Idée reçue : l’interdiction de disséquer un animal

Le premier épisode d’Inquisitio nous montre le médecin juif David de Naples disséquer un rat. La dissection est clandestine car ils redoutent que l’Église, à travers l’Inquisition, ne découvre cette pratique et les condamne au bucher. En effet, la série nous présente une Église interdisant toutes les dissections scientifiques qu’elles soient sur des cadavres humains ou animaux.

Faux ! En 1378, les dissections humaines étaient en effet rares, mais les dissections sur les animaux étaient courantes dans l’apprentissage des futurs médecins. L’historien de la médecine Alain Bouchet dans son cours sur les leçons d’anatomie sur les animaux mentionne que l’école de médecine de Salerne « si célèbre au Moyen-âge » avait adopté les dissections sur les animaux en suivant les préceptes de la médecine de l’antiquité, notamment de Galien.

L’École de médecine de Salerne, en Italie du Sud, a été la première grande institution médicale d’Europe. Elle était d’abord un monastère et elle est née sous la forme d’un dispensaire au IXème siècle. C’est l’évêque du lieu, Alfan qui a permis son développement au XIème siècle. Cette école, qui a recueillis les traités médicaux de l’antiquité (Galien, Dioscoride, Hippocrate…) mais aussi les traités arabes, était une institution…catholique.

Inquisitio ne précise pas si son héros « David de Naples » a étudié à Salerne… cela aurait pu se concevoir car David « de Naples » doit être originaire de cette ville qui se trouve à côté de Salerne… Donc ce personnage qui craint l’Inquisition pour ses dissections aurait appris chez des médecins chrétiens (religieux, mais aussi religieuse car les femmes pouvaient être médecins) à disséquer des animaux… Invraisemblable, et dommageable contradiction.

Pour en savoir plus : les conférences d’histoire de la médecine de l’Université Lyon I

 

Qui était Pierre de Luxembourg ?

Pierre de Luxembourg

La série Inquisitio nous montre un curieux personnage : un juvénile cardinal de 17 ans, illuminé et presque débile qui a la réputation de « faire des miracles » (alors que ceux-ci, bien évidemment, sont voulus par l’Eglise, qui paye des gens pour faire semblant de guérir). La série affirme qu’il s’agit de Pierre de Luxembourg… personnage ayant réellement existé, bienheureux de l’Eglise catholique et qui n’était en rien illuminé et « débile ». Bien au contraire, il s’agissait d’un esprit très brillant, très pieux, charitable et qui lutta contre le schisme. Voici son histoire :

Pierre, fils du comte Guy de Luxembourg et de la comtesse Mahaut de Châtillon, naquit au château de Ligny-en-Barrois, en Lorraine, le 20 juillet 1369. Orphelin très jeune, il fut envoyé dés l’âge de 8 ans à Paris pour étudier. Ce fut un élève précoce et brillant, aimant chanter et danser, mais aussi pieux et mystique, se confessant tous les jours, charitable envers les pauvres et pacificateur dans une université turbulente.

En 1380, pendant plusieurs mois, il fut livré en otage aux Anglais à Calais pour la libération de son frère aîné. Il avait à peine 15 ans quand il fut nommé évêque de Metz par l’entremise de son frère et il accepta par obéissance et à regret. Il a été nommé à cette charge par l’antipape d’Avignon Clément VII…Mais le Pape de Rome Urbain VI nomma lui aussi un évêque de Metz : Tilman Vuss de Bettenburg. Il y avait donc deux évêques concurrents pour ce diocèse… Situation dû au Grand Schisme d’Occident qui a divisé la chrétienté en deux.

Une accumulation de situations conflictuelles le contraignirent bientôt à abandonner son diocèse et à revenir dans sa ville natale. A la demande du Roi de France, il fut créé cardinal-diacre par le pape d’Avignon Clément VII, il reçut l’ordination diaconale à Pâques 1384 en la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il était chanoine.

Selon le désir du pape, il se rendit à Avignon pour résider à la cour pontificale. Depuis six ans déjà, le grand schisme d’Occident divisait l’Église et le jeune cardinal, qui souffrait beaucoup de cette déchirure, fut tout ce qui était en son pouvoir pour y mettre un terme. Il s’imposait à cette fin des nuits en prière, des jeûnes et de très grandes mortifications en affirmant : « L’Église de Dieu n’a rien à attendre des hommes, de la science ni de la force armée, c’est par la piété, la pénitence et les bonnes œuvres qu’elle doit être relevée et elle le sera. Vivons de manière à attirer la miséricorde divine ».

Déjà marqué par la souffrance et par une santé chétive, il avait une grande dévotion pour la passion et la croix du Christ, qui lui valut la grâce d’une vision extatique de Jésus Crucifié au cours d’une visite à Châteauneuf-du-Pape. En 1386, sa santé donna de très sérieuses inquiétudes et il dut résider à Villeneuve, de l’autre côté du Rhône. Déchargé désormais de toute obligation, il allait prier longuement à la Chartreuse proche de sa demeure. Mais ses forces déclinèrent rapidement car le mal s’aggravait ; il restait cependant calme, patient, peu exigeant et toujours souriant. Alors qu’il n’avait pas encore tout à fait 18 ans, il mourut le 2 juillet 1387 en murmurant : « C’est en Jésus Christ mon Sauveur et la Vierge Marie que j’ai remis toutes mes espérances ». A sa demande, il fut enterré à Avignon dans le cimetière Saint-Michel des pauvres. Aussitôt les miracles se multiplièrent sur sa tombe et sa réputation de sainteté ne cessa pas de grandir, entraînant l’ouverture de son procès de canonisation. Néanmoins, par suite de diverses vicissitudes historiques, il ne fut béatifié que le 9 avril 1527 par le pape Clément VII. Ses reliques, conservées jusqu’à la Révolution dans l’église du Couvent des Célestins édifié pour les garder, sont vénérées depuis 1854 dans l’église Saint-Didier d’Avignon, à Châteauneuf-du-Pape et à Ligny-en-Barrois. Son chapeau cardinalice, sa dalmatique et son étole diaconale sont encore visibles en l’église Saint-Pierre d’Avignon.

Saint François de Sales, qui avait pour lui une profonde dévotion depuis son enfance, voulut venir prier sur son tombeau en novembre 1622, un mois juste avant sa mort, et il déclara alors : « Je n’ai jamais rien lu qui m’eût donné autant de confusion sur ma vocation ecclésiastique que la vie de ce jeune cardinal ».

Les grandes étapes de l’évolution intérieure de Catherine 2/3

Sainte Catherine de Sienne est une très grande mystique. La série Inquisitio nous présente une image inventée de Catherine qui est radicalement différente du véritable personnage. Le feuilleton la réprésente comme une fausse mystique usant de procédés chimiques (la mandragore) pour faire de faux miracles. Nous l’avons déja vu : ce n’est historiquement pas exact.

Le témoignage de Raymond de Capoue est éclairant sur ce sujet : il décrit une série d’expériences mystiques et de phénomènes que Catherine a connu. Ils ont tous été des grandes étapes de l’évolution intérieure de Sainte Catherine de Sienne. Voici la deuxième partie du récit de ces grandes étapes.

 

Le Seigneur la guide dans les voies de la perfection 

Ce ne fut ni un homme ni un ange, ce fut lui-même qu’il donna comme maître à son épouse bien-aimée. Comme elle me l’a révélé, le Seigneur Jésus-Christ daigna lui apparaitre dès qu’elle se fut enfermée dans sa cellule et l’instruisit pleinement de tout ce qui pouvait être utile à son âme : « Par ses inspirations ou dans ses apparitions manifestes, il me parlait comme je vous parle maintenant »… Elle m’avoua  qu’au début elle craignit tout d’abord qu’il y eût là quelque piège de l’ennemi, qui se transforme si souvent en ange de lumière. Cette crainte ne déplut nullement au Seigneur. C’est alors qu’il lui donne un enseignement pour reconnaitre si la vision vient de Dieu ou du démon. Cet enseignement sera réexposé par la suite dans le Dialogue. (I-8 p82) 

Les derniers états parfaits de « l’ami et de fils » 

(I-11 p112) Après de durs combats alors que le Seigneur avait retiré sa présence elle reçoit un accroissement de grâce : « ma fille…désormais je t’apparaitrai plus fréquemment et plus familièrement ». Le terme de « fille » est utilisé pour la première fois par le Seigneur. (P113) « le Seigneur…amenait avec lui quelquefois sa très glorieuse Mère, ou le bienheureux Dominique, ou bien encore Marie-Madeleine, Jean l’évangéliste, l’apôtre Paul…Mais souvent il venait seul et s’entretenait avec Catherine comme un ami avec son ami le plus intime. Souvent même le Seigneur se promenait avec elle dans la chambre, ils disaient ensemble les psaumes, comme l’auraient fait deux religieux. 

Catherine illettrée apprend miraculeusement à lire 

Je dis qu’elle savait lire sans l’avoir appris d’aucun homme de ce monde… Elle avait été si bien été instruite par Dieu (à sa demande) qu’elle put déchiffrer tous les caractères aussi bien que l’homme le plus instruit. Tout en lisant très rapidement elle n’était pas capable d’épeler… bien plus elle connaissait à peine les lettres. (I-9 p114) 

Le Seigneur Jésus-Christ l’épouse dans la foi 

Son cœur s’éprit du saint désir d’atteindre le degré parfait de la foi…elle se mit donc à demander au Seigneur qu’il voulut bien lui donner une foi plus grande, si solide que nulle force contraire ne pût la briser et l’abattre. Un jour le Seigneur lui répondit : « Tu as rejeté loin de toi et fui à cause de moi toutes les vanités de ce monde…Voici que moi ton Créateur et ton Sauveur je t’épouse dans une foi que tu conserveras sans aucune atteinte, jusqu’au jour où tu célèbreras dans les cieux avec moi, des noces éternelles. Courage donc ma fille, accomplis désormais virilement et sans aucune hésitation toutes les œuvres que l’ordre de ma Providence te remettra entre les mains. Parce que tu es armée de la force de la foi, tu triompheras de tous tes adversaires ». (I-12).

[1] Les citations proviennent de «La Viede Sainte Catherine de Sienne » – réédité par Ed. Pierre Téqui. Texte original du Bienheureux Raymond de Capoue, l’un des derniers confesseurs de Catherine et écrit entre 1385 et 95, traduit du latin par le R.P. Hugueny, dominicain et édité en 1903 par Ed. Lethielleux. Le chiffre romain correspond à l’une des trois parties de l’ouvrage, le chiffre arabe au  n° du chapitre. Le n° de page correspond à  la nouvelle édition.

Les grandes étapes de l’évolution intérieure de Catherine 1/3

Sainte Catherine de Sienne est une très grande mystique. La série Inquisitio nous présente une image inventée de Catherine qui est radicalement différente du véritable personnage. Le feuilleton la réprésente comme une fausse mystique usant de procédés chimiques (la mandragore) pour faire de faux miracles. Nous l’avons déja vu : ce n’est historiquement pas exact.

Le témoignage de Raymond de Capoue est éclairant sur ce sujet : il décrit une série d’expériences mystiques et de phénomènes que Catherine a connu. Ils ont tous été des grandes étapes de l’évolution intérieure de Sainte Catherine de Sienne. Voici la première partie du récit de ces grandes étapes.

La première rencontre

Un premier contact dès l’âge de 6 ans: Elle voit le Christ revêtu des vêtements pontificaux qui lui sourit et la bénit. A partir de cette heure, notre petite enfant montra dans ses vertus et dans ses mœurs la maturité d’une personne avancée en âge, et une sagesse étonnante. Ses parents sont dans l’étonnement. A 7 ans, sur les pas dela Vierge Marieelle fait un vœu secret de virginité. (I-2 p 27[1]).

Vers l’âge de 12 ans elle découvre la « cellule intérieure »

Lorsqu’elle atteint l’âge nubile vers sa douzième année ses parents commencèrent à penser à son mariage comme c’était la coutume. Ils ignoraient son vœu de virginité. « Mais Catherine, sous l’inspiration du Seigneur découvrit les embûches de l’ennemi ; elle se mit immédiatement avec plus de soin et de courage à prolonger ses oraisons…à fuir toute relation avec les hommes et à montrer aux siens par des signes manifestes qu’elle n’entendait nullement se laisser livrer à un époux corruptible et mortel, alors qu’une grâce si précieuse avait commencé de lui donner dès son enfance, comme immortel époux, le Roi des siècles ». (I-4 p44) Elle subit une longue et dure persécution de la part de ses parents ; ceux-ci « décrétèrent que Catherine n’aurait plus de chambre particulière pour s’y retirer et qu’elle serait occupée tout le jour aux différents services de la maison. Ils pensaient ne lui laisser ainsi aucun lieu et aucun moment pour prier et s’unir à son époux. Afin qu’elle parût davantage vouée au mépris, ils congédièrent une fille de service et employèrent notre vierge aux lavages de la cuisine…Rien de tout cela ne l’ébranla. Elle se fit dans son cœur, sous l’inspiration de l’Esprit saint, une cellule bien secrète, d’où elle résolut de ne jamais sortir pour quelque affaire que ce fut. De la sorte au lieu d’avoir comme auparavant une cellule extérieure où elle pouvait s’enfermer quelquefois mais d’où elle devait sortir de temps en temps, il arriva que s’étant fait une cellule intérieure…elle n’en sortait jamais ». (I-4 p46)Cet épisode est rappelé par Dieu lui-même dans « le Dialogue : « …Ceux qui sont sur le chemin de la perfection observent la doctrine qui tu sais, t’a été donnée par ma Vérité (le Seigneur Jésus-Christ) au début de ta vie alors que tu demandais avec un grand désir comment parvenir à la parfaite pureté. Pendant que tu songeais de quelle façon tu pouvais atteindre cet état tu sais ce qui te fut répondu pendant ton sommeil. Mais la réponse ne se manifesta pas seulement dans ton esprit ; le son d’une voix résonna dans ton oreille, de sorte que si tu te souviens bien, tu revins à la conscience de ton corps alors que ma Vérité te disait « veux-tu arriver à la parfaite pureté et être libérée de tout scandale et que ton esprit ne se scandalise plus de rien ? Eh bien tâche d’être toujours unie en Moi par amour… Il te faut faire encore une autre chose…: Quelle que soit la chose que tu puisses voir faire ou dire, par qui que ce soit, contre toi ou contre d’autres, ne jamais jugerla Volontéqui se manifeste en eux et en toi » /ch100.

[1] Les citations proviennent de «La Vie de Sainte Catherine de Sienne » – réédité par Ed. Pierre Téqui. Texte original du Bienheureux Raymond de Capoue, l’un des derniers confesseurs de Catherine et écrit entre 1385 et 95, traduit du latin par le R.P. Hugueny, dominicain et édité en 1903 par Ed. Lethielleux. Le chiffre romain correspond à l’une des trois parties de l’ouvrage, le chiffre arabe au  n° du chapitre. Le n° de page correspond à  la nouvelle édition.

Idée reçue : « Au Moyen Age, l’Eglise est obscurantiste »

Une autre idée reçue (qui sert au passage celles sur l’Inquisition) : « Au Moyen Age, l’Eglise est obscurantiste »

Faux ! La foi et les vocations religieuses sont à leur optimum à l’âge féodal. La religion imprègne tous les aspects de la vie quotidienne. Même les laïcs pratiquent beaucoup : messes et prières quotidiennes, pénitences, pèlerinages. C’est le plein boum des ordres monacaux (40 000 fondations entre le IXe et le XIIe siècle), des édifications d’églises et de cathédrales. C’est l’âge d’or de Cluny.

Mais, le rôle de l’Eglise ne se limite pas à l’évangélisation des foules et à la distribution des sacrements. Les monastères sont autant des foyers de prière que des centres d’étude. La preuve en est (entres autres) l’abondance et la qualité des manuscrits de la bibliothèque du Mont-Saint-Michel. C’est l’Eglise qui détient le savoir. Mais, elle ne le confisque pas ou ne le réserve pas à des élites privilégiées (comme fera la monarchie de l’Ancien Régime), elle le répand. Les écoles monastiques enseignent aux filles comme aux garçons de toutes les couches sociales. Les monastères et les couvents hébergent les meilleurs spécialistes de toutes les disciplines.

L’Eglise est aussi pleinement engagée dans la société de son temps. Le premier à faire explicitement référence aux ‘’droits de l’homme’’ est Alcuin, moine et ministre de l’instruction publique de Charlemagne. L’Eglise n’aura de cesse de défendre la condition humaine à la fois en combattant l’esclavage (cf. § Les paysans sont tous esclaves), la répudiation, la polygamie et la pauvreté. En effet, quand on constate la profusion des établissements nommés ‘’hôtel-Dieu’’ ou ‘’maison-Dieu’’, qui étaient non pas des églises mais des hôpitaux et des lieux d’asile pour les pauvres, on comprend bien que le principal souci de l’homme du Moyen Age est l’expression de la charité chrétienne ! L’Eglise ne se contente pas de se charger à elle seule de l’aide aux pauvres, elle sermonne aussi les riches contre le prêt avec intérêts qui, selon elle, représente un vol qui contredit l’Evangile. Elle engage les riches à prêter aux pauvres par charité et non pour s’enrichir.

Inquisitio ou l’image tronquée de l’Église

Inquisitio

 

Frère Samuel, prêtre de la communauté Saint-Jean et philosophe, s’interroge dans Le Figaro sur les représentations caricaturales de l’Église véhiculées par la série de France 2.

Obscurantisme, fanatisme, antisémitisme, orgueil du pouvoir, débauche, violence et injustice : le regard sur l’Eglise du XIVème siècle de la série Inquisitio est sans nuance. Conçue comme un cocktail sulfureux pour détente estivale, la saga de France 2 compile sans respect de l’histoire et jusqu’au ridicule (Catherine de Sienne en hystérique inquisitrice, vengeresse et morbide !) toutes les perversions, de toutes les religions, de toutes les époques –on a même droit au terrorisme bactériologique- en les projetant sur le schisme avignonnais et son Eglise provençale. Ces déviances, au long des siècles, n’ont bien sûr pas épargné le christianisme, mais lui sont-elles caractéristique, sont elles intrinsèques au religieux ou le lot funeste de toute institution communautaire puissante et de grande ampleur ?

Pourtant, Avignon, l’Eglise des XIV et XVème c’est aussi et même d’abord : l’émergence de la conscience de la dignité de chaque personne humaine comme sujet de droit et de devoir, le commencement d’un grand débat et d’une réflexion critique sur les enjeux du pouvoir politique et la complexité du pouvoir ecclésiastique, et surtout l’efflorescence d’un mouvement artistique et culturel de grande ampleur qui inaugure la Renaissance. C’est ce qui fascine les historiens mais aussi les auteurs qui se penchent sur cette période : le mélange entre le meilleur des interrogations existentielles qui vont devenir celle de la modernité et les peurs et représentations archaïques qui continuent de hanter l’inconscient et le vie collective. Mais pourquoi cet acharnement récurent à véhiculer une vision caricaturale et obscurantiste dans laquelle on enferme finalement l’Eglise de Constantin à Pie XII ?

Sans doute parce que le doute et le soupçon contemporain sur le pouvoir politique et institutionnel d’une part, et la méfiance et le désespoir à l’égard d’une Vérité religieuse ou spirituelle d’autre part fusionnent et se cristallisent à propos de l’Eglise. Mais plus profondément parce qu’en reprochant à l’Eglise, et pour une part à juste titre, de n’avoir pas été respectueuse de l’homme, s’exprime la déception qu’elle n’ait pas été fidèle à l’Evangile et au Christ. Ne faut-il donc pas, par honnêteté, rappeler en quoi elle l’a pourtant et souvent été, et contribuer avec exigence et bienveillance à ce qu’elle le devienne plus  et plus intégralement…au bénéfice de tous ?

 

© Tribune publiée dans Le Figaro, reproduite sur L’Inquisition pour les nuls avec l’aimable autorisation de son auteur.

 

Quelle réaction de l’Eglise au catharisme ?

La réaction de l’Eglise

Comme à chaque hérésie, l’Eglise convoque d’abord un concile pour examiner la pertinence de l’hérésie. En fait, entre 1119 et 1215, ce ne sont pas moins de 7 conciles qui analysent et condamnent les thèses cathares !

1 – La mission

Comme on le voit, le combat est d’abord théologique et missionnaire. ‘’La foi doit être persuadée, non imposée’’ affirme Bernard de Clairvaux. ‘’Mieux vaut absoudre les coupables que s’attaquer par une excessive sévérité à la vie d’innocents’’ renchérit le Pape Alexandre 3, ou encore ‘’L’indulgence sied mieux aux gens d’Eglise que la dureté’’. Un gros effort de rééducation chrétienne est fait dans le midi toulousain, d’abord confié aux évêques locaux et au clergé. Mais cette démarche n’obtient que peu de résultats. En effet, certains évêques possèdent des liens familiaux avec des seigneurs acquis au catharisme. Ils se montrent donc peu empressés d’évangéliser. Quant au bas clergé, il ferme souvent les yeux pour avoir la paix…La papauté fait alors appel à des personnalités venues du nord de la France. Saint Bernard de Clairvaux effectue une tournée de prédication dans le midi. Sans résultat, là encore.

La papauté ne se décourage pas et continue à envoyer des missionnaires. En 1200, c’est Pierre et Raoul de Castelnau, deux frères cisterciens, qui vont de village en village, haranguant les fidèles. En 1204, Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, leur prête main forte et prêche beaucoup autour d’Albi. En 1205, Diego, évêque d’Osma et son sous-prieur de chapitre, Dominique de Guzman, se consacrent à leur tour à la lutte contre l’hérésie. Ils parcourent la campagne pieds nus, sans équipage et sans argent, multipliant les conférences contradictoires avec les représentants du catharisme. Ils obtiennent 150 retours à l’Eglise à Montréal, près de Carcassonne, en 1206. La même année, à Fanjeaux, Dominique fonde un couvent avec des hérétiques converties. Dix ans plus tard, l’ordre des Dominicains nait à Toulouse.

Enfin, en 1213, Innocent 3 pose les bases d’un tribunal ecclésiastique pour juger les hérétiques. C’est Grégoire IX qui par sa bulle Excommunicamus fondera l’Inquisition en 1231. Celle-ci est généralement bien accueillie par la population qui a à cœur de voir le catharisme disparaître (cf notre rubrique sur l’Inquisition).

2 – L’intrusion du temporel

Mais, la lutte contre le catharisme va prendre un tour militaire. En effet, les troubles à l’ordre social sont tels que dès 1177, le comte Raymond V de Toulouse ordonne aux cathares de renoncer à leurs pratiques. Mais, son successeur, Raymond 6, se montre beaucoup plus conciliant avec eux. Il espère en effet récupérer les biens de l’Eglise. Excommunié et absous deux fois, il continue à tolérer le prosélytisme des parfaits. En 1207, Innocent 3 pousse alors le roi Philippe Auguste à intervenir. Mais, celui-ci se montre bien peu empressé : il redoute l’ingérence du Pape dans son royaume. De plus, il est occupé ailleurs, il combat contre les Anglais. En 1208, c’est l’incident majeur. Pierre de Castelnau est assassiné et on soupçonne Raymond 6 d’avoir commandité le crime. Innocent 3 décide alors de prêcher la croisade contre les hérétiques.

La croisade commence en 1209, sans le concours du roi de France qui s’en tient à sa position initiale. C’est Simon de Montfort, un seigneur d’Île-de-France, qui prend la tête des opérations. Nombre de chevaliers languedociens l’accompagnent. Raymond 6 subit d’abord plusieurs défaites à Béziers, Carcassonne et au Muret (1213). En 1218, au siège de Toulouse, Simon de Montfort est tué. Son fils Amaury prend la relève. En 1224, il est battu par le nouveau comte de Toulouse Raymond 7. En 1226, le roi a changé. C’est désormais Louis 8 qui, plus soucieux que son père de l’issue du conflit, lance une expédition. Mais la mort prématurée du monarque l’interrompt un temps. Elle est reprise en 1227 et aboutit à la signature du traité de Meaux en 1229 par lequel Raymond 7 cède le Bas Languedoc à la couronne. Il conservera tout de même le Toulousain, l’Agenais et le Rouergue. Le comté de Toulouse reviendra cependant à la France à la mort de Raymond 7. La croisade est terminée, mais pas le problème cathare.

Dix ans plus tard, le vicomte Raymond Trencavel, vassal de Raymond VII, se rebelle mais est vaincu par les troupes royales en 1240. Saint Louis lui fait promettre de détruire Montségur, qui depuis 10 ans forme le dernier bastion spirituel et militaire du catharisme. Raymond VII s’exécute mollement et, sans surprise, échoue. En 1242, deux inquisiteurs sont assassinés à Avignonet, près de Toulouse, à l’instigation de Raymond 7 à nouveau dressé contre le roi. Alors, en 1244, c’est l’armée royale qui prend possession de Montségur. Refusant d’abjurer, 225 parfaits (chiffre incertain) montent sur un bûcher géant et leur repaire est détruit. Les ruines qui se dressent sur l’actuel site de Montségur sont en réalité celles d’une forteresse royale construite après le rattachement du Languedoc à la France. Il en est de même pour les autres châteaux dits cathares de la région.