnages de fiction s’agitent des protagonistes secondaires. Certains ont réellement existés, mais leur place dans le récit relève plus de la caricature que du portrait – comme Catherine de Sienne, figure marquante du catholicisme médiéval, plus hystérique aux pulsions meurtrières que mystique dans Inquisitio – alors que les archives nous renseignent sur leurs actions, leur rôle dans l’Histoire, voire même leur quotidien.

Laurent Albaret (Sources médiévales)

« Les Juifs du pape » (2/2)

Inquisitio - les Juifs persécutés
Dans la série Inquisitio, les Juifs sont persécutés

 

Suite de l’article 1/2…

Empoisonnement

Les relations avec les chrétiens connaissent plusieurs phases, où alternent moments de tensions et périodes apaisées. Un indice, paradoxalement, est la fréquence des rappels officiels des règlements concernant les juifs: la preuve a contrario du peu de zèle à les appliquer. A la fin du Moyen Age, on voit à plusieurs reprises les populations, toujours sensibles aux soupçons d’empoisonnement des puits, provoquer des émeutes parfois meurtrières contre les juifs. En 1247, un massacre à Valréas est blâmé par le pape Innocent IV, alors présent dans la vallée du Rhône. En 1322, un autre soulèvement judéophobe a lieu à Carpentras à la suite d’une accusation d’empoisonnement de l’eau. Cette fois, Jean XXII décide de chasser les juifs de la ville et de transformer la synagogue en église. La mesure est ensuite révoquée et la communauté de Carpentras restera pour longtemps la plus nombreuse du Comtat. Lors de la grande peste en 1348, qui emporte la moitié de la population, le peuple accuse les juifs de propager le mal. Mais à la différence de Jean XXII, Clément VI ne cède pas à la pression populaire et rappelle, au contraire, que la justice ne peut être rendue que par des juges et non par la populace. Le 20 octobre 1349, il publie la bulle Inter Sollicitudines qui condamne la persécution des juifs. De la même façon, son successeur Urbain V rappelle l’interdiction de brimer les juifs de ses Etats et souligne que leurs cimetières sont inviolables.

A la fin du Moyen Age, les relations entre chrétiens et juifs sont globalement plus harmonieuses en Provence que dans le royaume de France. Mais les tensions augmentent au XVe siècle, le déclin économique du Comtat provoquant des mouvements populaires qui se retournent contre les juifs. C’est à cette époque, par exemple, que le conseil de Carpentras décide d’établir une garde de douze hommes armés, afin de protéger le quartier juif contre les attaques des moissonneurs ou des artisans hostiles. A la suite de ces «vacarmes et tumultes», émeutes souvent accompagnées de mort d’hommes, la décision est prise de fermer purement et simplement, le soir, les accès aux «carrières»: les quartiers réservés deviennent des ghettos.

Malgré tout, lorsqu’en 1500, le roi Louis XII prend une mesure d’expulsion des juifs provençaux, édit qui s’applique à toute la Provence, rattachée à la France depuis 1481, à l’exception des terres pontificales, la plupart des juifs provençaux se réfugient sous la protection du pape. La perpétuation de la souveraineté pontificale sur ce territoire – bien après le départ des papes – a ainsi permis d’éviter la disparition du judaïsme dans le Midi.

Avec l’arrivée des juifs chassés de la Provence française ou d’Espagne, ces secteurs sont de plus en plus surpeuplés. L’émigration vers les cités pontificales est facilitée par les liens de famille ou d’affaires que les «juifs du pape» entretiennent avec ceux du reste de la Provence. Ces derniers ont même pris l’habitude, lorsqu’ils sont menacés, de remettre leurs biens et leurs créances entre les mains de leurs coreligionnaires d’Avignon ou du Comtat.

Peuple témoin

Le temps de la Contre-Réforme au XVIe siècle correspond à un durcissement de l’administration pontificale à l’égard des juifs. On remet à l’honneur l’idée déshonorante selon laquelle les Juifs sont protégés dans le seul but de conserver vivant le «peuple témoin»: par leur abaissement, ils montrent que le Ciel les a punis d’avoir refusé le christianisme. Paul IV fait publier une série de bulles, dont la plus célèbre est celle de 1555, Cum nimis absurdum, qui restreint les libertés économiques des juifs, les exclut de la plupart des métiers hormis ceux du commerce de brocante et du prêt à intérêts, et leur interdit de détenir des biens fonciers en dehors des «carrières». En outre, ils doivent suivre obligatoirement des catéchèses chrétiennes censées les inciter à se convertir.

Les communautés se replient alors sur elles-mêmes, le niveau d’étude diminue, le nombre des médecins se réduit, les rites eux-mêmes se figent et deviennent archaïsants. Les «juifs du pape», dont le nombre n’a jamais dépassé 2500 ou 3000 personnes, connaissent au XVIIe siècle une période de déclin démographique. A Carpentras, pourtant la communauté la plus nombreuse, ils ne sont plus que 700 ou 800. Avignon n’en compte que 200 ou 300, autant qu’à L’Isle-sur-la-Sorgue (qu’on appelle jusqu’au XIXe siècle L’Isle-de-Venisse).

Travail de la soie

Cavaillon n’a qu’une centaine de juifs, tandis qu’on n’en rencontre plus guère dans la campagne du Comtat, depuis que leur présence est officiellement restreinte aux quatre cités.

Mais le XVIIIe siècle est celui du rebond: un temps de renouveau spectaculaire. Grâce à un contexte économique meilleur et à un relâchement des restrictions réglementaires, les juifs étendent leurs activités professionnelles, se lancent notamment dans le travail de la soie. Les activités bancaires connaissent aussi une période florissante. Au moment de l’annexion d’Avignon et du Comtat à la France en 1791, la Révolution française trouvera «les juifs du pape» en plein essor.

Signe de cet enrichissement, les vieilles synagogues sont remplacées, dès le XVIIIe siècle, par des constructions modernes, même si l’administration pontificale leur défend d’être plus hautes que les églises de la ville. Les plus beaux exemples de cette architecture judéo-comtadine du XVIIIe siècle se voient encore à Cavaillon et Carpentras: on y retrouve les multiples tribunes qui permettent de réunir le plus grand nombre de fidèles dans un espace encore étroit. Mais surtout, l’ornementation y est somptueuse et baroque, analogue à l’art religieux et profane de l’époque. Ces réalisations montrent que l’intégration de la communauté dans la France du temps est amorcée, avant même la Révolution.

La langue française est alors de plus en plus utilisée, au détriment du dialecte judéo-provençal. On observe même un relâchement des pratiques religieuses. Le mode de vie se rapproche de celui des Provençaux. Les plus riches désertent les «carrières» d’Avignon ou de Carpentras, décidément trop exiguës, et s’installent à Nîmes, à Montpellier ou à Marseille.

Après l’annexion des terres pontificales à la France, les communautés se réduisent rapidement: les juifs se comptaient environ 2500 à la veille de 1789; ils ne sont plus que 561 en 1808. Les anciennes «carrières» disparaissent presque entièrement à la fin du XIXe siècle, comme en Avignon, où le seul vestige important du quartier juif est la synagogue moderne, reconstruite en style néoclassique après un incendie en 1846. Le judaïsme comtadin se modifie profondément au XXe siècle, avec l’arrivée de juifs d’Europe orientale, des Balkans, de Russie et plus tard d’Afrique du Nord que forment de nouveau des communautés nombreuses.

La célébrité des descendants des «juifs du pape» doit beaucoup à certaines personnalités marquantes: Adolphe Crémieux, Alfred Naquet ou plus récemment l’historien Pierre Vidal-Naquet. Mais le plus connu est sans doute le compositeur Darius Milhaud, qui se définissait comme «un Français de Provence et de religion israélite». On lui doit, entre autres, l’oratorio David composé pour le troisième millénaire de Jérusalem en 1955, et l’opéra Esther de Carpentras, hommage à «la Jérusalem de la Provence».

Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque) 

« Les juifs du pape » (1/2)

Dans Inquisitio, les Juifs se font arrêter par l’Inquisition alors que l’Inquisition ne s’occupait que des chrétiens ne suivant pas la doctrine de l’Eglise.

Dans la série Inquisitio, il semble que l’Eglise soit peuplée d’antisémites… qu’en est-il réellement ?

Alors que dans le reste de l’Europe, et notamment dans le royaume de France, des mesures d’expulsions sont prises régulièrement contre eux, les juifs trouvent refuge dans le Comtat Venaissin et en Avignon, sous la souveraineté des papes. Une très ancienne communauté juive s’y trouve déjà, avec son originalité et ses modes de vie. On les appelle « les juifs du pape ».

Avignon, Carpentras, Cavaillon, L’Isle-sur-la-Sorgue : à cette constellation de villes comtadines autour d’Avignon est associée l’histoire étonnante d’une communauté juive, certes peu nombreuse – elle n’a jamais dépassé deux ou trois milliers – mais très originale. Ces villes provençales ont été, au Moyen Age, l’un des rares refuges vraiment sûrs pour les juifs. Pendant des siècles, la papauté a su jumeler son antijudaïsme structurel et une protection des juifs tout aussi constante, même si elle paraît très incomplète à nos yeux de «modernes».

Toutefois, «les juifs du pape» étaient là bien avant les papes. Ils sont les héritiers d’un judaïsme provençal dont les origines remontent à l’Antiquité. La première présence de la diaspora juive en Provence date du Ier siècle. Dans la cité d’Avignon elle-même, la communauté juive est attestée au moins dès le IVe siècle. Puis, elle a dû perdurer mais les témoignages historiques se font très rares: presque plus rien avant le Xe siècle.

Les données sont beaucoup plus abondantes à partir des XIIe et XIIIe siècle. En 1178, l’empereur Frédéric Barberousse, suzerain de la Provence, met les juifs d’Avignon sous la protection de l’évêque du lieu. On trouve alors des juifs dans la plupart des villes de Provence: une ou deux familles dans les simples bourgs; de véritables communautés dans les cités plus importantes. Telle est la situation lorsqu’en 1274, le Comtat Venaissin passe sous l’autorité du pape.

Edit d’expulsion

La chance pour les populations juives de la Provence médiévale est la coïncidence historique entre l’édit d’expulsion de Philippe le Bel en 1306 et l’établissement de la papauté en 1309.

A l’époque des papes d’Avignon, en quoi consiste le statut des Juifs dans l’enclave pontificale? Bien sûr, il n’est pas question d’un régime d’égalité avec les chrétiens, dans un Moyen Age qui en ignore l’idée même. Juridiquement parlant, une certaine égalité existe pourtant, puisque les juifs y sont considérés comme «citoy-ens» au même titre que les chrétiens: les tribunaux sont les mêmes, les contrats sont validés par les mêmes notaires. Dans la pratique, la plupart des différends qui opposent les juifs entre eux sont réglés à l’amiable au sein de la communauté, par des arbitres désignés. Ainsi, l’autorité de la ville n’aura pas à s’en mêler.

Au Moyen Age, leurs métiers ne se distinguent guère de ceux du reste de la population, même si des taxes particulières leur sont imposées par l’administration pontificale. Nombreux pratiquent l’artisanat et surtout le commerce. On compte aussi des médecins, dont certains sont rattachés aux monastères et aux évêques de la région. En Avignon, les chirurgiens juifs peuvent exercer en vertu d’une loi explicite. En outre, on trouve jusqu’au XVIe siècle des juifs fermiers des redevances et des péages pontificaux. Ici comme ailleurs, ils pratiquent le prêt à intérêt, l’usure étant interdite aux chrétiens par le droit canonique. C’est d’ailleurs une fréquente cause de conflits, surtout lorsque les récoltes sont mauvaises et que les paysans débiteurs se retournent contre les usuriers juifs en voulant tirer parti abusivement de la différence de religion pour réduire leurs dettes.

Moins de contacts

La principale ségrégation, qui place la communauté juive à part, est géographique: c’est l’isolement, au sein des villes, dans des quartiers particuliers. Il s’agit d’une tendance générale depuis le XIIe siècle visant à restreindre les contacts entre chrétiens et israélites. Dans les villes de la Provence pontificale, les quartiers Juifs sont appelés «carrières», du provençal carriero, qui signifie «rue». C’est en fait un ensemble de plusieurs rues, qui forment le territoire exclusif de la communauté. Les noms en gardent encore la trace de nos jours: rue de la Juiverie, rue Jacob, rue Abraham. L’insalubrité y est souvent extrême, l’exiguïté aussi. Faute de place, on édifie des immeubles de plus en plus hauts, jusqu’à six ou sept étages. Les constructions sont fragiles et les accidents très meurtriers. Le 6 mars 1314 en Avignon, à la suite de noces particulièrement festives, une maison juive s’écroule: on dégage 23 morts et 11 blessés.

Au centre de la «carrière» se trouve la synagogue, dont la surface, limitée elle aussi, oblige à une architecture originale, toute en hauteur: on construit deux salles de priè-re superposées, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Une simple baie grillagée permet à celles-ci d’apercevoir les livres sacrés.

Chaque « carrière » a ses statuts, révisés tous les dix ans. A sa tête, un conseil de douze mem-bres désignés, selon un système censitaire, parmi les juifs possédant un capital. En cas de nécessité, tous les chefs de famille sont réunis en « parlement général ». La « carrière » entretient un rabbin, désigne un responsable pour diriger l’école, un autre pour recueillir les aumônes, un autre encore est chargé de l’entretien matériel de la synagogue. Il existe un rite particulier au Comtat Venaissin, de même que des usages locaux en matière de fiançailles ou de mariages. L’endogamie est étroite, et c’est sans doute l’une des raisons essentielles du maintien des traditions et de l’identité du judaïsme comtadin.

Lorsqu’il sort de la «carrière», le juif doit être reconnaissable immédiatement. Il est donc censé porter un signe distinctif: pour les hommes la «rouelle», une sorte de roue (rouge selon l’ordonnance de saint Louis de 1264, puis rouge et blanche, puis jaune), remplacée en 1524 par un chapeau jaune; pour les femmes une coiffe au Moyen Age, puis ensuite un nœud jaune. Ces signes restent théoriquement en usage jusqu’à la Révolution. Mais en pratique, il semble que de nombreux accommodements aient existé.

Suite

Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque)