« Inquisitio » : la fiction populaire, condamnée aux clichés antichrétiens ?

Nicolas Cuche sur le tournage d'Inquisitio - Pierre de Luxembourg

Une tribune de Thibaut Dary, porte-parole du Collectif Culture et Foi – et si on se respectait ?

Qui l’ignore encore ? Inquisitio, la série d’été de France 2, a commencé avec fracas : pour la première soirée, le programme a attiré plus de 4,3 millions de téléspectateurs, laissant la concurrence loin derrière.

Un succès à la hauteur du teasing qui a précédé, et des 10 millions d’euros investis dans la production. Depuis plusieurs semaines, la première chaîne publique de France multipliait les bandes annonces choc, surfant sur le goût pour le thriller médiéval. Et plus l’attente montait, plus des images et dialogues du téléfilm se dévoilaient, plus l’inquiétude des chrétiens s’accentuait : selon toutes apparences, il y avait une nouvelle fois à craindre la représentation la plus caricaturale et outrancière de l’Eglise médiévale, armée des clichés les plus éculés.

Des craintes qui se sont hélas confirmées. Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des Evêques de France, a pris la parole pour déplorer une « manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse ». Un pool facétieux de blogueurs catholiques a résumé l’opération Inquisitio par une fausse bande annonce qui en disait plus qu’un long article (lisez quand même le nôtre !), avant d’ouvrir un site web particulièrement opportun afin d’aider à démêler le faux du vrai, L’Inquisition pour les nuls.

Pouvait-on en rester là ? Afin de juger sur pièce, et dans sa volonté de promouvoir une relation constructive entre l’univers du sacré et le monde des artistes, le Collectif « Culture et Foi : et si on se respectait ? » a vuInquisitio, et l’a vu – précisons-le – dans son intégralité, pour prendre au sérieux le travail artistique qui y a présidé, et ne pas se contenter d’a priori. Le réalisateur Nicolas Cuche ne se défendait-il pas dès le départ, dans l’interview qui accompagnait le dossier de presse, d’avoir voulu faire un « brûlot anticlérical » ?

Mais après avoir vu Inquisitio, on se demande justement ce qui l’en distingue, et ce qui lui faudrait de plus pour l’être aux yeux du réalisateur. La réalité, c’est que ces huit épisodes d’environ 45 minutes représentent plus de six heures d’une charge lourde et insistante contre le christianisme, qui va donc être scandée un soir par semaine en prime time au public français cet été. Cela a commencé le 4 juillet, cela va continuer encore.

Tous pourris

Jugez plutôt : en 1378, dans le contexte du Grand Schisme d’Occident, Clément VII, antipape à Avignon, conteste la légitimité d’Urbain VI, pape à Rome, et chaque camp cherche à affaiblir l’autre de façon décisive. Tout près de là, à Carpentras, des prêtres fidèles à Clément VII sont mystérieusement assassinés : à la manœuvre dans l’ombre, une bande de tueurs guidée par la religieuse Catherine de Sienne, prête à diffuser la peste dans tout le Comtat Venaissin pour terroriser la population, et saper le pouvoir de l’antipape. Pressentant un complot, ce dernier envoie Guillermo Barnal, grand inquisiteur dominicain, enquêter sur place pour y rétablir son autorité : l’homme, intelligent et opiniâtre, mais aussi rongé par une ancienne culpabilité, va peu à peu démasquer la machination, non sans s’opposer violemment à la communauté juive locale, torturer à tout va, pourchasser une sorcière, et faire plier quiconque lui résiste en chemin.

Voilà pour les grandes lignes de ce récit hautement fantaisiste et sans nuances. Et tout, dans le détail, est à l’avenant. L’inquisiteur, autoritaire et cruel, imbu de son pouvoir, humilie en public, menace et tance, pénètre dans les maisons, ordonne des arrestations, promettant tous azimuts les flammes de l’enfer. De son vrai nom Guillaume de Tasteville – réminiscence transparente du Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose – il se fait appeler d’un patronyme espagnol, comme si déjà Torquemada perçait sous Guillermo. Borgne à la suite d’une automutilation infligée à l’adolescence, accompagné d’un novice docile, fayot et pas très malin, Silas – seconde allusion, cette fois au Da Vinci Code –  il commande aux hommes d’armes, perd patience dès que les réponses qu’il attend n’arrivent pas, mène des interrogatoires à la planche à eau et au chevalet écarteleur, et inflige le baptême de force. Le traitement narratif est sans appel, et rend odieux ce personnage qui cumule avec fanatisme la terreur policière et l’intimidation sacrée.

Face à lui, en mission de déstabilisation clandestine, une Catherine de Sienne froidement illuminée cherche à frapper de plus en plus haut : elle fait mourir un prêtre, puis deux, puis un évêque, puis en vise un second. Elle fait répandre de nuit, dans les centres villes, des rats porteurs de la peste. Elle énonce des contresens théologiques avec le sérieux de révélations mystiques. Pour finir, elle déloge de son couvent une jeune et jolie novice à la gorge profonde, qu’elle envoie séduire un prélat, jusqu’à offrir son corps, avec un sourire aux lèvres qui en dit long sur ses scrupules, au gourmand Clément VII. Car ce dernier, l’antipape, est une armoire à glace pleine d’impatience, qui partage son temps entre sa baignoire, à moitié nu sous sa tonsure et parmi ses concubines, et un trône où il s’inquiète de son pouvoir, entouré de cardinaux calculateurs.

N’oublions pas l’évêque de Carpentras, veule, drogué aux antidouleurs, qui est un libidineux minable, aux mains baladeuses. Ce pauvre vieillard frustré s’appelle d’ailleurs Lapelote : ça ne s’invente pas, ou plutôt si. Langeais, son bras droit, obséquieux et fuyant, est lui plus traître que prêtre, et n’entre dans les confessionnaux que pour y tenir des conciliabules secrets d’agent double. Conseiller favori de Clément VII, le cardinal Mirail est obsédé par la reprise en main du peuple, avec pour solution favorite l’usage de boucs émissaires juifs.

On croise encore un curé de campagne qui avec sérieux, menace de l’Inquisition celle qui lui « vole son eau bénite », une foule d’évêques qui se signent comme des bigotes apeurées pour un oui ou pour un non, un prédicateur public animé d’un feu qui doit tout à l’argent qu’il reçoit en douce, tout comme un miraculé qui se lève et marche contre une rémunération perçue dans l’ombre. Dans ce champ de massacre du haut et du bas clergé, seule surnage en fin de récit la figure de Jean de Luxembourg, évêque jeune et saint, quoi que présenté aussi comme profondément naïf.

Une charge à sens unique

Mais pourquoi s’offusquer d’un tel traitement ? Les artistes ne sont-ils pas libres ? Ce n’est après tout « qu’une fiction », nous répète-t-on depuis une semaine. Nicolas Cuche, scénariste, co-dialoguiste et réalisateur, l’a déclaré dès le départ : « le Moyen Âge était pour moi un espace de liberté où inventer un univers qui soit vraisemblable et évocateur sans prétendre à une vérité de reconstitution, un espace plus vierge que ne l’aurait été la cour de Louis XIV par exemple. « Mon » Moyen Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume. » Inquisitio, dans cette perspective, n’est donc pas « une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts », mais une œuvre à n’apprécier que pour « le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ».

Pour utiles qu’elles soient, ces déclarations d’intentions ne sauraient exonérer totalement l’artiste du contenu de son travail, ni de l’effet qu’il provoque. Car ce qui reste problématique, c’est justement la confusion entretenue entre l’invention – légitime par nature pour une fiction – et la restitution historique, que laissent imaginer dans Inquisitio une foule de détails authentiques, bien que très approximatifs, au premier rang desquels l’emploi de personnages réels. Outre la maturité qu’il faut espérer au public pour savoir distinguer l’un de l’autre – à moins qu’il préfère ne rien croire par sage prudence – force est de constater que de plus, la fiction invente ici à sens unique.

Car ce n’est pas seulement l’Inquisition qui est mise en cause – ce qui, après tout, pourrait présenter une certaine légitimité, pourvu que le propos soit honnête. C’est bien tout l’édifice de pouvoir catholique qui est traité dans Inquisitio de la façon la plus sinistre. Et si encore il ne s’agissait que de la hiérarchie et de ses ambitions… La période historique choisie offre après tout un spectacle fort peu flatteur pour l’unité chrétienne. Nous qui fêtons en France cette année le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, savons bien qu’évêques et docteurs peuvent condamner au bûcher une authentique et sainte pucelle.

Mais Catherine de Sienne ! Mais le peuple ! L’une, bien connue pour ses incessants efforts pour la paix, jusqu’à l’oblation d’elle-même, devient ici une terroriste souriante, prête à tout emploi du mal pour, dit-elle, la gloire de Dieu. L’autre, courbant l’échine, muet, ignorant, ne semble que subir et subir encore. AvecInquisitio, c’est finalement la foi chrétienne elle-même qui est assimilée à la peur, dont jouent avec hypocrisie les puissants. Il n’y a pas, dans cette série, un catholique pour sauver l’autre. Tous sont soit lâches, soit idiots, soit érotomanes, soit fanatiques, soit cyniques. Aucun n’est bon, tous sont repoussants.

Face à eux, les personnages positifs, généreux et éclairés, sont les juifs – tant mieux pour eux d’ailleurs ! David de Naples et son fils Samuel, tous deux médecins, ne cèdent pas à la superstition, et dans le secret de leur laboratoire, dissèquent des rats pour identifier l’origine de la peste. Ils sauvent une femme et son bébé en l’accouchant par césarienne, bravant la loi qui l’interdit. Ils ont le sens de la famille, et s’aiment avec tendresse, jusqu’à témoigner les uns vis-à-vis des autres d’un courage héroïque. Nathanaël, l’un des chefs de la communauté juive, est la bonté faite homme. Mieux encore : les forces surnaturelles semblent pencher de leur côté. Aurore, douce et frêle fille de Samuel, a le don de prescience. Quant à Zeeva, femme rebelle et solitaire qu’on accuse d’être une sorcière, c’est sa prière à la « précieuse déesse » qui se révèle déterminante à la fin de l’histoire.

Accusations subventionnées

Cette distribution des bons et mauvais rôles ne doit rien au hasard. Nicolas Cuche reconnaît avoir « eu l’idée d’opposer deux mondes, celui de cet inquisiteur et celui d’un jeune médecin aux connaissances novatrices. C’est devenu un médecin juif parce qu’il me semblait intéressant qu’il soit issu d’une culture qui n’a pas le même rapport au savoir, à la religion, au corps, aux interdits. » Mais la construction de cette opposition, indispensable au récit, a aussi conduit le scénariste à foncer tête baissée dans le sens des clichés les plus grossiers, qu’il accumule et survitamine sans précaution, le plus curieux étant qu’il ne s’en rende visiblement pas compte, et le fasse en toute bonne foi. Ce faisant, il n’invente pas seulement une fiction, mais reproduit, rabâche et renforce une légende noire qui le précède et le domine, à laquelle il donne une exposition préférentielle, au détriment de ceux qui aujourd’hui, sont les héritiers solidaires de l’Eglise catholique médiévale.

C’est là le problème majeur d’Inquisitio. Des récits de ce type foisonnent dans la bande dessinée ou le roman populaire, et il serait aussi inaccessible de les répertorier qu’inutile d’en faire la publicité imméritée. Mais cette série passe sur la télévision publique, financée par son argent, avec l’objectif de faire l’événement, et d’attirer le plus grand nombre de téléspectateurs. Est-il acceptable que ces derniers se voient servir pareille collection d’accusations contre le christianisme, dont certaines ne sont vraiment pas minimes ? Doit-il être de l’ordre de la « jubilation » pour les catholiques de France de se trouver ainsi catalogués au rang de l’obscurantisme, de la violence, de la misogynie, et enfin, de l’antisémitisme les plus aigus ?

Inquisitio de Nicolas Cuche joue avec le feu avec une très grande désinvolture, tout à l’inverse de l’esprit de responsabilité dont devrait faire preuve un artiste qui se voit confier l’opportunité rare et précieuse d’un programme aussi populaire qu’une série d’été. France 2 ne respecte ni son devoir de neutralité ni sa mission culturelle en laissant libre cours à un contenu qui est aussi ambigu dans ses principes que dans son exécution. Quant aux croyants, ils ne seront pas excessifs s’ils réclament d’être entendus à ce sujet, ni s’ils demandent une forme de réparation à ce récit insultant pour l’Eglise dont ils ont fait leur maison.

Inquisitio, une entreprise de décrédibilisation de l’Eglise

 

Inquisitio - Eglise

La diffusion de la série télévisée « Inquisitio » à une heure de grande écoute durant le mois de juillet ne peut pas ne pas susciter des réactions de la part de ceux qui sont attachés à l’image de l’institution qui les a enfantés à la vie nouvelle : l’Eglise. Non pas que les chrétiens nourrissent de l’appréhension vis à vis de la vérité historique. Mais dans le cas qui nous préoccupe, il ne s’agit aucunement d’une louable tentative de reconstitution du passé, et encore moins d’instruire le téléspectateur,  mais bien d’une déformation pure et simple (malintentionnée ?) des faits. Se taire équivaudrait alors à cautionner une contrevérité préjudiciable à la bonne perception de la nature de l’Eglise par nos contemporains.

Point n’est besoin qu’à l’ignorance en matière de foi, on rajoute encore l’erreur au sujet de l’histoire du christianisme. Celle-ci finirait presque par légitimer celle-là. La vérité n’a pas vocation à rester l’apanage d’une élite universitaire. « Monsieur tout le monde » est la première victime du scandale. Car méconnaître l’Eglise, c’est par voie de conséquence méconnaître le Christ. La responsabilité que nous avons de la première tire son importance de ce que nous sommes les missionnaires du second.

Sans entrer dans le détail du récit, il me paraît important de préciser les cinq piliers sur lesquels repose cette entreprise de décrédibilisation de l’Eglise : la légitimité des Temps Modernes, le fantasme, le désir de transparence, la détraditionnalisation, et enfin le manichéisme.

Les Temps Modernes se sont appuyés sur le Moyen-Age comme repoussoir « obscurantiste » afin de légitimer leur rupture fondatrice (Michelet). On croyait ce simplisme explicatif révolu : il n’en est apparemment rien, malgré les travaux des Le Goff, Régine Pernoud et les autres. Saint Thomas d’Aquin a créé une grandiose synthèse où il réconciliait foi et raison ? On taxera le projet de ratiocination scolastique. La doxa de l’« émancipation » ne pouvait s’appuyer que sur un contre-exemple caricatural pour asseoir le bien-fondé de son combat : rien ne pouvait mieux s’y prêter qu’un Moyen-Age de décor hollywoodien, oscillant entre fanatisme et machiavélisme.

Le fantasme est de tous les temps. Qu’on songe aux accusations de meurtres rituels d’enfants de la part des juifs, aux campagnes anti-jésuites du XVIIIe siècle qui aboutirent à la dissolution de la Compagnie de Jésus. Aujourd’hui les thèses « complotistes » prennent le relais et la part du segment de ce marché (11 septembre, affaire DSK, etc). Dans ce créneau qui fait vendre, le cocktail Eglise+Moyen Age est pain béni pour les scripts.

Le filon de la littérature traitant des Templiers est inépuisable, et comme par hasard, Rome y a toujours le mauvais rôle. Heureusement, comme dans le « Da Vinci Code », il se trouve toujours un bon journaliste anglo-saxon, peu rompu aux arcanes et replis des mille et uns labyrinthes menant aux anti-chambres des papes, à la candeur et la véracité toutes protestantes, pour déjouer les conspirations. Sauf qu’à l’époque d' »Inquisitio », les Etats-Unis d’Amérique n’existaient pas encore. On s’en passera.

C’est bien connu : le Vatican nous cachera quelque chose jusqu’à la fin des temps. « Inquisitio » ne fait pas exception au fantasme. Ah ! Les coulisses des palais des papes, les chambres de torture, les apartés des nones. « Mais c’est fini, nous allons vous révéler ce qui se cache sous ces sociétés secrètes, sous ces bures, sous cette onction ecclésiastique. Tout ce que avez toujours rêvé de savoir sans jamais oser le demander ! » Notons au passage que la période choisie n’est pas celle des temps reculés des Mérovingiens. Trop barbares pour être à la fois vicieux et hypocrites. Le Grand Schisme, séquence historique charnière entre fin du Moyen-Age et prémices des temps nouveaux, est mieux indiquée pour énerver les caractères, les conflits. Rome est déjà sur la défensive… De quoi pimenter le scénario. Il ne manquait plus que l’abbé Saunière et un zeste d’ésotérisme de bazar pour faire lever la pâte complètement. Mais l’anachronisme eût été un peu gros. On est dans la grande « Histoire » ici:  tel est du moins l’agrément, le nihil obstat, que se donne « Inquisitio » pour dispenser ses inepties.

L’Eglise : une hiérarchie, une tradition vivante, une discipline : tout ce que le meilleur des mondes possible biberonnant au Net a en horreur. Et je passe sur la morale sexuelle. Tout ce qui révulse la pulsion de Transparence intégrale. Les émules de Jullian Assange ne vont pas laisser passer l’opportunité. Si la morale a disparu, le moralisme se porte bien, merci. Les ligues de vertu foisonnent, veillent au grain, tout excitées par les nouvelles technologies et leurs capacités de flicage et de délation. Pourquoi se priver ? Les citoyens ont le droit de savoir ! La Vérité va éclater ! Il n’y pas de raison que la papauté passe au travers des mailles ! Le Net brouillant à plaisir la frontière entre public et privé, avec « Inquisitio », toute l’Eglise se voit soudain pipolisée !

Mais qu’on se rassure, c’est pour la bonne cause.  Pourquoi la papauté d’Avignon échapperait-elle d’ailleurs à la privatisation de l’espace public, quand les présidents de la République y succombent plus souvent que ne le prévoit la Constitution ? Pourquoi Catherine de Sienne n’aurait-elle pas droit elle aussi à son quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol (mais peut-être pas de la façon qu’elle aurait souhaitée) ? Dans notre société indifférenciée, c’est tout juste si on la distinguera d’Arthur ou de Loana. Avec « Inquisitio », la télé-réalité s’invite au Palais des papes. Quel dommage que la web-cam soit arrivée si tard !

Les Temps Modernes n’ont désiré trouver qu’en eux-mêmes les ressources pour se construire. Ce que l’on appelle leur auto-fondation. Ne rien devoir au passé. Récuser la pertinence de toute tradition. S’appuyer sur leurs seules forces. Ne compter que sur eux-mêmes. Afin que pareille présomption soit croyable, il était nécessaire au préalable de peindre le passé avec les couleurs les plus sombres. La modernité ôtait ainsi tout crédit à une quelconque tradition qui aurait sabordé le projet dans l’oeuf. L’Eglise, qui tenait les clefs de notre civilisation depuis des siècles, ne pouvait que faire les frais d’une telle entreprise. « Le passé, connais pas! » Enfin, si, un peu. « Inquisitio » se charge justement de nous montrer ce à quoi nous avons échappé !

Enfin, il y a l’improbable manichéisme affiché par la série télé.  Les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Recette incontournable de tout  bon scénario du prime time. Que voulez-vous, on n’a plus le temps de faire dans la subtilité. Le cerveau disponible pour Coca-Cola s’accommode assez mal de circonvolutions proustiennes. A vingt heures 45, la télé marche à l’affect, au ressenti. La réflexion, c’est pour plus tard. En prime time, l’écran nous tient en hypnose par le frisson, en nous faisant adorer détester ce dans nous croupirions encore sans l’intervention providentielle du Progrès.

« Inquisitio » joue à nous faire peur, et on aime ça, comme des enfants avec le Loup. Angoisse rétroactive : on l’a échappé belle ! Du faîte de l’évolution où il est parvenu, le terrien du vingt et unième siècle contemple les temps barbares avec un mélange de révulsion, de fascination et d’horreur. C’est si bon de se croire bon. Mais gare ! Le danger rôde toujours ! Sainte Laïcité, protégez nous, j’ai confiance en Vous !

Rien de tel que l’exécration du passé pour s’applaudir de ce que nous sommes. Ou comment le Moyen-Âge est mis au service du contentement de soi. L’esprit critique peut devenir une bête féroce : mieux vaut lui donner en pâture les âges d’obscurantisme et continuer  à jouir tranquillement de notre confort mental. Pour dormir du sommeil du juste, le Bien se donne le spectacle du Mal. La recette vaut tous les somnifères. Et c’est un fait que pour se cacher à lui-même son conformisme foncier, pour exorciser son mal-être, pour donner un aliment à son excitation que l’ingurgitation de Red Bull a rendue hors contrôle, pour se sentir tout simplement exister, l’homme postmoderne a besoin de combats, de revendications, de citoyenneté conjuguée sur tous les tons.

Sans compter qu’en exhibant à la vindicte du téléspectateur des personnages du passé, il ne risque pas de procès. Surtout il parie que l’Eglise tendra l’autre joue. C’est inscrit dans ses statuts, paraît-il. N’est-ce pas elle qui a donné le branle au vaste mouvement de repentance qui a saisi tout l’Occident ces dernières décennies ? Le Bien, le Mal:  on est en terrain connu. L’hérésie manichéenne réservait cette bi-partition à deux principes incréés. Le radicalisme idéologique contemporain, lui, en fait l’instrument d’une séparation de l’humanité en deux camps. On sait où conduit ce genre de simplisme. La spirale de persécution, privée d’aliment par notre mauvaise conscience post-coloniale, finit par se retourner dans son emballement contre le dernier bastion encore disponible pour la stigmatisation : l’Eglise.

On n’est plus dans la réversibilité des mérites, comme dans la communion des saints, mais dans la réversibilité du lynchage. Et tant pis si au passage on passe sous silence la protection qu’apporta aux Juifs Clément VI durant la peste noire. Sans nier l’antisémitisme chrétien, il eût été quand même profitable à la vérité historique de mentionner  le rôle positif joué par la papauté envers les enfants d’Israël à cette période. Mais notre époque, comme l’informatique, ne fonctionne plus qu’en langage binaire. C’est noir ou c’est blanc. On a déjà toutes les peines du monde à apprendre la syntaxe à nos enfants: si en plus il faut revoir nos jugements historiques, le budget de l’Education Nationale n’est pas prêt d’être revu à la baisse.

Mais au-delà de la vérité historique, de la problématique de légitimité, des fantasmes, du prurit de transparence, du simplisme explicatif, n’ayons pas peur de porter le débat plus haut, dans la sphère théologique. L’Eglise est le Corps du Christ. Elle est un mystère de communion qui transcende les époques. Ainsi, Catherine de Sienne est ma soeur en Christ. Nous sommes de la même famille, au sens le plus littéral du terme. La postmodernité peut-elle comprendre pareille réalité théologale ? Pourra-t-elle admettre qu’en attentant à sa réputation, en la faisante passer pour une fanatique, c’est un peu moi-même qu’elle bafoue, tout pécheur que je suis ? L’individualisme contemporain peut-il intégrer cette solidarité de tous les membres de l’Eglise entre eux, et qui fait que lorsque l’un est pris injustement à partie, tous les autres en ressentent le contrecoup ?

Pour conclure, voyons plus en aval, au-delà de ce sinistre réquisitoire que n’aurait pas désavoué Fouquier-Tinville. De quoi ces attaques sont-elles le signe ? « De quoi sont-elles le nom » comme on dit aujourd’hui ? En fait, la postmodernité est à bout d’arguments contre le christianisme. Elle se débat. Elle sait sa dette envers lui, et il lui en coûte beaucoup, beaucoup trop, de la reconnaître. Aussi en est-elle réduite à faire les fonds de tiroir pour essayer d’en extirper ce qui reste d’actes d’accusation du passé. Mais avec un peu de retard tout de même, car le Magistère de l’Eglise, avec Jean-Paul II, a déjà reconnu les errements de celle-ci dans Tertio millennio adveniente.

La question se pose maintenant en ces termes : ce feuilleton est-il le signe de l’imminence de la révélation de la vérité du christianisme ? S’il est peut-être trop pour répondre positivement, cela nous amène toutefois à reconnaître les logiques à l’oeuvre dans les assauts de cet antichristianisme : celui-ci redouble de pugnacité dès lors qu’ils sent sa  fin prochaine. On se référera avantageusement à l’«Apocalypse » pour vérifier la pertinence de ce point de vue. Non pas que la Parousie soit pour demain, mais  peut-être sommes-nous à la veille de la reconnaissance par la Modernité de sa dette à l’égard du christianisme.

Quoiqu’il en soit, les chrétiens seraient bien avisés de saisir l’occasion de cette démonstration de mauvaise foi pour tenter d’en persuader leurs contemporains. L’idéal serait en effet que la postmodernité se pénètre de l’idée qu’elle ne peut perdurer sans les acquis du christianisme. Situation paradoxale ! D’un côté, elle s’assoie dessus, de l’autre, elle le vampirise ! On bénéficie de la plus-value culturelle de la « transgression » tout en profitant de la liberté issue de la foi chrétienne qui permet cette même « transgression ». Mieux : on se veut plus chrétien que les cathos (pour ma part je ne suis pas jaloux : s’il se trouve des meilleurs que moi, j’augmente mes chances de le rester). A l’appui d’une telle revendication, il y a la thèse selon laquelle l’Eglise aurait « trahi » le message initial. Vielle rengaine inusable. C’est le « christianisme sans le Christ » en lequel Soloviev voyait la marque de l’Antéchrist. Il faudrait faire toucher du doigt à la postmodernité la contradiction de sa position, éventualité peu vraisemblable à vue humaine pour ce qui touche  le magistère culturel dont est issue la série télévisée « Inquisitio ».

Mais le défi est à relever. « Rien n’est impossible à Dieu » comme il est dit à deux reprises dans la Bible à propos de deux naissances miraculeuses (Isaac et Jean-Baptiste).  Dans le cas de la postmodernité, il en va également d’une nouvelle naissance pour ses ouvriers de la dernière heure qui, à la différence de ceux de la parabole évangélique, voudraient être bien mieux payés que leurs devanciers. Tel est  un des enjeux de la nouvelle évangélisation.

 

J-M Castaing