Catherine de Sienne, femme actuelle (3/3)

Sainte Catherine de Sienne

Quelle est la personnalité humaine et spirituelle de Catherine de Sienne et son rôle principal en son temps ? Qu’est-ce qui la distingue du personnage décrit dans Inquisitio ?

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

Mais qu’était réellement Catherine de Sienne ? Quelle était sa personnalité et quel fut son rôle réel ? Fut-elle un « homme d’Etat », une « femme d’Eglise » ?

Elle n’a pas vraiment conseillé les papes. Elle n’a pas été régulièrement consultée par eux. Elle donne des conseils très généraux. Elle n’a pas d’idées très originales. Elle a des vues assez vagues. Elle a un manque cruel de réalisme politique. Elle est finalement assez incompétente.

Elle a échoué partout. La prédication de la croisade était inopportune ; elle n’a pas réussi à la mobiliser. Durant son ambassade à Florence, elle a été le jouet des Florentins. Elle s’est laissée tromper deux fois. Son idéal de réforme de l’Eglise était trop élevé et pas assez adapté. Elle n’a pas réussi à faire venir à Rome les religieux qui devaient constituer le « conseil des spirituels » qu’elle souhaitait vivement. Après le début du schisme, son activité épistolaire n’a rien donné.

Pourtant il y a un  point où elle a réussi : c’est dans l’accompagnement, la direction spirituelle. Elle a « donné la vie » à un certain nombre de personnes. Elle les a formées. Elle les a libérées d’elles-mêmes et les a aidées à se lancer dans l’existence, à prendre leur vie en main. Beaucoup d’entre elles seront aux avant-postes, au début du siècle suivant, mêlées à toutes les tentatives et mises en œuvre de réforme.

Catherine na jamais cessé de faire de l’apostolat individuel ou familial. Le Dialogue est un traité sur le progrès de l’âme, avec, au centre, le Christ Pont, le chemin et les étapes de la vie spirituelle. Ses lettres sont des lettres de conseil et d’accompagnement. Le plus grand nombre de ses lettres sont adressées à des personnes privées et ne traitent que de questions personnelles.

Elle fut une mère spirituelle. Elle était la mamma.

Si les lettres, amputées, pour la plupart, de leur partie narrative et anecdotique laissent de Catherine de Sienne l’impression d’une personne un peu hautaine, incapable de condescendre aux faiblesses d’ici-bas, très exigeante, sûre d’elle-même, prompte à lancer son fameux « je veux », qui n’admet aucune réplique, si le Dialogue nous met en contact avec une expérience mystique tellement haute, exprimée de manière tellement lointaine que le courage manque pour en goûter la réalité, la simplicité, le bon sens et la vitalité, en revanche le Procès de canonisation, qui n’est pas disponible en français, nous révèle, à travers des témoignages candides et par de délicieuses anecdotes, véritables fioretti, une Catherine, jeune fille ou jeune femme parmi d’autres jeunes filles et garçons, à la grâce toute toscane, qui a le don de faire descendre le ciel sur la terre, de rendre la religion attrayante, de mettre la jeunesse en contact avec le Christ et l’Evangile.

Raymond de Capoue présente aussi une Catherine détendue, spontanée, aimable, gracieuse, qui aime les fleurs, qui est ferme et tendre envers ses enfants, affectueuse et familière avec Jésus. Elle manipule plein d’images dont il faudrait faire la liste et qui devaient faire rire ou sourire et être retenues. Elle avait une liberté de parole, y compris avec ses confesseurs. Il y avait une vraie famille très soudée, très libre, aux rameaux divers à Sienne, à Pise, à Florence… les Caterinati.

Je voulais souligner ce point là, parce qu’il est unique et très caractéristique : son rôle de direction spirituelle, ses relations affectueuses et maternelles avec les jeunes, au moment des orientations décisives de leurs existences.

C’est cette caractéristique de la personnalité et du rôle de Catherine qu’il faudrait mettre en valeur pour le rayonnement de l’Ordre et son développement, ainsi que pour la vitalité et le rajeunissement de la famille dominicaine.

Catherine de Sienne, femme actuelle (2/3)

 Catherine de Sienne

Pourquoi Catherine de Sienne était-elle une femme qui vivait avec son temps et que nous enseigne-t-elle ?

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

L’Eglise et la société à l’époque de Catherine de Sienne

L’Eglise du XIVe siècle se trouve dans un processus assez fort de centralisation. Celle-ci a commencé au XIIIe siècle. Les ordres mendiants (saint Dominique et les Frères Prêcheurs en particulier) y ont fortement contribué, tout en en profitant pour leur propre développement. Dominique a travaillé en plein cœur de l’Eglise, a fréquenté la tête de l’Eglise. Au XIVe siècle, les papes d’Avignon ont favorisé l’organisation du pouvoir central dans l’Eglise, par la création des différentes instances composant la curie et permettant d’enraciner sur des bases juridiques fortes le pouvoir papal.

Dans le même temps, l’Italie tombe en poussière. Elle se restructurera par la suite. Mais on se trouve, au XIVe siècle, plutôt dans une période de déstructuration de l’Italie, et ceci pour trois raisons : l’effacement du pouvoir impérial ; la baisse d’influence du Royaume de Naples ; l’exil du pape à Avignon.

La société civile italienne est fortement marquée par la violence : rivalités politiques au sein des cités italiennes ; rivalités entre les cités italiennes ; développement d’un certain anticléricalisme ; guerres…

L’action de Catherine de Sienne

D’une part, son action a eu finalement un rayonnement assez limité au départ. On parle très peu d’elle dans les chroniques de l’époque. Son rayonnement véritable fut l’œuvre de ses disciples, c’est-à-dire de ceux qui se sont mis à sa suite. Son action publique s’est déroulée pendant un très petit nombre d’années, les cinq dernières années de sa vie. Durant ces cinq dernières années, son activité s’est intensifiée considérablement : une vie mystique très intense, une production littéraire très abondante (Le Dialogue, les Lettres, les Oraisons) et une action politique et sociale très développée.

Les faits 

1375 : Catherine va à Pise et à Lucques pour inciter les responsables politiques de ces deux villes à ne pas adhérer à la ligue anti-papale.

1376 : Elle part pour Florence (rebellée contre le pape ) et pour Avignon (contrairement à ce qui est affirmé dans la série Inquisitio, Catherine n’y rencontre pas Clément VII, qui n’est pas encore élu).

1377 : Elle voyage dans le val d’Orcia sur les terres d’une grande famille de Sienne, les Salimbeni, pour réconcilier deux branches de cette famille.

1378 : Catherine est envoyée en ambassade à Florence par le pape (janvier) ; après la mort, en mars, de Grégoire XI, c’est l’élection d’Urbain VI en avril et l’élection de l’anti-pape Clément VII en septembre ; en novembre, Catherine s’installe à Rome.

1379 : Catherine a une intense activité épistolaire pour inciter les hommes d’Eglise et les responsables politiques à suivre Urbain VI.

1380 : Mort de Catherine de Sienne.

Les papes en Avignon (2/2)

Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans la série Inquisitio
Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans la série Inquisitio
Michael Vander-Meeren (Clément VII) dans Inquisitio

Suite de notre série pour mieux comprendre le contexte historique d’Inquisitio… 

Le Grand Schisme d’Occident

En 1378, Urbain VI est élu pour succéder à Grégoire XI. Étant trop ouvertement le candidat de Naples il subit rapidement une révolte de la part des cardinaux français qui refusent de reconnaître la validité de son élection. Celle-ci s’est en effet faite sous la pression de la foule romaine en arme et sous la menace de manifestations continues. La non-validité de l’élection ayant été reconnue par le roi de France, certains cardinaux ne reconnaissent pas le pape et en élisent un autre, du nom de Clément VII.

Ce Grand Schisme est donc une triple crise : religieuse, politique et juridique. Religieuse, car la Chrétienté a perdu son unité du fait de la présence de deux pasteurs à sa tête, et du refus des papes de se démettre.Politique, car l’Europe est plus que jamais divisée. Le soutien a l’un ou l’autre pape se fait selon des considérations politiques et diplomatiques et non pas religieuses. Derrière ce schisme se dissimulent mal les rivalités entre la France et l’Empire, notamment pour le contrôle de la péninsule. Cette rivalité se double de luttes familiales et civiles en Italie, parmi les grandes principautés et les républiques, comme Naples, Florence, Gênes ou Venise. Enfin, à tout cela se surimpose le conflit anglo-français qui a débuté en 1337 et qui prend lui aussi des allures de crise européenne.

Juridique, car les deux camps rivalisent d’arguments et de preuves pour faire reconnaître la non-validité de l’élection du candidat opposé. La première question est de savoir si l’élection d’Urbain VI était invalide et donc s’il était légitime d’élire Clément VII. Pour les partisans de ce dernier Clément n’est pas un anti-pape. Dans la mesure où le choix d’Urbain VI n’était pas valide, du fait des menaces proférées à l’encontre des cardinaux, le siège de Pierre était vacant. En élisant Clément VII les électeurs du Sacré-Collège n’ont fait que le combler. Pour eux ils n’ont donc pas provoqué de schisme. C’est le camp d’en face qui est responsable du schisme, puisqu’il a maintenu Urbain VI en place, alors même qu’il n’était pas légitime.

Bien évidemment ce point de vue n’est pas partagé par le camp d’Urbain VI, qui développe une argumentation juridique inverse. La situation devient alors très difficile, car les arguties juridiques pèsent peu face à la volonté des clans d’imposer leur candidat.

La mort des papes ne résout pas la crise car les cardinaux romains ou avignonnais élisent un autre souverain. Ainsi lorsqu’Urbain VI décède en 1389 la crise aurait pu se résoudre, puisque Clément VII redevenait alors le seul pape. Sauf que l’élection de Boniface IX pour succéder à Urbain VI n’a fait que la raviver. De même, à la mort de Clément VII en 1394 un autre pape est élu en Avignon en la personne de Benoît XIII. Les élections de successeurs et la durée du schisme font craindre aux esprits lucides que l’on s’habitue à la situation et que la Chrétienté reste définitivement séparée. L’enjeu de l’unité est alors grand, car il est indispensable de faire comprendre aux hommes d’Église et aux responsables politiques que la situation n’est pas tenable et doit prendre fin, mais le temps joue contre eux car plus les années passent plus la situation se banalise.

Le français Jean Gerson développe alors l’idée de la soustraction d’obédience : puisqu’aucun pape ne veut se démettre il est nécessaire de convoquer un concile qui déposera les deux papes et en élira un autre, qui sera le pape reconnu par l’ensemble de la Chrétienté. Cette idée novatrice est adoptée par la majorité des cardinaux, qui se réunissent à Pise en 1409. Le 5 juin 1409 Grégoire XII (Rome) et Benoît XIII (Avignon) sont déposés et Alexandre V est élu. Ce passe alors ce qui était à craindre : les deux papes déposés refusent de se démettre, et la papauté n’est plus bicéphale mais tricéphale. Le concile de Pise devait résoudre le schisme, il n’a fait que l’empirer. D’autant qu’Alexandre V meurt en 1410 et qu’un nouveau pape est élu pour lui succéder en la personne de Jean XXIII. Le schisme semble donc bien ancré et fait pour durer.

Le terme de la crise

Un terme est trouvé à la crise lors d’un concile réuni à Constance, de 1414 à 1418, sous l’égide de Jean XXIII et de l’empereur. Les trois antipapes sont déposés et un nouveau est élu en 1417, qui prend le nom de Martin V. Si Jean XXIII et Grégoire XII reconnaissent cette décision, Benoît XIII refuse de se démettre. Il est chassé d’Avignon et trouve refuge en Aragon. Mais même le roi d’Aragon finit par ne plus le soutenir, si bien que son schisme s’éteint peu après.

La crise papale débutée en 1378 trouve donc une solution définitive en 1417, soit 39 ans après. Les conséquences du schisme furent grandes, tant sur le point théologique qu’ecclésiologique.

Au niveau théologique, on voit se développer deux doctrines appelées à perdurer, celle de la soustraction d’obédience et celle du conciliarisme. Avec la soustraction d’obédience on reconnaît qu’un pape peut être déposé par un concile. Si cela s’est fait dans le cas particulier du Grand Schisme, certains théologiens voudront le réitérer dans d’autres cas.

L’idée du conciliarisme c’est que l’autorité d’un concile est supérieure à celle d’un pape. Certains théologiens vont même aller plus loin en demandant à ce que la papauté soit gouvernée par un concile permanent et non pas par un pape. Le schisme a eut pour effet premier de fragiliser l’institution de la papauté, mais comme effet à long terme de la renforcer, puisqu’on s’est rendu compte qu’il n’était pas possible d’avoir une unité de l’Église sans unité de sa tête.

Les conséquences ecclésiologiques sont de nature différente. Le schisme soulève en effet de nombreuses critiques contre le gouvernement de l’Église, les cardinaux, les papes mêmes, plus attachées à leurs prérogatives et à leur pouvoir qu’au salut des âmes et à la conduite des fidèles. C’est donc dans ce contexte qu’apparaissent des réformateurs qui demandent une purification de la conduite du clergé et de la curie, voire, pour certains, une abolition de la papauté, responsable à leurs yeux d’une déchéance spirituelle. Ces réformateurs ont pour nom Jean Hus à Prague (mort en 1415) et John Wycliff (1320-1384) en Angleterre. S’ils furent condamnés ainsi que leurs thèses, leurs idées et leur mouvement ont donné le coup d’envoi du grand vent de la réforme ; Luther et Calvin en sont les héritiers directs. Ce schisme, commencé au cœur du XIVe siècle ouvre donc grand la porte aux bouillonnements du XVIe siècle.

 

 

 

Catherine de Sienne et la politique

Alors qu’en France on daigne donner le droit aux femmes de voter et donc de participer à la vie politique qu’en 1944, nous pouvons voir que le Haut Moyen Age (XIVème siècle), siècle prétendument barbare,  donne une place non négligeable à une simple femme : Catherine de Sienne.

Issue de la bourgeoisie de Sienne, Catherine de Sienne décide de devenir religieuse : elle est marqué par une vie mystique très importante et se lance dans le combat de toute sa vie : restaurer l’Eglise !

Elle part à Florence et rencontre les responsables de Florence (alors en guerre avec le Pape). Ils décident de l’envoyer alors comme ambassadrice afin de tenter de faire la paix entre la ville et le pape d’Avignon. Bien qu’elle ne soit qu’un pion dans une lutte entre les deux villes, elle parvient à Avignon et tente de convaincre le pape de faire la paix avec Florence. La ville envoie une autre délégation d’ambassadeurs qui ignore vertement Catherine de Sienne ce qui conduit à l’échec.

Catherine arrive néanmoins à concrétiser le départ du pape d’Avignon pour Rome (il en avait le projet depuis longtemps, et Catherine est sans doute l’un des éléments déclencheur du retour du pape à Rome (cela faisait 69 ans que les papes avaient quitté Rome !).

Face à ce succès Catherine de Sienne est envoyé comme ambassadrice du pape à Florence. Catherine de Sienne prône la conciliation et demande avec insistance au pape la clémence ! Alors que les guerres font rages entre les villes, Catherine défend la paix face à des luttes d’influences et de pouvoir.  Il est étonnant de remarquer là encore l’étrange rôle politique de cette femme : une simple femme (elle n’a aucun titre de noblesse ou fortune personnelle) représente le pape dans la négociation avec une grande ville d’Italie, et qu’elle écrive au Pape afin de lui conseiller la ligne à suivre ! Alors qu’elle échappe de peu à la mort à Florence (sa maison est brûlée), elle prône non pas la vengeance, mais demande au pape de faire la paix quoi qu’il en coûte avec cette ville ! La paix est finalement signée avec le pape. Catherine partira alors pour écrire son fameux livre Le Dialogue.

Mais les temps troubles se poursuivent et le pape élu est contesté par les cardinaux qui décident d’en élire un nouveau ! Catherine de Sienne part alors à Rome et s’épuise en écrivant aux rois d’Europe, cardinaux, et ville afin de préserver la papauté et fini par mourir la papauté étant en danger.

A l’heure de la parité, il est étonnant de voir l’influence qu’a eue cette femme sur le cours de l’histoire de France. Son influence sur le pape est sans doute essentielle à se retour du pape à Rome. Les nombreuses lettres qu’elle envoie aux différents rois et princes pour défendre les intérêts du pape sont là encore la marque de son influence politique.

La paix avec Florence qu’elle porte à bout de bras, et malgré les rivalités des princes et sans doute aussi l’orgueil de cardinaux qui ne voulaient pas voir le pape humilié face à la ville rebelle auront un impact déterminant dans la suite de l’histoire de la Papauté dans ce qui s’appellera le Grand Schisme de l’Occident.