Sainte Catherine de Sienne : petite chronologie

Chasse de Sainte Catherine de SiennePar Elisabeth J. Lacelle 

1347

Naissance (cf. la critique de Fawtier sur cette date)

Peste Noire en Italie

Pape : Clément VI (1342-1352), réside à Avignon

1348

Peste Noire à Sienne

1353

Vision du Christ au-dessus de l’église de Saint-Dominique à Sienne

Pape : Innocent VI (1352-1362), réside à Avignon

1364

Catherine devient mantellata. Tout en s’engageant à vivre « hors du siècle », elle vit chez elle où elle s’est aménagé une cellule ; elle remplit ses obligations de mantellata (cf. A. Duval). Elle vit de contemplation, des célébrations liturgiques suivant le calendrier romain – oraisons, récitation des Heures, Eucharistie etc. Elle exerce un ministère de la miséricorde auprès des démunis de Sienne dans l’esprit de l’Ordre de la Pénitence du bienheureux Dominique. Son premier confesseur est Tommaso della Fonte, o.p.

Pape : Urbain V (1362-1370). Il est possible que Catherine lui ait écrit. Aucune lettre témoin toutefois.

1367

Le pape Urbain V résidant à Avignon revient à Rome.

1368

Catherine vit l’expérience d’être épousée dans la foi, avec l’envoi qui accompagne cette expérience.

Mort de son père et ruine de la famille. Coup d’Etat à Sienne : elle sauve ses frères. Son 2ème confesseur Bartolomeo de Dominici (+ 1417) sera témoin au procès de canonisation de Catherine.

1370

Expérience de mort mystique

Premières lettres de Catherine à des légats du pape et à d’autres dignitaires.

Prédication pour la paix, pour la réforme de l’Eglise et le retour du pape à Rome, pour la croisade.

Urbain V quitte Rome le 5 septembre et meurt à Avignon le 10 décembre.

1371

Grégoire XI (1371-1378). Limousin Pierre Roger de Beaufort succède à Urbain V. Il réside à Avignon.

Au cours des années qui suivent, Catherine circule en Toscane, prêchant, enseignant, entretenant de la correspondance avec des hommes et des femmes de tous les milieux. Elle suscite des conversions. Des hommes et des femmes de tous âges, de toutes conditions de vie, incluant divers ordres religieux, deviennent ses compagnons et compagnes de vie, formant la « bella brigata » ou la « famiglia ».

1372

Lettre de Catherine au cardinal Pierre d’Ostie qui vient d’être nommé Légat à Bologne (créé cardinal en 1370 par Urbain V).

1373

Mort de Brigitte de Suède. Catherine aurait demandé à Grégoire XI d’organiser une croisade (aucune lettre témoin).

1374

Chapitre général des Dominicains à Florence. Maître de l’Ordre : Elie de Toulouse. Catherine y aurait été convoquée. Un document répertorié atteste que R. de Capoue a été nommé par le Maître de l’Ordre, en 1374, pour agir comme maître spirituel de la « bella brigata » et de Catherine. Avec elle, il est autorisé à discerner les mantellate qui en feront partie.

Nouvelle explosion de la Peste Noire à Sienne. Catherine s’y voue au service des pestiférés. Elle perd trois frères et une sœur (?).

1375

Mission à Pise pour empêcher la cité de se liguer contre le pape. Voir lettre à Messire Matthieu. Elle habite chez les Gambacorti. Pierre Gambacorti est-il alors président de la République de Pise ?

Stigmates le 1er avril (?).

Mission à Lucques, même mandat.

L’épisode avec Niccolo di Tuldo de Pérouse serait à situer au cours de cette année.

Florence est en révolte contre le pape depuis janvier. Sienne entre dans la ligue contre le pape, en novembre. Victoire des armées pontificales en 1375-76 (?).

Première lettre de Catherine à Grégoire XI.

1376

Séjour de Catherine à Avignon entre juin et septembre : attestation de dépenses de voyage dans les archives de la ville. Elle plaide en faveur des Florentins. Ambassade officielle ? Il semble que non. Elle exhorte le pape à revenir à Rome et exhorte à la croisade. Les Turcs ont réalisé des avancées en Grèce et en Arménie. Elle propose le duc d’Anjou comme chef de croisade (cf. ses lettres au cours de son séjour à Avignon). Grégoire XI jette l’interdit sur Florence. Il part pour Rome le 13 septembre.

1377

Grégoire XI entre à Rome le 17 janvier. En février, le massacre de Cesena sous Robert de Genève. Le 12 mars, Florence est frappée d’interdit.

Raymond de Capoue est nommé ou élu prieur de l’église de la Minerve à Rome.

Catherine fonde un monastère de femmes à Belcaro. Elle prêche la paix à Rocca d’Orcia.

Le cardinal Pierre d’Ostie meurt à Rome le 25 novembre.

1378

Catherine est déléguée par Grégoire XI en ambassade à Florence, début de 1378 (janvier-mars). Le 13 mars, congrès à Sarzana. Le pape y envoie un représentant. Aucune entente n’est conclue.

Grégoire XI meurt le 27 mars.

Election du pape Urbain VI (1378-1389) à Rome le 8 avril, couronnement le 18.

Ambassade de Catherine à Florence, déléguée d’Urbain VI. Le Traité de Tivoli, le 28 juillet, entérine la paix entre Rome et Florence.

Retour de Catherine à Sienne. Le Dialogue en août et automne (? ou 1377 ?)

Des cardinaux quittent Rome pour Agnani le 9 août et déclarent invalide l’élection d’Urbain VI. Election de l’« antipape » Clément VII (Robert de Genève) le 21 septembre à Fondi.

Catherine est appelée à Rome et y arrive le 28 novembre ; une chancellerie lui est confiée. Elle entreprend une correspondance en faveur de la reconnaissance de la légitimité de l’élection d’Urbain VI.

Raymond de Capoue est alors en mission auprès du Roi de France.

1379

Clément VII regagne Avignon. Catherine est toujours à la chancellerie.

1380

La santé de Catherine décline rapidement dès janvier. Le 29 janvier, elle fait l’expérience de recevoir la nef (navicella) de l’Eglise sur ses épaules (…de bergère, comme elle se voit souvent, cf. ses oraisons entre autres). Le 26 février, elle ne peut plus marcher. Catherine meurt le 29 avril.

1389

Mort d’Urbain VI.

1399

Mort de Raymond de Capoue.

 

Les grandes causes défendues par Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne

 

Loin des clichés d’Inquisitio, voici les grandes causes défendues par Catherine de Sienne.

 Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

La paix

Catherine a beaucoup travaillé pour la paix, d’une manière constante tout au long de sa vie. C’est pour la paix en Europe qu’elle souhaite que le pape et les états européens mobilisent une croisade. C’est pour la paix en Italie qu’elle se rend à Avignon et à Florence. C’est pour la paix dans l’Eglise qu’elle souhaite une véritable réforme dans l’Eglise et qu’elle travaille tant à ramener les princes sous le chef unique du pape Urbain VI. « La paix mon doux père, écrit-elle au pape Grégoire XI, la paix et non plus la guerre. Pour la paix, si je pouvais, je donnerais  mille fois ma vie. » Venez, ajoute-t-elle dans une autre lettre, venez (c’est-à-dire venez d’Avignon à Rome, revenez à Rome) non pas les armes à la main, mais la croix à la main, les mains désarmées, comme le doux agneau.

Dans ses actions pour la paix, Catherine ne prend jamais parti. Les efforts sont toujours à faire de part et d’autre, par exemple, de la part du pape et de la part des Florentins et de ceux qui les suivent. De même, il n’y a chez elle aucun patriotisme exacerbé. Le « nationalisme » est une passion à combattre. Et le trop grand patriotisme peut aussi devenir une « passion ». Au roi français Charles V, elle adresse cette formule qui est bien d’elle : « Placez devant l’œil de votre intelligence Dieu et la vérité, non pas la passion et l’amour de la patrie. Car, devant Dieu, nous ne pouvons pas faire de différence entre un homme et un autre. Tous nous sommes sortis de sa sainte pensée, nous avons tous été créés à son image et ressemblance et rachetés par son précieux sang. »(1). A l’inverse, jamais il n’y a chez elle de « francophobie » (Grégoire XI est Français, l’anti-pape Clément VII est Français). Catherine est européenne. Elle avait, dans sa famiglia, pourtant très italienne, des amis anglais et espagnols.

Sur le thème de la paix, on peut lire un extrait de sa lettre n° 53 à Nicolas Soderini :

« Je vous prie, Nicolas, par cet amour ineffable avec lequel Dieu vous a créé et racheté si doucement, de vous appliquer à être juste autant que vous le pourrez. Ce n’est pas sans un grand motif que Dieu vous a mis à même de faire la paix et de rétablir l’union avec la sainte Eglise : c’est pour vous sauver, vous et toute la Toscane. Il ne me semble pas que la guerre soit une si douce chose, que nous devions la rechercher lorsque nous pouvons l’éviter. Y-a-t-il, au contraire, rien de plus doux que la paix ? Je ne le crois pas ; c’est ce doux héritage que Jésus-Christ a laissé à ses disciples. Car il a dit : ce n’est pas en faisant des miracles ; en connaissant toutes les choses futures et en montrant votre sainteté par des actes extérieurs, qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples ; c’est en étant unis par la charité, la paix et l’amour. Je veux donc que vous fassiez l’office des anges, qui travaillent à nous mettre en paix avec Dieu. Faites ce que vous pourrez ; et que cela plaise ou déplaise, surmontez tous les obstacles ; ne pensez qu’à l’honneur de Dieu et à votre salut, et quand il devrait vous en coûter la vie, n’hésitez jamais à dire la vérité, sans craindre ce que les démons ou les créatures pourraient faire. Mais prenez pour bouclier et pour défense la crainte de Dieu, sachant que son regard est sur nous, et qu’il voit toujours l’intention, la volonté de l’homme telle qu’elle est dirigée vers lui. (2)

La paix et l’union sont les éléments essentiels du testament du Christ : « Il (le Christ)  leur laisse (aux apôtres) la paix et l’union, le précepte de s’aimer les uns les autres ; c’est là son testament, le signe qui fait reconnaître les enfants et les vrais disciples du Christ. » (3)

Et nous ? Notre désir de la paix dans le monde et notre travail en ce sens ? Ne laissons-nous pas les choses aller leur train au lieu de travailler vraiment à la justice et à la paix dans la société et au plan international ?

Du souci de la paix découle les points suivants :

La croisade

L’activité de Catherine de Sienne en faveur  du « saint passage », du « saint pèlerinage » – qui puisse protéger l’Europe de la menace musulmane, mais surtout qui puisse orienter les instincts de violence et de guerre en faveur d’une guerre considérée comme plus juste – n’a jamais vraiment cessée. Pour Catherine, la croisade est certes une opération militaire. Mais il s’agit aussi d’une véritable mission en faveur des fidèles et des infidèles qui sont, même comme infidèles, nos frères.

La réforme de l’Eglise

C’était une préoccupation très répandue dans l’Eglise de la fin du Moyen-Age que celle de la réforme de l’Eglise. Les spirituels, les théologiens, les autorités ecclésiales la souhaitaient.

La centralisation de l’institution ecclésiale avait accentué le caractère administratif de la hiérarchie et de sa politique. Les conflits, les dérives morales des clercs, les aspects financiers, les affaires temporelles… tout cela offrait un visage de l’Eglise peu stimulant pour les croyants. Il fallait envisager une réforme de l’Eglise. Celle-ci ne pouvait commencer que par la tête. Catherine, dans sa vision de l’Eglise, concentre tout le pouvoir sur le pape et la fonction papale. En un sens, elle est vraiment papiste. Pourtant, si la fonction du pape est primordiale, les hommes restent des hommes et ne sont pas le Christ. Par exemple, elle écrit ceci à Grégoire XI : « Je vous le dis à vous christ de la terre, de la part du Christ du ciel. »

De plus, Catherine a une très grande conscience de l’égalité des baptisés. Chaque chrétien est invité à devenir un « autre christ ». Chaque chrétien dispose un véritable « pouvoir sacerdotal » (elle n’utilise pas cette expression) pour l’honneur de Dieu et le salut des hommes. Elle invite chacun à assumer ses responsabilités.

De plus, elle a le désir d’une Eglise humble et pauvre, libre de tout pouvoir temporel, libre aussi de toute intervention des autorités civiles dans ce qui la concerne seule, une Eglise vraiment évangélique consacrée exclusivement à l’honneur de Dieu et au salut des hommes.

La promotion de la justice

Il y a chez Catherine une véritable doctrine sociale et politique dont je voudrais souligner certaines caractéristiques :

– L’extrême dignité de l’homme, de chaque être en particulier, qui doit être respecté dans sa liberté (rien ne peut et ne doit le contraindre).

– L’égalité foncière de tous les hommes : la solidarité n’est pas seulement une tâche, mais une situation de fait qui nous lie les uns aux autres, dans le bien et dans le mal. Que l’homme le veuille ou non, il est lié (de fait et par nécessité) aux autres. Ainsi le développement des personnes et l’enrichissement du corps social sont fortement liés. Par ailleurs, c’est un devoir pour chacun de s’intéresser aux problèmes qui touchent la société.

– L’importance du bien commun auquel le bien particulier est subordonné.

– La nécessité d’exercer la justice : il s’agit du premier devoir de ceux qui gouvernent.

– L’autorité est prêtée et ad tempus, c’est-à-dire pour un temps seulement.

(1) Lettres, n° 33, Editions P. Téqui, p. 306

(2) Lettres, Editions P. Téqui, p. 428

(3) Lettre n° 49 aux « huit de la guerre » à Florence, Lettres, Editions P. Téqui, p. 402. Cf. aussi le thème de la mort du Christ qui apporte la grande paix après la grande guerre du péché.

« Inquisitio » : la fiction populaire, condamnée aux clichés antichrétiens ?

Nicolas Cuche sur le tournage d'Inquisitio - Pierre de Luxembourg

Une tribune de Thibaut Dary, porte-parole du Collectif Culture et Foi – et si on se respectait ?

Qui l’ignore encore ? Inquisitio, la série d’été de France 2, a commencé avec fracas : pour la première soirée, le programme a attiré plus de 4,3 millions de téléspectateurs, laissant la concurrence loin derrière.

Un succès à la hauteur du teasing qui a précédé, et des 10 millions d’euros investis dans la production. Depuis plusieurs semaines, la première chaîne publique de France multipliait les bandes annonces choc, surfant sur le goût pour le thriller médiéval. Et plus l’attente montait, plus des images et dialogues du téléfilm se dévoilaient, plus l’inquiétude des chrétiens s’accentuait : selon toutes apparences, il y avait une nouvelle fois à craindre la représentation la plus caricaturale et outrancière de l’Eglise médiévale, armée des clichés les plus éculés.

Des craintes qui se sont hélas confirmées. Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des Evêques de France, a pris la parole pour déplorer une « manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse ». Un pool facétieux de blogueurs catholiques a résumé l’opération Inquisitio par une fausse bande annonce qui en disait plus qu’un long article (lisez quand même le nôtre !), avant d’ouvrir un site web particulièrement opportun afin d’aider à démêler le faux du vrai, L’Inquisition pour les nuls.

Pouvait-on en rester là ? Afin de juger sur pièce, et dans sa volonté de promouvoir une relation constructive entre l’univers du sacré et le monde des artistes, le Collectif « Culture et Foi : et si on se respectait ? » a vuInquisitio, et l’a vu – précisons-le – dans son intégralité, pour prendre au sérieux le travail artistique qui y a présidé, et ne pas se contenter d’a priori. Le réalisateur Nicolas Cuche ne se défendait-il pas dès le départ, dans l’interview qui accompagnait le dossier de presse, d’avoir voulu faire un « brûlot anticlérical » ?

Mais après avoir vu Inquisitio, on se demande justement ce qui l’en distingue, et ce qui lui faudrait de plus pour l’être aux yeux du réalisateur. La réalité, c’est que ces huit épisodes d’environ 45 minutes représentent plus de six heures d’une charge lourde et insistante contre le christianisme, qui va donc être scandée un soir par semaine en prime time au public français cet été. Cela a commencé le 4 juillet, cela va continuer encore.

Tous pourris

Jugez plutôt : en 1378, dans le contexte du Grand Schisme d’Occident, Clément VII, antipape à Avignon, conteste la légitimité d’Urbain VI, pape à Rome, et chaque camp cherche à affaiblir l’autre de façon décisive. Tout près de là, à Carpentras, des prêtres fidèles à Clément VII sont mystérieusement assassinés : à la manœuvre dans l’ombre, une bande de tueurs guidée par la religieuse Catherine de Sienne, prête à diffuser la peste dans tout le Comtat Venaissin pour terroriser la population, et saper le pouvoir de l’antipape. Pressentant un complot, ce dernier envoie Guillermo Barnal, grand inquisiteur dominicain, enquêter sur place pour y rétablir son autorité : l’homme, intelligent et opiniâtre, mais aussi rongé par une ancienne culpabilité, va peu à peu démasquer la machination, non sans s’opposer violemment à la communauté juive locale, torturer à tout va, pourchasser une sorcière, et faire plier quiconque lui résiste en chemin.

Voilà pour les grandes lignes de ce récit hautement fantaisiste et sans nuances. Et tout, dans le détail, est à l’avenant. L’inquisiteur, autoritaire et cruel, imbu de son pouvoir, humilie en public, menace et tance, pénètre dans les maisons, ordonne des arrestations, promettant tous azimuts les flammes de l’enfer. De son vrai nom Guillaume de Tasteville – réminiscence transparente du Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose – il se fait appeler d’un patronyme espagnol, comme si déjà Torquemada perçait sous Guillermo. Borgne à la suite d’une automutilation infligée à l’adolescence, accompagné d’un novice docile, fayot et pas très malin, Silas – seconde allusion, cette fois au Da Vinci Code –  il commande aux hommes d’armes, perd patience dès que les réponses qu’il attend n’arrivent pas, mène des interrogatoires à la planche à eau et au chevalet écarteleur, et inflige le baptême de force. Le traitement narratif est sans appel, et rend odieux ce personnage qui cumule avec fanatisme la terreur policière et l’intimidation sacrée.

Face à lui, en mission de déstabilisation clandestine, une Catherine de Sienne froidement illuminée cherche à frapper de plus en plus haut : elle fait mourir un prêtre, puis deux, puis un évêque, puis en vise un second. Elle fait répandre de nuit, dans les centres villes, des rats porteurs de la peste. Elle énonce des contresens théologiques avec le sérieux de révélations mystiques. Pour finir, elle déloge de son couvent une jeune et jolie novice à la gorge profonde, qu’elle envoie séduire un prélat, jusqu’à offrir son corps, avec un sourire aux lèvres qui en dit long sur ses scrupules, au gourmand Clément VII. Car ce dernier, l’antipape, est une armoire à glace pleine d’impatience, qui partage son temps entre sa baignoire, à moitié nu sous sa tonsure et parmi ses concubines, et un trône où il s’inquiète de son pouvoir, entouré de cardinaux calculateurs.

N’oublions pas l’évêque de Carpentras, veule, drogué aux antidouleurs, qui est un libidineux minable, aux mains baladeuses. Ce pauvre vieillard frustré s’appelle d’ailleurs Lapelote : ça ne s’invente pas, ou plutôt si. Langeais, son bras droit, obséquieux et fuyant, est lui plus traître que prêtre, et n’entre dans les confessionnaux que pour y tenir des conciliabules secrets d’agent double. Conseiller favori de Clément VII, le cardinal Mirail est obsédé par la reprise en main du peuple, avec pour solution favorite l’usage de boucs émissaires juifs.

On croise encore un curé de campagne qui avec sérieux, menace de l’Inquisition celle qui lui « vole son eau bénite », une foule d’évêques qui se signent comme des bigotes apeurées pour un oui ou pour un non, un prédicateur public animé d’un feu qui doit tout à l’argent qu’il reçoit en douce, tout comme un miraculé qui se lève et marche contre une rémunération perçue dans l’ombre. Dans ce champ de massacre du haut et du bas clergé, seule surnage en fin de récit la figure de Jean de Luxembourg, évêque jeune et saint, quoi que présenté aussi comme profondément naïf.

Une charge à sens unique

Mais pourquoi s’offusquer d’un tel traitement ? Les artistes ne sont-ils pas libres ? Ce n’est après tout « qu’une fiction », nous répète-t-on depuis une semaine. Nicolas Cuche, scénariste, co-dialoguiste et réalisateur, l’a déclaré dès le départ : « le Moyen Âge était pour moi un espace de liberté où inventer un univers qui soit vraisemblable et évocateur sans prétendre à une vérité de reconstitution, un espace plus vierge que ne l’aurait été la cour de Louis XIV par exemple. « Mon » Moyen Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume. » Inquisitio, dans cette perspective, n’est donc pas « une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts », mais une œuvre à n’apprécier que pour « le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ».

Pour utiles qu’elles soient, ces déclarations d’intentions ne sauraient exonérer totalement l’artiste du contenu de son travail, ni de l’effet qu’il provoque. Car ce qui reste problématique, c’est justement la confusion entretenue entre l’invention – légitime par nature pour une fiction – et la restitution historique, que laissent imaginer dans Inquisitio une foule de détails authentiques, bien que très approximatifs, au premier rang desquels l’emploi de personnages réels. Outre la maturité qu’il faut espérer au public pour savoir distinguer l’un de l’autre – à moins qu’il préfère ne rien croire par sage prudence – force est de constater que de plus, la fiction invente ici à sens unique.

Car ce n’est pas seulement l’Inquisition qui est mise en cause – ce qui, après tout, pourrait présenter une certaine légitimité, pourvu que le propos soit honnête. C’est bien tout l’édifice de pouvoir catholique qui est traité dans Inquisitio de la façon la plus sinistre. Et si encore il ne s’agissait que de la hiérarchie et de ses ambitions… La période historique choisie offre après tout un spectacle fort peu flatteur pour l’unité chrétienne. Nous qui fêtons en France cette année le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, savons bien qu’évêques et docteurs peuvent condamner au bûcher une authentique et sainte pucelle.

Mais Catherine de Sienne ! Mais le peuple ! L’une, bien connue pour ses incessants efforts pour la paix, jusqu’à l’oblation d’elle-même, devient ici une terroriste souriante, prête à tout emploi du mal pour, dit-elle, la gloire de Dieu. L’autre, courbant l’échine, muet, ignorant, ne semble que subir et subir encore. AvecInquisitio, c’est finalement la foi chrétienne elle-même qui est assimilée à la peur, dont jouent avec hypocrisie les puissants. Il n’y a pas, dans cette série, un catholique pour sauver l’autre. Tous sont soit lâches, soit idiots, soit érotomanes, soit fanatiques, soit cyniques. Aucun n’est bon, tous sont repoussants.

Face à eux, les personnages positifs, généreux et éclairés, sont les juifs – tant mieux pour eux d’ailleurs ! David de Naples et son fils Samuel, tous deux médecins, ne cèdent pas à la superstition, et dans le secret de leur laboratoire, dissèquent des rats pour identifier l’origine de la peste. Ils sauvent une femme et son bébé en l’accouchant par césarienne, bravant la loi qui l’interdit. Ils ont le sens de la famille, et s’aiment avec tendresse, jusqu’à témoigner les uns vis-à-vis des autres d’un courage héroïque. Nathanaël, l’un des chefs de la communauté juive, est la bonté faite homme. Mieux encore : les forces surnaturelles semblent pencher de leur côté. Aurore, douce et frêle fille de Samuel, a le don de prescience. Quant à Zeeva, femme rebelle et solitaire qu’on accuse d’être une sorcière, c’est sa prière à la « précieuse déesse » qui se révèle déterminante à la fin de l’histoire.

Accusations subventionnées

Cette distribution des bons et mauvais rôles ne doit rien au hasard. Nicolas Cuche reconnaît avoir « eu l’idée d’opposer deux mondes, celui de cet inquisiteur et celui d’un jeune médecin aux connaissances novatrices. C’est devenu un médecin juif parce qu’il me semblait intéressant qu’il soit issu d’une culture qui n’a pas le même rapport au savoir, à la religion, au corps, aux interdits. » Mais la construction de cette opposition, indispensable au récit, a aussi conduit le scénariste à foncer tête baissée dans le sens des clichés les plus grossiers, qu’il accumule et survitamine sans précaution, le plus curieux étant qu’il ne s’en rende visiblement pas compte, et le fasse en toute bonne foi. Ce faisant, il n’invente pas seulement une fiction, mais reproduit, rabâche et renforce une légende noire qui le précède et le domine, à laquelle il donne une exposition préférentielle, au détriment de ceux qui aujourd’hui, sont les héritiers solidaires de l’Eglise catholique médiévale.

C’est là le problème majeur d’Inquisitio. Des récits de ce type foisonnent dans la bande dessinée ou le roman populaire, et il serait aussi inaccessible de les répertorier qu’inutile d’en faire la publicité imméritée. Mais cette série passe sur la télévision publique, financée par son argent, avec l’objectif de faire l’événement, et d’attirer le plus grand nombre de téléspectateurs. Est-il acceptable que ces derniers se voient servir pareille collection d’accusations contre le christianisme, dont certaines ne sont vraiment pas minimes ? Doit-il être de l’ordre de la « jubilation » pour les catholiques de France de se trouver ainsi catalogués au rang de l’obscurantisme, de la violence, de la misogynie, et enfin, de l’antisémitisme les plus aigus ?

Inquisitio de Nicolas Cuche joue avec le feu avec une très grande désinvolture, tout à l’inverse de l’esprit de responsabilité dont devrait faire preuve un artiste qui se voit confier l’opportunité rare et précieuse d’un programme aussi populaire qu’une série d’été. France 2 ne respecte ni son devoir de neutralité ni sa mission culturelle en laissant libre cours à un contenu qui est aussi ambigu dans ses principes que dans son exécution. Quant aux croyants, ils ne seront pas excessifs s’ils réclament d’être entendus à ce sujet, ni s’ils demandent une forme de réparation à ce récit insultant pour l’Eglise dont ils ont fait leur maison.

Catherine de Sienne, femme actuelle (2/3)

 Catherine de Sienne

Pourquoi Catherine de Sienne était-elle une femme qui vivait avec son temps et que nous enseigne-t-elle ?

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

L’Eglise et la société à l’époque de Catherine de Sienne

L’Eglise du XIVe siècle se trouve dans un processus assez fort de centralisation. Celle-ci a commencé au XIIIe siècle. Les ordres mendiants (saint Dominique et les Frères Prêcheurs en particulier) y ont fortement contribué, tout en en profitant pour leur propre développement. Dominique a travaillé en plein cœur de l’Eglise, a fréquenté la tête de l’Eglise. Au XIVe siècle, les papes d’Avignon ont favorisé l’organisation du pouvoir central dans l’Eglise, par la création des différentes instances composant la curie et permettant d’enraciner sur des bases juridiques fortes le pouvoir papal.

Dans le même temps, l’Italie tombe en poussière. Elle se restructurera par la suite. Mais on se trouve, au XIVe siècle, plutôt dans une période de déstructuration de l’Italie, et ceci pour trois raisons : l’effacement du pouvoir impérial ; la baisse d’influence du Royaume de Naples ; l’exil du pape à Avignon.

La société civile italienne est fortement marquée par la violence : rivalités politiques au sein des cités italiennes ; rivalités entre les cités italiennes ; développement d’un certain anticléricalisme ; guerres…

L’action de Catherine de Sienne

D’une part, son action a eu finalement un rayonnement assez limité au départ. On parle très peu d’elle dans les chroniques de l’époque. Son rayonnement véritable fut l’œuvre de ses disciples, c’est-à-dire de ceux qui se sont mis à sa suite. Son action publique s’est déroulée pendant un très petit nombre d’années, les cinq dernières années de sa vie. Durant ces cinq dernières années, son activité s’est intensifiée considérablement : une vie mystique très intense, une production littéraire très abondante (Le Dialogue, les Lettres, les Oraisons) et une action politique et sociale très développée.

Les faits 

1375 : Catherine va à Pise et à Lucques pour inciter les responsables politiques de ces deux villes à ne pas adhérer à la ligue anti-papale.

1376 : Elle part pour Florence (rebellée contre le pape ) et pour Avignon (contrairement à ce qui est affirmé dans la série Inquisitio, Catherine n’y rencontre pas Clément VII, qui n’est pas encore élu).

1377 : Elle voyage dans le val d’Orcia sur les terres d’une grande famille de Sienne, les Salimbeni, pour réconcilier deux branches de cette famille.

1378 : Catherine est envoyée en ambassade à Florence par le pape (janvier) ; après la mort, en mars, de Grégoire XI, c’est l’élection d’Urbain VI en avril et l’élection de l’anti-pape Clément VII en septembre ; en novembre, Catherine s’installe à Rome.

1379 : Catherine a une intense activité épistolaire pour inciter les hommes d’Eglise et les responsables politiques à suivre Urbain VI.

1380 : Mort de Catherine de Sienne.

Qui était Pierre de Luxembourg ?

Pierre de Luxembourg

La série Inquisitio nous montre un curieux personnage : un juvénile cardinal de 17 ans, illuminé et presque débile qui a la réputation de « faire des miracles » (alors que ceux-ci, bien évidemment, sont voulus par l’Eglise, qui paye des gens pour faire semblant de guérir). La série affirme qu’il s’agit de Pierre de Luxembourg… personnage ayant réellement existé, bienheureux de l’Eglise catholique et qui n’était en rien illuminé et « débile ». Bien au contraire, il s’agissait d’un esprit très brillant, très pieux, charitable et qui lutta contre le schisme. Voici son histoire :

Pierre, fils du comte Guy de Luxembourg et de la comtesse Mahaut de Châtillon, naquit au château de Ligny-en-Barrois, en Lorraine, le 20 juillet 1369. Orphelin très jeune, il fut envoyé dés l’âge de 8 ans à Paris pour étudier. Ce fut un élève précoce et brillant, aimant chanter et danser, mais aussi pieux et mystique, se confessant tous les jours, charitable envers les pauvres et pacificateur dans une université turbulente.

En 1380, pendant plusieurs mois, il fut livré en otage aux Anglais à Calais pour la libération de son frère aîné. Il avait à peine 15 ans quand il fut nommé évêque de Metz par l’entremise de son frère et il accepta par obéissance et à regret. Il a été nommé à cette charge par l’antipape d’Avignon Clément VII…Mais le Pape de Rome Urbain VI nomma lui aussi un évêque de Metz : Tilman Vuss de Bettenburg. Il y avait donc deux évêques concurrents pour ce diocèse… Situation dû au Grand Schisme d’Occident qui a divisé la chrétienté en deux.

Une accumulation de situations conflictuelles le contraignirent bientôt à abandonner son diocèse et à revenir dans sa ville natale. A la demande du Roi de France, il fut créé cardinal-diacre par le pape d’Avignon Clément VII, il reçut l’ordination diaconale à Pâques 1384 en la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il était chanoine.

Selon le désir du pape, il se rendit à Avignon pour résider à la cour pontificale. Depuis six ans déjà, le grand schisme d’Occident divisait l’Église et le jeune cardinal, qui souffrait beaucoup de cette déchirure, fut tout ce qui était en son pouvoir pour y mettre un terme. Il s’imposait à cette fin des nuits en prière, des jeûnes et de très grandes mortifications en affirmant : « L’Église de Dieu n’a rien à attendre des hommes, de la science ni de la force armée, c’est par la piété, la pénitence et les bonnes œuvres qu’elle doit être relevée et elle le sera. Vivons de manière à attirer la miséricorde divine ».

Déjà marqué par la souffrance et par une santé chétive, il avait une grande dévotion pour la passion et la croix du Christ, qui lui valut la grâce d’une vision extatique de Jésus Crucifié au cours d’une visite à Châteauneuf-du-Pape. En 1386, sa santé donna de très sérieuses inquiétudes et il dut résider à Villeneuve, de l’autre côté du Rhône. Déchargé désormais de toute obligation, il allait prier longuement à la Chartreuse proche de sa demeure. Mais ses forces déclinèrent rapidement car le mal s’aggravait ; il restait cependant calme, patient, peu exigeant et toujours souriant. Alors qu’il n’avait pas encore tout à fait 18 ans, il mourut le 2 juillet 1387 en murmurant : « C’est en Jésus Christ mon Sauveur et la Vierge Marie que j’ai remis toutes mes espérances ». A sa demande, il fut enterré à Avignon dans le cimetière Saint-Michel des pauvres. Aussitôt les miracles se multiplièrent sur sa tombe et sa réputation de sainteté ne cessa pas de grandir, entraînant l’ouverture de son procès de canonisation. Néanmoins, par suite de diverses vicissitudes historiques, il ne fut béatifié que le 9 avril 1527 par le pape Clément VII. Ses reliques, conservées jusqu’à la Révolution dans l’église du Couvent des Célestins édifié pour les garder, sont vénérées depuis 1854 dans l’église Saint-Didier d’Avignon, à Châteauneuf-du-Pape et à Ligny-en-Barrois. Son chapeau cardinalice, sa dalmatique et son étole diaconale sont encore visibles en l’église Saint-Pierre d’Avignon.

Saint François de Sales, qui avait pour lui une profonde dévotion depuis son enfance, voulut venir prier sur son tombeau en novembre 1622, un mois juste avant sa mort, et il déclara alors : « Je n’ai jamais rien lu qui m’eût donné autant de confusion sur ma vocation ecclésiastique que la vie de ce jeune cardinal ».

La vraie vie de Sainte Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne dans Inquisitio
Sainte Catherine de Sienne dans Inquisitio
Catherine de Sienne (Anne Brochet) contre Catherine de Sienne (la vraie)

Dépeinte dans Inquisitio comme machiavélique, aigrie et vengeresse (elle inocule la peste aux rats pour punir les Avignonnais, entre autres lâchetés), voici une petite vie de Sainte Catherine de Sienne pour rétablir la vérité. Précisons que dans la série, Catherine fait l’âge de l’actrice (46 ans), tandis que le personnage réel est mort à 33 ans et qu’elle était connue pour être très belle.

Petite vie de sainte Catherine de Sienne (1347-1380)

Docteur de l’Eglise (fête le  29 avril) – Patronne de l’Europe

Catherine Benincasa naquit à Sienne le 25 mars 1347 qui était à la fois le dimanche des Rameaux et le jour de l’Annonciation. En 1352, elle eut une vision du Christ et fit vœu de virginité 1 an plus tard.

A l’âge de quinze ans, Catherine de Sienne revêtit l’habit des sœurs de la Pénitence de Saint Dominique (les mantellata). Après la mort de sa sœur Bonaventura, elle commença une vie d’ascèse.

En 1363, la peste rode toujours : elle va soigner et encourager ceux qui en sont malades. Sept neveux et nièces de Catherine sont frappés et elle les enterre elle-même.

En 1368, après le retour à Dieu de son père et son mariage mystique avec le Christ, Catherine sauva ses frères pendant un coup d’état à Sienne. Deux ans après, elle donna son cœur à Jésus pour l’Eglise. De la même année datent ses premières lettres et les premières conversions. La jeune mystique provoqua quelques émotions dans sa cité et dans l’Ordre des dominicains. Elle dut comparaître devant le Chapitre général des dominicains à Florence en 1374. C’est alors qu’elle rencontra le Bienheureux Raymond de Capoue qui deviendra son directeur spirituel.

A partir de 1375 commence une période de sa vie durant laquelle Sainte Catherine de Sienne prend de manière plus publique, la défense des intérêts du Pape et manifeste son souci de l’unité et de l’indépendance de l’Eglise, ainsi que du retour du Pape d’Avignon à Rome. Elle rencontre le pape Grégoire XI à Avignon. En septembre 1376, elle retourne à Sienne et Grégoire XI prend le chemin de Rome. Catherine continue son service d’ambassadrice du pape auprès des villes italiennes toujours en pleine ébullition. En 1378, après le décès de Grégoire XI, Urbain VI est élu pape. 5 mois après cette élection tumultueuse et les maladresses de l’élu, malgré les appels à la patience et les mises en garde de Sainte Catherine de Sienne, survient le Grand Schisme d’Occident et l’élection de l’antipape Clément VII (Robert de Genève). Catherine se bat pour que soit reconnu Urbain VI. La même année 1378, elle commence la rédaction de ses Dialogues, qui, rapporte une tradition, auraient été composés en cinq jours d’extase, du 9 au 14 octobre. Catherine vient s’établir définitivement à Rome. Deux ans après, après avoir reçu dans une vision, la nef de l’Eglise sur ses épaules, dans l’église du Vatican, Catherine meurt dans la ville éternelle à l’âge de 33 ans. Bien que ne sachant pas écrire et ne connaissant pas le latin, elle laisse derrière elle une œuvre considérable. L’importance de son œuvre pour la langue italienne moderne est reconnue.

Appartenant au tiers-ordre dominicain, cette fille de Saint Dominique canonisée en 1461 par le pape Pie II est patronne de l’Italie et a été déclarée docteur de l’Eglise par le pape Paul VI, le 4 octobre 1970 en même temps que Sainte Thérèse d’Avila.

Une critique d’Inquisitio (2/2)

Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio diffusée sur France 2
Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio, pendant le tournage

(…) C’est bien là que se pose le problème d’Inquisitio : la série propose au téléspectateur un ensemble de croyances généralistes sur le Moyen Âge qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que le discours scientifique est susceptible de produire. Sans faire de l’académisme ou de l’érudition, un minimum de vulgarisation historique sur une période bien connue aurait été le bienvenu. Une nouvelle fois, la place est ainsi donnée à la légende noire de l’Inquisition, présentée comme l’instrument d’oppression du peuple et symbole du pouvoir absolu de l’Église, rendant de fait injustifiable et intolérable cette institution aux yeux du téléspectateur du XXIe siècle. Dans la mémoire commune, ressurgit l’image sévère et terrible de l’inquisiteur impitoyable, bien loin de la réalité de l’Inquisition médiévale des XIIIe et XIVe siècles telle qu’elle est connue dans les sources à disposition des historiens, mais vision plus largement influencée par les exactions commises sous l’Inquisition d’État de la période moderne espagnole.

Sans chercher à minimiser ni à taire les aspects les plus sombres et les moins tolérables de l’Inquisition, il est nécessaire de replacer l’institution dans son temps. Il serait bien évidemment faux de dire que l’Inquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des XIIIe et XIVe siècles, un pouvoir de justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’Inquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de l’office inquisitorial, l’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce « spécialiste de la parole », compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans la série de France Télévisions. La présence du discours est forte chez ce juge, renforcé par un élément qui est l’inquisitio, « l’enquête générale sur la perversité hérétique ». Mais l’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les procédures inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours inventé par le suspect comme le soulignent les différents manuels des inquisiteurs – dont celui de Bernard Gui en 1322. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de l’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice tout droit sortis du Nom de La Rose d’Umberto Eco.

Quant à l’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément VII, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation et le pêché de chair présentés de telle manière dans Inquisitio sont d’un autre temps et d’un autre lieu.

Au-delà des critiques nombreuses que l’on pourrait faire, en multipliant les remarques sur les anachronismes et les incohérences secondaires à la caricature inquisitoriale, la plus visible, l’historien médiéviste, mais également l’historien « tout court », ne peuvent que déplorer cette familiarité artificielle avec une période complexe telle qu’elle est entretenue ici. Inquisitio, comme trop souvent le cinéma « médiévalisant », dévalorise inutilement le Moyen Âge et véhicule dans l’esprit du téléspectateur une image fausse tout autant que falsificatrice  : le Moyen Âge devient une période parfaitement barbare, sous-développée et obscurantiste, que l’on saupoudre d’un peu de sensationnel, d’un brin de violence et qui fleure bon l’anarchie sociale et religieuse. In fine, ce qui fait son attrait, ce n’est pas la période en elle-même, mais son traitement romantique, pittoresque, folklorique ou… fictionnelle.

Au vu des moyens financiers et de communication engagés pour Inquisitio par France Télévisions, à la lecture des critiques et de l’audimat des premiers épisodes diffusés, il semble que la fiction l’emporte une nouvelle fois sur l’Histoire. C’est bien dommage pour le Moyen Âge… et pour le téléspectateur à qui l’on ressert une fois encore tous les poncifs les plus éculés en la matière. Alexandre Dumas écrivait : « Qu’importe de violer l’Histoire, pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ! »

Laurent Albaret (Sources médiévales)

Une critique d’Inquisitio (1/2)

Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard), dans Inquisitio

Le Moyen Âge se vend bien – très bien même – merci pour lui. En témoigne la « saga de l’été » Inquisitio de France Télévisions, diffusée à partir du 4 juillet 2012, qui compte huit chapitres à raison de deux épisodes chaque mercredi soir pendant quatre semaines. Dans une volonté de produire un objet marketing évoquant le Moyen Âge du XIVe siècle et répondant au diktat de la sainte audience audiovisuelle, à la fascination populaire pour la période et mais aussi à des fins de distraction estivale, Inquisitio nous propose une approche de l’histoire religieuse méridionale des plus discutables, et qui s’inscrit – comme d’autres productions mises à l’écran ces dernières années – dans les mésusages du Moyen Âge à la télévision.

Sans mettre en doute les qualités professionnelles réelles du réalisateur Nicolas Cuche qui se revendique « créateur d’univers visuels », sans contester sa volonté de faire une « belle image » – qu’il défend dans un entretien publié dans le dossier de presse –, on peut s’interroger sur le contenu réel de l’histoire, sur la réalité historique que l’on est censé attendre et, surtout, sur ce que la série veut faire passer au téléspectateur. Une précision sur le contexte : la principale inspiration de Nicolas Cuche est l’auteur de science-fiction transalpine Valerio Evangelisti et sa série d’ouvrages d’héroïc fantasy (très bons) intitulés Nicolas Eymerich Inquisiteur. Point de conseiller historique sollicité pour une expertise, afin de donner une caution scientifique à la série diffusée par France Télévisions, groupe audiovisuel public. L’approche de la démarche historique n’est d’ailleurs pas à l’ordre du jour. Le réalisateur l’affirme lui-même : « Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ». Même si cela n’est pas une excuse, le décor est posé, le contenu – qui ne sera donc pas historique – est à suivre.

De prime abord, le titre de la série de l’été a de quoi faire lever un sourcil à un historien quelque peu averti. Un peu de latin ne fait pas de mal, mais tout de même : « Inquisitio »… Une légitimité historique douteuse de la série par l’usage du latin dans ce titre qui ne dit rien, mais suggère au téléspectateur de bien sombres images de bûchers, tortures et autres atrocités « moyenâgeuses », car le Moyen Age est… atroce. La bande-annonce officielle, hélas, le confirme, avec des recettes qui fonctionnent, mobilisant des archétypes prétendument médiévaux comme des méchants moines, une sorcière inquiétante, une bonne scène de torture ou le choc des épées. Un peu d’humilité et de curiosité historique : inquisitio veut simplement dire « enquête », le fondement même de la procédure inquisitoire installée par les tribunaux de Toulouse et Carcassonne dans la première moitié du XIIIe siècle – L’Inquisition est officiellement établie dans le sud de la France en 1231. Cette enquête permettait aux inquisiteurs d’organiser un quadrillage administratif du territoire languedocien et de mener à bien la recherche des dissidents religieux dans le comté de Toulouse et les vicomtés voisines. Elle autorisait le juge inquisiteur à se forger un avis sur le suspect d’hérésie, à formuler un jugement et à prononcer si nécessaire une sentence. Or, d’enquête sur une dissidence religieuse, il n’y en a pas réellement dans cette série de huit épisodes.

L’histoire se déroule en plein Moyen Age (et non « Moyen-Age » comme il est écrit sur le site dédié pour la série de France Télévisions), en 1378 (et non de 1370 comme noté sur tous les dossiers de presse de la série) entre Avignon et Carpentras. Terre de papauté dans cette seconde moitié du XIVe siècle et depuis 1309, la région d’Avignon est étroitement liée au Grand Schisme d’Occident à partir de 1378, avec deux papes qui prétendent régner sur la chrétienté, l’un installé à Rome – Urbain VI – et l’autre en Avignon – le français Robert de Genève,  connu sous le nom de Clément VII. C’est avec ce conflit politico-religieux en fond d’écran que se déroule l’histoire-fiction d’Inquisitio où se croisent trois personnages principaux, Guillermo Barnal, un inquisiteur dominicain, improprement appelé « grand inquisiteur au service du pape Clément VII », Samuel, un jeune médecin juif de Carpentras qui dispose de « connaissance en médecine et en science bien supérieures à celle de son époque » (sic), et Madeleine, une belle sorcière (forcément rousse), vivant dans les profondeurs des bois, guérisseuse et magicienne, de toute évidence destinée au bûcher. Autour de ces personnages de fiction s’agitent des protagonistes secondaires. Certains ont réellement existés, mais leur place dans le récit relève plus de la caricature que du portrait – comme Catherine de Sienne, figure marquante du catholicisme médiéval, plus hystérique aux pulsions meurtrières que mystique dans Inquisitio – alors que les archives nous renseignent sur leurs actions, leur rôle dans l’Histoire, voire même leur quotidien.

Laurent Albaret (Sources médiévales)

Les papes en Avignon (2/2)

Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans la série Inquisitio
Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans la série Inquisitio
Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans Inquisitio

Suite de notre série pour mieux comprendre le contexte historique d’Inquisitio… 

Le Grand Schisme d’Occident

En 1378, Urbain VI est élu pour succéder à Grégoire XI. Étant trop ouvertement le candidat de Naples il subit rapidement une révolte de la part des cardinaux français qui refusent de reconnaître la validité de son élection. Celle-ci s’est en effet faite sous la pression de la foule romaine en arme et sous la menace de manifestations continues. La non-validité de l’élection ayant été reconnue par le roi de France, certains cardinaux ne reconnaissent pas le pape et en élisent un autre, du nom de Clément VII.

Ce Grand Schisme est donc une triple crise : religieuse, politique et juridique. Religieuse, car la Chrétienté a perdu son unité du fait de la présence de deux pasteurs à sa tête, et du refus des papes de se démettre.Politique, car l’Europe est plus que jamais divisée. Le soutien a l’un ou l’autre pape se fait selon des considérations politiques et diplomatiques et non pas religieuses. Derrière ce schisme se dissimulent mal les rivalités entre la France et l’Empire, notamment pour le contrôle de la péninsule. Cette rivalité se double de luttes familiales et civiles en Italie, parmi les grandes principautés et les républiques, comme Naples, Florence, Gênes ou Venise. Enfin, à tout cela se surimpose le conflit anglo-français qui a débuté en 1337 et qui prend lui aussi des allures de crise européenne.

Juridique, car les deux camps rivalisent d’arguments et de preuves pour faire reconnaître la non-validité de l’élection du candidat opposé. La première question est de savoir si l’élection d’Urbain VI était invalide et donc s’il était légitime d’élire Clément VII. Pour les partisans de ce dernier Clément n’est pas un anti-pape. Dans la mesure où le choix d’Urbain VI n’était pas valide, du fait des menaces proférées à l’encontre des cardinaux, le siège de Pierre était vacant. En élisant Clément VII les électeurs du Sacré-Collège n’ont fait que le combler. Pour eux ils n’ont donc pas provoqué de schisme. C’est le camp d’en face qui est responsable du schisme, puisqu’il a maintenu Urbain VI en place, alors même qu’il n’était pas légitime.

Bien évidemment ce point de vue n’est pas partagé par le camp d’Urbain VI, qui développe une argumentation juridique inverse. La situation devient alors très difficile, car les arguties juridiques pèsent peu face à la volonté des clans d’imposer leur candidat.

La mort des papes ne résout pas la crise car les cardinaux romains ou avignonnais élisent un autre souverain. Ainsi lorsqu’Urbain VI décède en 1389 la crise aurait pu se résoudre, puisque Clément VII redevenait alors le seul pape. Sauf que l’élection de Boniface IX pour succéder à Urbain VI n’a fait que la raviver. De même, à la mort de Clément VII en 1394 un autre pape est élu en Avignon en la personne de Benoît XIII. Les élections de successeurs et la durée du schisme font craindre aux esprits lucides que l’on s’habitue à la situation et que la Chrétienté reste définitivement séparée. L’enjeu de l’unité est alors grand, car il est indispensable de faire comprendre aux hommes d’Église et aux responsables politiques que la situation n’est pas tenable et doit prendre fin, mais le temps joue contre eux car plus les années passent plus la situation se banalise.

Le français Jean Gerson développe alors l’idée de la soustraction d’obédience : puisqu’aucun pape ne veut se démettre il est nécessaire de convoquer un concile qui déposera les deux papes et en élira un autre, qui sera le pape reconnu par l’ensemble de la Chrétienté. Cette idée novatrice est adoptée par la majorité des cardinaux, qui se réunissent à Pise en 1409. Le 5 juin 1409 Grégoire XII (Rome) et Benoît XIII (Avignon) sont déposés et Alexandre V est élu. Ce passe alors ce qui était à craindre : les deux papes déposés refusent de se démettre, et la papauté n’est plus bicéphale mais tricéphale. Le concile de Pise devait résoudre le schisme, il n’a fait que l’empirer. D’autant qu’Alexandre V meurt en 1410 et qu’un nouveau pape est élu pour lui succéder en la personne de Jean XXIII. Le schisme semble donc bien ancré et fait pour durer.

Le terme de la crise

Un terme est trouvé à la crise lors d’un concile réuni à Constance, de 1414 à 1418, sous l’égide de Jean XXIII et de l’empereur. Les trois antipapes sont déposés et un nouveau est élu en 1417, qui prend le nom de Martin V. Si Jean XXIII et Grégoire XII reconnaissent cette décision, Benoît XIII refuse de se démettre. Il est chassé d’Avignon et trouve refuge en Aragon. Mais même le roi d’Aragon finit par ne plus le soutenir, si bien que son schisme s’éteint peu après.

La crise papale débutée en 1378 trouve donc une solution définitive en 1417, soit 39 ans après. Les conséquences du schisme furent grandes, tant sur le point théologique qu’ecclésiologique.

Au niveau théologique, on voit se développer deux doctrines appelées à perdurer, celle de la soustraction d’obédience et celle du conciliarisme. Avec la soustraction d’obédience on reconnaît qu’un pape peut être déposé par un concile. Si cela s’est fait dans le cas particulier du Grand Schisme, certains théologiens voudront le réitérer dans d’autres cas.

L’idée du conciliarisme c’est que l’autorité d’un concile est supérieure à celle d’un pape. Certains théologiens vont même aller plus loin en demandant à ce que la papauté soit gouvernée par un concile permanent et non pas par un pape. Le schisme a eut pour effet premier de fragiliser l’institution de la papauté, mais comme effet à long terme de la renforcer, puisqu’on s’est rendu compte qu’il n’était pas possible d’avoir une unité de l’Église sans unité de sa tête.

Les conséquences ecclésiologiques sont de nature différente. Le schisme soulève en effet de nombreuses critiques contre le gouvernement de l’Église, les cardinaux, les papes mêmes, plus attachées à leurs prérogatives et à leur pouvoir qu’au salut des âmes et à la conduite des fidèles. C’est donc dans ce contexte qu’apparaissent des réformateurs qui demandent une purification de la conduite du clergé et de la curie, voire, pour certains, une abolition de la papauté, responsable à leurs yeux d’une déchéance spirituelle. Ces réformateurs ont pour nom Jean Hus à Prague (mort en 1415) et John Wycliff (1320-1384) en Angleterre. S’ils furent condamnés ainsi que leurs thèses, leurs idées et leur mouvement ont donné le coup d’envoi du grand vent de la réforme ; Luther et Calvin en sont les héritiers directs. Ce schisme, commencé au cœur du XIVe siècle ouvre donc grand la porte aux bouillonnements du XVIe siècle.

 

 

 

Les grandes étapes de l’évolution intérieure de Catherine 3/3

Sainte Catherine de Sienne est une très grande mystique. La série Inquisitio nous présente une image inventée de Catherine qui est radicalement différente du véritable personnage. Le feuilleton la réprésente comme une fausse mystique usant de procédés chimiques (la mandragore) pour faire de faux miracles. Nous l’avons déja vu : ce n’est historiquement pas exact.

Le témoignage de Raymond de Capoue est éclairant sur ce sujet : il décrit une série d’expériences mystiques et de phénomènes que Catherine a connu. Ils ont tous été des grandes étapes de l’évolution intérieure de Sainte Catherine de Sienne. Voici la troisième partie du récit de ces grandes étapes.

Plus d’autre aliment que l’eucharistie

J’ai vu plusieurs fois ce faible corps que ne fortifiait aucune nourriture matérielle, seulement de l’eau, je l’ai vu réduit à la dernière faiblesse, si bien que nous attendions tremblant son dernier souffle. Se présentait-il alors une occasion de procurer la gloire du nom divin ou le salut des âmes, immédiatement ce corps défaillant recouvrait non seulement la vie mais des forces vraiment robustes pour sa condition. Catherine se levait, marchait, travaillait sans difficulté, plus que les personnes bien portantes qui l’accompagnaient, et défiait toute lassitude… Au temps où elle commença de vivre sans aliments corporels son confesseur lui demanda si parfois elle avait quelque désir de manger. Elle répondit : « Le Seigneur me rassasie de son très vénérable sacrement que je ne puis plus désirer aucune nourriture matérielle ». (II-5 p179)

Elle fait l’expérience d’une mort mystique

(II-6 p211-12) A cette époque la sainte eut l’âme remplie d’une telle abondance de grâces que sous le poids de son amour, elle devint toute languissante (p217 ne cessant de prier le Seigneur qu’il voulût m’enlever à ce corps de mort, pour me permettre de m’unir plus parfaitement à lui)  au point de ne pouvoir plus se lever…: « Ô mon Seigneur pourquoi permettez-vous que ce corps me prive plus longtemps de vos embrasements ? ». Le Seigneur répondait : « Quand j’étais parmi les hommes je n’ai pas eu souci de faire ma volonté mais celle du Père…et j’ai attendu avec patience jusqu’au jour fixé d’avance par mon Père. C’est pourquoi, toi aussi malgré ton souverain désir de m’être parfaitement unie, tu dois attendre patiemment jusqu’au temps que j’ai moi-même fixé ». Catherine : « accordez-moi alors de partager pendant ce temps toutes les douleurs que vous avez supportées ».(P216) Après que son corps eut été tourmenté (par les souffrances dela Passion) pendant plusieurs jours il perdit sans doute une partie de ses forces, mais dans l’âme de Catherine l’amour fut de beaucoup augmenté…La force de l’amour fut telle que son cœur se fendit… elle expira sous la seule violence de l’amour divin…(p217). De là il vous est facile de conclure que mon âme a été complètement séparée de mon corps. J’ai vu alors les secrets de Dieu…Ce qui me reste est une grande affliction…quand je considère combien j’ai dû descendre pour revenir d’un état si sublime à ma bassesse actuelle.« Cette expérience dela Passionme fit comprendre plus clairement et plus parfaitement combien mon Créateur m’avait aimée… ». Combien de temps son âme est-elle restée hors du corps? « Ceux qui ont été témoins de ma mort disent qu’il s’est écoulé quatre heures entre mon dernier soupir et ma résurrection… Tenez donc pour certain que mon âme a vu l’Essence divine, et c’est la raison pour laquelle je souffre d’être retenue dans la prison de ce corps ». (p219) « l’Epoux éternel lui dit : « Tu vois de quelle gloire sont privés et de quelles peines son punis ceux qui m’offensent. Retourne donc à eux pour leur montrer leur erreur, leur péril et le tort qu’ils se font… Le salut de beaucoup demande ton retour ; tu n’auras plus le genre de vie que tu as gardé jusqu’à présent, tu ne te confineras plus dans une cellule, il te faudra même pour le salut des âmes quitter ta ville natale ; mais je serai toujours avec toi, je te conduirai et te ramènerai. Tu porteras l’honneur de mon nom devant les petits et les grands…Je te donnerai une parole et une sagesse auxquelles personne ne pourra résister. Je te présenterai aux Pontifes, à ceux qui gouvernent l’Eglise et le peuple chrétien, car je veux selon mon habitude, avec ce qui est faible confondre l’orgueil des forts ».

Elle reçoit les stigmates

(II-6 P201) Cela se produisit après une eucharistie lors de l’extase qui suivait : Catherine resta longtemps selon son habitude privée de l’usage des sens… nous attendions qu’elle revint à elle lorsque nous vîmes son corps étendu par terre se soulever un peu, se redresser sur les genoux, et étendre les bras et les mains. Son visage était resplendissant. Elle resta longtemps ainsi, complètement raidie et les yeux fermés. Enfin comme si elle eût été mortellement blessée, elle s’affaissa subitement sous nos yeux et peu de temps après son âme revint à ses sens. Elle me dit alors à voix basse « sachez père que par la miséricorde du Seigneur Jésus je porte ses stigmates sur mon corps »… « La douleur que je ressens en ces cinq endroits et particulièrement au cœur est si grande que sans un nouveau miracle du Seigneur, il me semble impossible de garder longtemps la vie du corps ».(P202) J’eus garde de négliger cet avertissement et rassemblai aussitôt tous les enfants spirituels de Catherine les conjurant de s’unir tous dans une même prière pour obtenir du Seigneur qu’il voulût bien nous laisser encore notre maîtresse. (P203) Le Très-haut ne méprisa pas nos larmes… et le dimanche suivant il sembla  cette fois-ci que son corps…retrouvait de nouvelles forces. (P204) L’absence de toute trace de fatigue ne permit à aucun de nous le moindre doute sur le plein succès de notre prière.

Son dernier sacrifice pour l’Eglise et le salut des hommes

(III-2 p343) Catherine est à Rome et elle ne cessait de crier vers le Seigneur pour qu’il rendît la paix à la sainte Eglise… (p344) mais l’antique serpent (le démon) essayait d’autres attaques plus rudes et plus périlleuses… Il se mit à semer la discorde entre le peuple de Rome et le Pape… Catherine mis toutes ses énergies à prier sans relâche son Epoux… Elle vit en esprit toute la ville remplie de démons qui excitaient le peuple… Mais le Seigneur alléguait les exigences de sa Justice. Catherine fit cette réponse : « puisqu’il n’est pas possible de refuser les exigences de votre justice… que toute peine méritée par ce peuple tombe sur mon corps »… Depuis ce moment, les murmures du peuple commencèrent à s’apaiser puis cessèrent complètement ; mais c’est notre vierge qui par la plénitude de sa vertu dut en porter l’expiation.Les serpents infernaux étaient déchainés par la permission de Dieu… le corps de Catherine eut à souffrir chaque jour des douleurs extraordinaires et toujours croissantes, si bien qu’il eut bientôt la peau collée sur les os et l’apparence d’un cadavre… Catherine n’en continuait pas moins à marcher, à prier et à travailler ; mais cette activité semblait plus miraculeuse que naturelle à tous ceux qui en étaient témoins…(p347) ses douleurs ne firent que croître jusqu’à son heureux trépas le 29 avril 1380.

[1] Les citations proviennent de «La Viede Sainte Catherine de Sienne » – réédité par Ed. Pierre Téqui. Texte original du Bienheureux Raymond de Capoue, l’un des derniers confesseurs de Catherine et écrit entre 1385 et 95, traduit du latin par le R.P. Hugueny, dominicain et édité en 1903 par Ed. Lethielleux. Le chiffre romain correspond à l’une des trois parties de l’ouvrage, le chiffre arabe au  n° du chapitre. Le n° de page correspond à  la nouvelle édition.