« Inquisitio » : la fiction populaire, condamnée aux clichés antichrétiens ?

Nicolas Cuche sur le tournage d'Inquisitio - Pierre de Luxembourg

Une tribune de Thibaut Dary, porte-parole du Collectif Culture et Foi – et si on se respectait ?

Qui l’ignore encore ? Inquisitio, la série d’été de France 2, a commencé avec fracas : pour la première soirée, le programme a attiré plus de 4,3 millions de téléspectateurs, laissant la concurrence loin derrière.

Un succès à la hauteur du teasing qui a précédé, et des 10 millions d’euros investis dans la production. Depuis plusieurs semaines, la première chaîne publique de France multipliait les bandes annonces choc, surfant sur le goût pour le thriller médiéval. Et plus l’attente montait, plus des images et dialogues du téléfilm se dévoilaient, plus l’inquiétude des chrétiens s’accentuait : selon toutes apparences, il y avait une nouvelle fois à craindre la représentation la plus caricaturale et outrancière de l’Eglise médiévale, armée des clichés les plus éculés.

Des craintes qui se sont hélas confirmées. Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence des Evêques de France, a pris la parole pour déplorer une « manière tendancieuse d’honorer l’histoire humaine et religieuse ». Un pool facétieux de blogueurs catholiques a résumé l’opération Inquisitio par une fausse bande annonce qui en disait plus qu’un long article (lisez quand même le nôtre !), avant d’ouvrir un site web particulièrement opportun afin d’aider à démêler le faux du vrai, L’Inquisition pour les nuls.

Pouvait-on en rester là ? Afin de juger sur pièce, et dans sa volonté de promouvoir une relation constructive entre l’univers du sacré et le monde des artistes, le Collectif « Culture et Foi : et si on se respectait ? » a vuInquisitio, et l’a vu – précisons-le – dans son intégralité, pour prendre au sérieux le travail artistique qui y a présidé, et ne pas se contenter d’a priori. Le réalisateur Nicolas Cuche ne se défendait-il pas dès le départ, dans l’interview qui accompagnait le dossier de presse, d’avoir voulu faire un « brûlot anticlérical » ?

Mais après avoir vu Inquisitio, on se demande justement ce qui l’en distingue, et ce qui lui faudrait de plus pour l’être aux yeux du réalisateur. La réalité, c’est que ces huit épisodes d’environ 45 minutes représentent plus de six heures d’une charge lourde et insistante contre le christianisme, qui va donc être scandée un soir par semaine en prime time au public français cet été. Cela a commencé le 4 juillet, cela va continuer encore.

Tous pourris

Jugez plutôt : en 1378, dans le contexte du Grand Schisme d’Occident, Clément VII, antipape à Avignon, conteste la légitimité d’Urbain VI, pape à Rome, et chaque camp cherche à affaiblir l’autre de façon décisive. Tout près de là, à Carpentras, des prêtres fidèles à Clément VII sont mystérieusement assassinés : à la manœuvre dans l’ombre, une bande de tueurs guidée par la religieuse Catherine de Sienne, prête à diffuser la peste dans tout le Comtat Venaissin pour terroriser la population, et saper le pouvoir de l’antipape. Pressentant un complot, ce dernier envoie Guillermo Barnal, grand inquisiteur dominicain, enquêter sur place pour y rétablir son autorité : l’homme, intelligent et opiniâtre, mais aussi rongé par une ancienne culpabilité, va peu à peu démasquer la machination, non sans s’opposer violemment à la communauté juive locale, torturer à tout va, pourchasser une sorcière, et faire plier quiconque lui résiste en chemin.

Voilà pour les grandes lignes de ce récit hautement fantaisiste et sans nuances. Et tout, dans le détail, est à l’avenant. L’inquisiteur, autoritaire et cruel, imbu de son pouvoir, humilie en public, menace et tance, pénètre dans les maisons, ordonne des arrestations, promettant tous azimuts les flammes de l’enfer. De son vrai nom Guillaume de Tasteville – réminiscence transparente du Guillaume de Baskerville du Nom de la Rose – il se fait appeler d’un patronyme espagnol, comme si déjà Torquemada perçait sous Guillermo. Borgne à la suite d’une automutilation infligée à l’adolescence, accompagné d’un novice docile, fayot et pas très malin, Silas – seconde allusion, cette fois au Da Vinci Code –  il commande aux hommes d’armes, perd patience dès que les réponses qu’il attend n’arrivent pas, mène des interrogatoires à la planche à eau et au chevalet écarteleur, et inflige le baptême de force. Le traitement narratif est sans appel, et rend odieux ce personnage qui cumule avec fanatisme la terreur policière et l’intimidation sacrée.

Face à lui, en mission de déstabilisation clandestine, une Catherine de Sienne froidement illuminée cherche à frapper de plus en plus haut : elle fait mourir un prêtre, puis deux, puis un évêque, puis en vise un second. Elle fait répandre de nuit, dans les centres villes, des rats porteurs de la peste. Elle énonce des contresens théologiques avec le sérieux de révélations mystiques. Pour finir, elle déloge de son couvent une jeune et jolie novice à la gorge profonde, qu’elle envoie séduire un prélat, jusqu’à offrir son corps, avec un sourire aux lèvres qui en dit long sur ses scrupules, au gourmand Clément VII. Car ce dernier, l’antipape, est une armoire à glace pleine d’impatience, qui partage son temps entre sa baignoire, à moitié nu sous sa tonsure et parmi ses concubines, et un trône où il s’inquiète de son pouvoir, entouré de cardinaux calculateurs.

N’oublions pas l’évêque de Carpentras, veule, drogué aux antidouleurs, qui est un libidineux minable, aux mains baladeuses. Ce pauvre vieillard frustré s’appelle d’ailleurs Lapelote : ça ne s’invente pas, ou plutôt si. Langeais, son bras droit, obséquieux et fuyant, est lui plus traître que prêtre, et n’entre dans les confessionnaux que pour y tenir des conciliabules secrets d’agent double. Conseiller favori de Clément VII, le cardinal Mirail est obsédé par la reprise en main du peuple, avec pour solution favorite l’usage de boucs émissaires juifs.

On croise encore un curé de campagne qui avec sérieux, menace de l’Inquisition celle qui lui « vole son eau bénite », une foule d’évêques qui se signent comme des bigotes apeurées pour un oui ou pour un non, un prédicateur public animé d’un feu qui doit tout à l’argent qu’il reçoit en douce, tout comme un miraculé qui se lève et marche contre une rémunération perçue dans l’ombre. Dans ce champ de massacre du haut et du bas clergé, seule surnage en fin de récit la figure de Jean de Luxembourg, évêque jeune et saint, quoi que présenté aussi comme profondément naïf.

Une charge à sens unique

Mais pourquoi s’offusquer d’un tel traitement ? Les artistes ne sont-ils pas libres ? Ce n’est après tout « qu’une fiction », nous répète-t-on depuis une semaine. Nicolas Cuche, scénariste, co-dialoguiste et réalisateur, l’a déclaré dès le départ : « le Moyen Âge était pour moi un espace de liberté où inventer un univers qui soit vraisemblable et évocateur sans prétendre à une vérité de reconstitution, un espace plus vierge que ne l’aurait été la cour de Louis XIV par exemple. « Mon » Moyen Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume. » Inquisitio, dans cette perspective, n’est donc pas « une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts », mais une œuvre à n’apprécier que pour « le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ».

Pour utiles qu’elles soient, ces déclarations d’intentions ne sauraient exonérer totalement l’artiste du contenu de son travail, ni de l’effet qu’il provoque. Car ce qui reste problématique, c’est justement la confusion entretenue entre l’invention – légitime par nature pour une fiction – et la restitution historique, que laissent imaginer dans Inquisitio une foule de détails authentiques, bien que très approximatifs, au premier rang desquels l’emploi de personnages réels. Outre la maturité qu’il faut espérer au public pour savoir distinguer l’un de l’autre – à moins qu’il préfère ne rien croire par sage prudence – force est de constater que de plus, la fiction invente ici à sens unique.

Car ce n’est pas seulement l’Inquisition qui est mise en cause – ce qui, après tout, pourrait présenter une certaine légitimité, pourvu que le propos soit honnête. C’est bien tout l’édifice de pouvoir catholique qui est traité dans Inquisitio de la façon la plus sinistre. Et si encore il ne s’agissait que de la hiérarchie et de ses ambitions… La période historique choisie offre après tout un spectacle fort peu flatteur pour l’unité chrétienne. Nous qui fêtons en France cette année le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, savons bien qu’évêques et docteurs peuvent condamner au bûcher une authentique et sainte pucelle.

Mais Catherine de Sienne ! Mais le peuple ! L’une, bien connue pour ses incessants efforts pour la paix, jusqu’à l’oblation d’elle-même, devient ici une terroriste souriante, prête à tout emploi du mal pour, dit-elle, la gloire de Dieu. L’autre, courbant l’échine, muet, ignorant, ne semble que subir et subir encore. AvecInquisitio, c’est finalement la foi chrétienne elle-même qui est assimilée à la peur, dont jouent avec hypocrisie les puissants. Il n’y a pas, dans cette série, un catholique pour sauver l’autre. Tous sont soit lâches, soit idiots, soit érotomanes, soit fanatiques, soit cyniques. Aucun n’est bon, tous sont repoussants.

Face à eux, les personnages positifs, généreux et éclairés, sont les juifs – tant mieux pour eux d’ailleurs ! David de Naples et son fils Samuel, tous deux médecins, ne cèdent pas à la superstition, et dans le secret de leur laboratoire, dissèquent des rats pour identifier l’origine de la peste. Ils sauvent une femme et son bébé en l’accouchant par césarienne, bravant la loi qui l’interdit. Ils ont le sens de la famille, et s’aiment avec tendresse, jusqu’à témoigner les uns vis-à-vis des autres d’un courage héroïque. Nathanaël, l’un des chefs de la communauté juive, est la bonté faite homme. Mieux encore : les forces surnaturelles semblent pencher de leur côté. Aurore, douce et frêle fille de Samuel, a le don de prescience. Quant à Zeeva, femme rebelle et solitaire qu’on accuse d’être une sorcière, c’est sa prière à la « précieuse déesse » qui se révèle déterminante à la fin de l’histoire.

Accusations subventionnées

Cette distribution des bons et mauvais rôles ne doit rien au hasard. Nicolas Cuche reconnaît avoir « eu l’idée d’opposer deux mondes, celui de cet inquisiteur et celui d’un jeune médecin aux connaissances novatrices. C’est devenu un médecin juif parce qu’il me semblait intéressant qu’il soit issu d’une culture qui n’a pas le même rapport au savoir, à la religion, au corps, aux interdits. » Mais la construction de cette opposition, indispensable au récit, a aussi conduit le scénariste à foncer tête baissée dans le sens des clichés les plus grossiers, qu’il accumule et survitamine sans précaution, le plus curieux étant qu’il ne s’en rende visiblement pas compte, et le fasse en toute bonne foi. Ce faisant, il n’invente pas seulement une fiction, mais reproduit, rabâche et renforce une légende noire qui le précède et le domine, à laquelle il donne une exposition préférentielle, au détriment de ceux qui aujourd’hui, sont les héritiers solidaires de l’Eglise catholique médiévale.

C’est là le problème majeur d’Inquisitio. Des récits de ce type foisonnent dans la bande dessinée ou le roman populaire, et il serait aussi inaccessible de les répertorier qu’inutile d’en faire la publicité imméritée. Mais cette série passe sur la télévision publique, financée par son argent, avec l’objectif de faire l’événement, et d’attirer le plus grand nombre de téléspectateurs. Est-il acceptable que ces derniers se voient servir pareille collection d’accusations contre le christianisme, dont certaines ne sont vraiment pas minimes ? Doit-il être de l’ordre de la « jubilation » pour les catholiques de France de se trouver ainsi catalogués au rang de l’obscurantisme, de la violence, de la misogynie, et enfin, de l’antisémitisme les plus aigus ?

Inquisitio de Nicolas Cuche joue avec le feu avec une très grande désinvolture, tout à l’inverse de l’esprit de responsabilité dont devrait faire preuve un artiste qui se voit confier l’opportunité rare et précieuse d’un programme aussi populaire qu’une série d’été. France 2 ne respecte ni son devoir de neutralité ni sa mission culturelle en laissant libre cours à un contenu qui est aussi ambigu dans ses principes que dans son exécution. Quant aux croyants, ils ne seront pas excessifs s’ils réclament d’être entendus à ce sujet, ni s’ils demandent une forme de réparation à ce récit insultant pour l’Eglise dont ils ont fait leur maison.

L’Eglise et les dissections de cadavres humains au XIVème siècle

Le professeur était aidé d'un assistant qui découpait le corps pendant que lui même commentait.Un des leitmotivs de la série Inquisitio est l’opposition entre l’Église et la science, plus particulièrement la science médicale. Dans plusieurs épisodes, il est précisé, et même martelé, que l’Église interdit les dissections de cadavres…et de TOUT cadavre qu’ils soient humains ou animaux. Nous avons déjà abordé la question des animaux…Reste celle des cadavres humains.

La réponse n’est pas aussi simple que celle que donne la série. En  1300, le Pape Boniface VIII a publié une bulle dans laquelle il interdit le démembrements des cadavres. Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de rites funéraires assez peu ragoutants. En effet lorsque des croisés mourrait loin de chez eux, on faisait bouillir le cadavre pour en récupérer les os. Ces derniers pouvait alors être renvoyé en Europe pour y être enterré. Le problème principal est apparu lorsque cette pratique est devenu une mode chez les nobles. Chacun prévoyant à l’avance la dispersion de ses organes pour des enterrements multiples.
Le pape Boniface VIII a donc voulu rappeler le respect dû au cadavre, mais à aucun moment il ne visait la dissection à visée légal ou scientifique.

Si nous regardons de près l’histoire de la médecine, nous voyons que la dissection s’est enveloppée petit à petit, et que l’Église en a même parfois été à l’initiative.

Tout d’abord le Pape Clément VI a, au début de la pandémie de peste « noire » en 1347, encouragé les médecins à pratiquer des autopsies afin de connaître l’origine de la maladie et de trouver un traitement1. Clément VI était installé en Avignon (trente ans avant le schisme) et c’est de là qu’il a prit cette notable décision. Nicolas Cuche commet donc une erreur en montrant dans Inquisitio qu’il est interdit de disséquer un cadavre de pestiféré.

D’autre part, le professeur Lyonnais Alain Bouchet, ancien Président de la SociétéFrançaised’histoire de la médecine, nous présente dans une conférence sur le sujet, que des autopsies étaient parfois pratiqués dans les Universités européennes, notamment françaises. Ces autopsies étaient le fait de médecins religieux qui furent appelés auprès des Papes…Cela au XIVème siècle au moment des évènements « décrits » par Inquisitio.

De ces dissections, nous en avons encore des traces sous la forme de planches les représentants. Appelées « leçons d’anatomie », elles étaient en possession des Universités de l’époque mais aussi des Princes. Le roi Philippe VI de Valois (1293-1350) en avait une. Les dissections n’étaient donc pas clandestines.

Nous pouvons citer le nom d’un de ces grands maîtres de l’anatomie : Guy de Chauliac (1300-1368) qui rédigea en 1363 les sept traités de La grande chirurgie. Cette œuvre imposante comprend de nombreuses illustrations de dissections auxquelles il a pour certaines participé… Chauliac a été formé à Montpellier et à Bologne où il a eu pour maître des médecins qui avaient pratiqué la dissection dont le célèbre Bertuccio. Chauliac était très connu de l’Eglise, il était lui-même chanoine du chapitre de Saint Just à Lyon et il a été appelé en Avignon auprès des Papes : Clément VI, Innocent VI et Urbain V. Ses expériences étaient donc connues du clergé et, rassurez-vous, Chauliac, de même que ses maîtres de Bologne et Montpellier, n’a pas fini sur le bucher.

L’histoire de la médecine contredit donc la vision très réductrice d’Inquisitio. Bien sur nous pouvons regretter que les propos de Boniface VIII aient pu parfois être mal-interprétés, mais à aucun moment on ne peut reprocher à L’Église d’avoir voulu freiner les connaissances médicales.

Pour en savoir plus :
les conférences d’histoire de la médecine de l’Université Lyon I.
l’histoire des dissections et de l’Église au moyen-âge en bande-dessinée.

1 : Stéphane Barry et Norbert Gualde, « La plus grande épidémie de l’histoire », L’Histoire, no 310, juin 2006, p. 47

Idée reçue : l’interdiction de disséquer un animal

Le premier épisode d’Inquisitio nous montre le médecin juif David de Naples disséquer un rat. La dissection est clandestine car ils redoutent que l’Église, à travers l’Inquisition, ne découvre cette pratique et les condamne au bucher. En effet, la série nous présente une Église interdisant toutes les dissections scientifiques qu’elles soient sur des cadavres humains ou animaux.

Faux ! En 1378, les dissections humaines étaient en effet rares, mais les dissections sur les animaux étaient courantes dans l’apprentissage des futurs médecins. L’historien de la médecine Alain Bouchet dans son cours sur les leçons d’anatomie sur les animaux mentionne que l’école de médecine de Salerne « si célèbre au Moyen-âge » avait adopté les dissections sur les animaux en suivant les préceptes de la médecine de l’antiquité, notamment de Galien.

L’École de médecine de Salerne, en Italie du Sud, a été la première grande institution médicale d’Europe. Elle était d’abord un monastère et elle est née sous la forme d’un dispensaire au IXème siècle. C’est l’évêque du lieu, Alfan qui a permis son développement au XIème siècle. Cette école, qui a recueillis les traités médicaux de l’antiquité (Galien, Dioscoride, Hippocrate…) mais aussi les traités arabes, était une institution…catholique.

Inquisitio ne précise pas si son héros « David de Naples » a étudié à Salerne… cela aurait pu se concevoir car David « de Naples » doit être originaire de cette ville qui se trouve à côté de Salerne… Donc ce personnage qui craint l’Inquisition pour ses dissections aurait appris chez des médecins chrétiens (religieux, mais aussi religieuse car les femmes pouvaient être médecins) à disséquer des animaux… Invraisemblable, et dommageable contradiction.

Pour en savoir plus : les conférences d’histoire de la médecine de l’Université Lyon I

 

« Inquisitio » : lettre à M. Rémy Pflimlin, Président de France Télévision

Inquisitio : le tribunal de l'Inquisition

Frigide Barjot, porte-parole du Collectif Culture et Foi, écrit au Président de France Télévision, et vous invite à écrire à son exemple, en réaction à la série Inquisitio.

 

Monsieur le Président,

C’est avec une grande tristesse que, le 4 juillet 2012, j’ai vu que vous commandiez, financiez et diffusiez à une heure de grande écoute un programme – Inquisitio – qui porte mes concitoyens à la confusion historico-religieuse et à la stigmatisation d’une partie de la population.

Issus pour la plupart d’une formation laïque qui traite peu, et peu objectivement, de cette période de l’histoire de la France et de l’Eglise, ils n’ont assurément pas les connaissances nécessaires pour savoir à quel point Inquisitio, pour toute fiction qu’elle prétend être, est chargée d’erreurs historiques, d’amalgames et de contre-vérités – notamment sur Catherine de Sienne – qui ne font qu’abîmer la déjà faible sympathie que les Français portent aujourd’hui à l’Eglise catholique.

Plus grave, par sa violence et le traitement d’antisémitisme latent appliqué aux catholiques tout au long des huit épisodes, Inquisitio blesse des millions de chrétiens ! Pas seulement par les images et les propos tenus, mais par ses conséquences réelles sur les croyants catholiques à travers le regard de nos contemporains. Quand on sait que les intentions explicites de la série sont, d’après son producteur, de dénoncer « les ravages du fanatisme religieux et de l’intolérance« , France 2 permet avec une efficacité inouïe (4,3 millions de téléspectateurs le 4 juillet dernier) de laisser à croire que se sont bien les catholiques de France les représentants historiques et actuels de ces abominations.

Je ne peux croire que vous, chrétien, vous souhaitiez chose pareille ?! Il me parait donc indispensable, s’agissant d’évènements qui prêtent toujours à tant de controverses aujourd’hui, qu’une approche historique honnête puisse venir éclairer le jugement des téléspectateurs.

Ainsi, j’apprécierais grandement que France 2 propose à ses téléspectateurs, en seconde partie de programmes dans la foulée de la diffusion d’Inquisitio, des informations complémentaires et critiques sous forme de documentaires non scénarisés sur la réalité historique de l’Inquisition française, et sur la figure éminente de Catherine de Sienne.

Une telle « réinformation » devrait aussi prendre la forme, à l’issue de la totalité de la diffusion, d’un débat retransmis sur France 2 à la rentrée, dans la même tranche horaire, avec comme participants, vous-même, M. le Président, le réalisateur Nicolas Cuche et ses coscénaristes, plusieurs historiens médiévistes dont un spécialiste de l’Inquisition, un représentant de l’Eglise catholique et un autre de la Communauté juive, tous deux spécialistes de l’époque considérée, avec en plus un philosophe ou un sociologue pour élargir le débat à notre époque actuelle.

En espérant vivement que vous aurez à cœur, dans le cadre de votre mission de service public, et du respect des minorités invisibles, de prendre en considération notre profond désarroi et surtout, de retenir ces suggestions de rétablissement de la vérité historique comme de la dignité des catholiques de France,

je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Par Frigide Barjot, porte-parole du Collectif Culture et Foi : et si on se respectait ? – 11 juillet 2012

Une critique d’Inquisitio (2/2)

Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio diffusée sur France 2
Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio, pendant le tournage

(…) C’est bien là que se pose le problème d’Inquisitio : la série propose au téléspectateur un ensemble de croyances généralistes sur le Moyen Âge qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que le discours scientifique est susceptible de produire. Sans faire de l’académisme ou de l’érudition, un minimum de vulgarisation historique sur une période bien connue aurait été le bienvenu. Une nouvelle fois, la place est ainsi donnée à la légende noire de l’Inquisition, présentée comme l’instrument d’oppression du peuple et symbole du pouvoir absolu de l’Église, rendant de fait injustifiable et intolérable cette institution aux yeux du téléspectateur du XXIe siècle. Dans la mémoire commune, ressurgit l’image sévère et terrible de l’inquisiteur impitoyable, bien loin de la réalité de l’Inquisition médiévale des XIIIe et XIVe siècles telle qu’elle est connue dans les sources à disposition des historiens, mais vision plus largement influencée par les exactions commises sous l’Inquisition d’État de la période moderne espagnole.

Sans chercher à minimiser ni à taire les aspects les plus sombres et les moins tolérables de l’Inquisition, il est nécessaire de replacer l’institution dans son temps. Il serait bien évidemment faux de dire que l’Inquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des XIIIe et XIVe siècles, un pouvoir de justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’Inquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de l’office inquisitorial, l’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce « spécialiste de la parole », compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans la série de France Télévisions. La présence du discours est forte chez ce juge, renforcé par un élément qui est l’inquisitio, « l’enquête générale sur la perversité hérétique ». Mais l’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les procédures inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours inventé par le suspect comme le soulignent les différents manuels des inquisiteurs – dont celui de Bernard Gui en 1322. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de l’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice tout droit sortis du Nom de La Rose d’Umberto Eco.

Quant à l’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément VII, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation et le pêché de chair présentés de telle manière dans Inquisitio sont d’un autre temps et d’un autre lieu.

Au-delà des critiques nombreuses que l’on pourrait faire, en multipliant les remarques sur les anachronismes et les incohérences secondaires à la caricature inquisitoriale, la plus visible, l’historien médiéviste, mais également l’historien « tout court », ne peuvent que déplorer cette familiarité artificielle avec une période complexe telle qu’elle est entretenue ici. Inquisitio, comme trop souvent le cinéma « médiévalisant », dévalorise inutilement le Moyen Âge et véhicule dans l’esprit du téléspectateur une image fausse tout autant que falsificatrice  : le Moyen Âge devient une période parfaitement barbare, sous-développée et obscurantiste, que l’on saupoudre d’un peu de sensationnel, d’un brin de violence et qui fleure bon l’anarchie sociale et religieuse. In fine, ce qui fait son attrait, ce n’est pas la période en elle-même, mais son traitement romantique, pittoresque, folklorique ou… fictionnelle.

Au vu des moyens financiers et de communication engagés pour Inquisitio par France Télévisions, à la lecture des critiques et de l’audimat des premiers épisodes diffusés, il semble que la fiction l’emporte une nouvelle fois sur l’Histoire. C’est bien dommage pour le Moyen Âge… et pour le téléspectateur à qui l’on ressert une fois encore tous les poncifs les plus éculés en la matière. Alexandre Dumas écrivait : « Qu’importe de violer l’Histoire, pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ! »

Laurent Albaret (Sources médiévales)

Une critique d’Inquisitio (1/2)

Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard), dans Inquisitio

Le Moyen Âge se vend bien – très bien même – merci pour lui. En témoigne la « saga de l’été » Inquisitio de France Télévisions, diffusée à partir du 4 juillet 2012, qui compte huit chapitres à raison de deux épisodes chaque mercredi soir pendant quatre semaines. Dans une volonté de produire un objet marketing évoquant le Moyen Âge du XIVe siècle et répondant au diktat de la sainte audience audiovisuelle, à la fascination populaire pour la période et mais aussi à des fins de distraction estivale, Inquisitio nous propose une approche de l’histoire religieuse méridionale des plus discutables, et qui s’inscrit – comme d’autres productions mises à l’écran ces dernières années – dans les mésusages du Moyen Âge à la télévision.

Sans mettre en doute les qualités professionnelles réelles du réalisateur Nicolas Cuche qui se revendique « créateur d’univers visuels », sans contester sa volonté de faire une « belle image » – qu’il défend dans un entretien publié dans le dossier de presse –, on peut s’interroger sur le contenu réel de l’histoire, sur la réalité historique que l’on est censé attendre et, surtout, sur ce que la série veut faire passer au téléspectateur. Une précision sur le contexte : la principale inspiration de Nicolas Cuche est l’auteur de science-fiction transalpine Valerio Evangelisti et sa série d’ouvrages d’héroïc fantasy (très bons) intitulés Nicolas Eymerich Inquisiteur. Point de conseiller historique sollicité pour une expertise, afin de donner une caution scientifique à la série diffusée par France Télévisions, groupe audiovisuel public. L’approche de la démarche historique n’est d’ailleurs pas à l’ordre du jour. Le réalisateur l’affirme lui-même : « Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ». Même si cela n’est pas une excuse, le décor est posé, le contenu – qui ne sera donc pas historique – est à suivre.

De prime abord, le titre de la série de l’été a de quoi faire lever un sourcil à un historien quelque peu averti. Un peu de latin ne fait pas de mal, mais tout de même : « Inquisitio »… Une légitimité historique douteuse de la série par l’usage du latin dans ce titre qui ne dit rien, mais suggère au téléspectateur de bien sombres images de bûchers, tortures et autres atrocités « moyenâgeuses », car le Moyen Age est… atroce. La bande-annonce officielle, hélas, le confirme, avec des recettes qui fonctionnent, mobilisant des archétypes prétendument médiévaux comme des méchants moines, une sorcière inquiétante, une bonne scène de torture ou le choc des épées. Un peu d’humilité et de curiosité historique : inquisitio veut simplement dire « enquête », le fondement même de la procédure inquisitoire installée par les tribunaux de Toulouse et Carcassonne dans la première moitié du XIIIe siècle – L’Inquisition est officiellement établie dans le sud de la France en 1231. Cette enquête permettait aux inquisiteurs d’organiser un quadrillage administratif du territoire languedocien et de mener à bien la recherche des dissidents religieux dans le comté de Toulouse et les vicomtés voisines. Elle autorisait le juge inquisiteur à se forger un avis sur le suspect d’hérésie, à formuler un jugement et à prononcer si nécessaire une sentence. Or, d’enquête sur une dissidence religieuse, il n’y en a pas réellement dans cette série de huit épisodes.

L’histoire se déroule en plein Moyen Age (et non « Moyen-Age » comme il est écrit sur le site dédié pour la série de France Télévisions), en 1378 (et non de 1370 comme noté sur tous les dossiers de presse de la série) entre Avignon et Carpentras. Terre de papauté dans cette seconde moitié du XIVe siècle et depuis 1309, la région d’Avignon est étroitement liée au Grand Schisme d’Occident à partir de 1378, avec deux papes qui prétendent régner sur la chrétienté, l’un installé à Rome – Urbain VI – et l’autre en Avignon – le français Robert de Genève,  connu sous le nom de Clément VII. C’est avec ce conflit politico-religieux en fond d’écran que se déroule l’histoire-fiction d’Inquisitio où se croisent trois personnages principaux, Guillermo Barnal, un inquisiteur dominicain, improprement appelé « grand inquisiteur au service du pape Clément VII », Samuel, un jeune médecin juif de Carpentras qui dispose de « connaissance en médecine et en science bien supérieures à celle de son époque » (sic), et Madeleine, une belle sorcière (forcément rousse), vivant dans les profondeurs des bois, guérisseuse et magicienne, de toute évidence destinée au bûcher. Autour de ces personnages de fiction s’agitent des protagonistes secondaires. Certains ont réellement existés, mais leur place dans le récit relève plus de la caricature que du portrait – comme Catherine de Sienne, figure marquante du catholicisme médiéval, plus hystérique aux pulsions meurtrières que mystique dans Inquisitio – alors que les archives nous renseignent sur leurs actions, leur rôle dans l’Histoire, voire même leur quotidien.

Laurent Albaret (Sources médiévales)

A propos de la série Inquisitio

Inquisitio, sur France 2, par Nicolas Cuche

La série Inquisitio sur France 2

« A propos de la série Inquisitio » : voici une lettre de Mgr Bernard Podvin, porte parole de la Conférence des évêques de France, qui nous a été transmise et que nous publions aujourd’hui dans son intégralité.

France 2 diffuse, à partir de ce soir et tous les mercredis de juillet, sa nouvelle « saga de l’été », lnquisitio, réalisée par Nicolas Cuche à partir d’un scénario écrit par lui-même et Lionel Pasquier.

Elle est sensée mettre en scène, dans le contexte de la lutte entre Clément Vll et Urbain Vl, ainsi que de celui de la peste, I’histoire d’un inquisiteur, d’un médecin juif, d’une sorcière et de Catherine de Sienne.

Ecoutons d’abord I’intention du producteur, Jean Nainchrik : « lnquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de I’intolérance. Aujourd’hui encore, les mêmes combats, le même obscurantisme agitent notre civilisation« .

De son côté, le réalisateur, Nicolas Cuche, cherche à nous rassurer : « je ne voudrais pas que I’on s’imagine qu’Inquisitio est une sorte de brûlot anticlérical un peu simplet, une énième histoire mettant en scène Ia cruauté de I’Eglise… Sur le plan historique, ce serait faux. Sur le plan romanesque, convenu et limité. ll y a un gros fantasme sur l’lnquisition. Elle n’a pas tué autant de gens qu’on le croit… Quoi qu’il en soit, Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations…« .

ll reconnaît également que « sans prétendre à une vérité de reconstitution, ‘mon’ Moyen Âge s’inspire aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo« . Certes ! Mais c’est là que le proiet Inquisitio dérape. Malgré ces belles précautions oratoires, le public y verra une grande fresque historique sans y percevoir un grand nombre d’amalgames, de clichés et d’anachronismes. Les historiens que nous avons consultés sont effarés par I’image que ce téléfilm donne de l’lnquisition et de l’Eglise.

Citons par exemple Didier Le Fur, qui vient de publier chez Tallandier L’lnquisition, Enquête historique France Xllle-XVe siècle :

« On peut s’étonner des clichés ridicules véhiculés sur I’Eglise catholique dans cette série. Un bas clergé forcement ivrogne et plus superstitieux que religieux. Des novices parfaitement naïfs et crédules jusqu’au ridicule. Une élite déjà mûre, forcément lubrique, mais aussi cynique qui ne croit en rien, cherchant toujours à abuser un peuple présenté invariablement sale, imbécile et ignorant, lorsqu’il est chrétien… Le cliché d’une Eglise totalement opposée au progrès et notamment à celui de la médecine et de la chirurgie est tout aussi grossier. La papauté avait autorisé la dissection des corps humains dès le milieu du XlVe siècle à I’université de Montpellier, et ne considérait pas alors la pratique de la césarienne comme un crime d’hérésie. Quant au tribunal inquisitorial, il est ici vu selon tous les poncifs maintes fois répétés : incarnation de l’obscurantisme de I’Eglise, intolérance poussée à son maximum, violence gratuite. Par ailleurs, la figure de I’inquisiteur, esquissée comme toutes les autres portées à l’écran, à partir du portrait idéal que Bernard Gui avait tracé dans sa « Practica » frôle le grotesque. Cruel, pervers frustré, terroriste, sadique. Pas de pitié. Pas de piété non plus.« 

Et il conclut : « Aucune distance n’a été prise entre la violence parfois réelle des textes et leurs applications. Tout a été pris au premier degré, avec un parti pris évident : la condamnation de la foi et un parallèle assez malsain entre la justice inquisitoriale instaurée par la papauté (dans un contexte bien particulier) et la violence nazie du XXe siècle.« 

Ecoutons Laurent Albaret, jeune médiéviste spécialiste de l’lnquisition que l’on ne saurait suspecter de complaisance envers I’Eglise et auteur notamment du Découvertes Gallimard sur le sujet et d’un ouvrage sur des biographies d’inquisiteurs :

« ll serait bien évidemment faux de dire que l’lnquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des Xllle et XlVe siècles un pouvoir de  justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’lnquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de I’office inquisitorial, I’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce ‘spécialiste de la parole’, compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans I’imagerie populaire reprise par la série de France Télévisions.

La présence du discours est forte chez ce juge, renforcée par un élément qui est l’inquisitio, ‘l’enquête générale sur la perversité hérétique’. Mais I’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les prisons inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours produit ou inventé par le suspect comme le soulignent les manuels des inquisiteurs. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de I’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction historique, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice extrait du Nom de La Rose d’Umberto Eco« .

Et il conclut : « Quant à I’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément Vll, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation, la luxure et le pêché de la chair présentés de telle manière dans lnquistio sont d’un autre temps et d’un autre lieu« .

Elément essentiel de notre spiritualité, Sainte Catherine de Sienne, la grande mystique et docteur de I’Eglise, ici à contre-emploi, est dépeinte comme une terroriste hystérique organisant la lutte contre Clément Vll et diffusant la peste en l’inoculant à des rats !

Nous avons également demandé au Frère Philippe Rouvillois, frère de la communauté Saint Jean et délégué à la culture du diocèse d’Avignon son approche philosophique de ce téléfilm :

« La saga de France 2 compile sans respect de I’histoire et jusqu’au ridicule toutes les perversions, de toutes les religions, de toutes les époques – il ne manque que le terrorisme fondamentaliste – en les projetant sur le schisme avignonnais et son Eglise provençale. Ces déviances, au long des siècles, n’ont bien sûr pas épargné le christianisme, mais lui sont-elles caractéristiques, sont elles intrinsèques au religieux ou le lot funeste de toute institution communautaire puissante et de grande ampleur ? 

Alors pourquoi cet acharnement récurent à véhiculer une vision caricaturale et obscurantiste dans laquelle on enferme finalement I’Eglise de Constantin à Pie Xll ? Sans doute parce que le doute et le soupçon contemporain sur !e pouvoir politique et institutionnel d’une part, et la méfiance et Ie désespoir à l’égard d’une Vérité religieuse ou spirituelle d’autre part fusionnent et se cristallisent à propos de I’Eglise.

Mais plus profondément parce qu’en reprochant à I’Eglise, et pour une part à juste titre, de n’avoir pas été respectueuse de I’homme, s’exprime la déception qu’elle n’ait pas été fidèle à I’Evangile et au Christ. Ne faut-il donc pas, par honnêteté, rappeler en quoi elle I’a pourtant et souvent été, et contribuer avec exigence et bienveillance à ce qu’elle le devienne plus et plus intégralement… au bénéfice de tous ?« 

Par ailleurs, la presse spécialisée a été critique tant sur la forme que sur le fond. De
plus, France2 a du retirer de son site internet une application en ligne proposantde « faire bruler un ami » reconnaissant que ce n’était pas conforme à l’éthique de la chaine… C’est dire la « sérénité » de cette production !…

Une présentation humoristique style bande-annonce dénonce le caractère de bric et de broc de cette fiction : https://vimeo.com/45029366

Les dominicains, que nous avons consultés ne pensent pas réagir de leur côté, se laissant le temps, dans le cadre de leur jubilé, de mettre en avant de façon positive leurs grandes figures dont Sainte Catherine de Sienne.

Pour se résumer, ce téléfilm fera-t-il un flop ? Comment ne pas le souhaiter ? Mais hélas, le risque est grand qu’il donne au grand public une image faussée de I’histoire de I’Eglise. ll est programmé à heure de grande écoute.

Dans nos réactions, je me permets un conseil de communication : éviter la pub inutile et indirecte de la série, mais déplorer qu’une fois de plus l’Eglise caricaturée et I’histoire manipulée.

Les sectes de flagellants au XIVème siècle

Dès 1350 les processions de flagellants furent interdites par le Pape et par le roi de France.

Le premier épisode de la série Inquisitio, nous montre furtivement un groupe de « flagellants ». Lorsque l’inquisiteur Barnal et son novice Silas font route vers Avignon, ils croisent dans les collines avoisinantes une procession d’hommes torse nus avec une cagoule pointue qui se fouettent le dos. Barnal longe le groupe, tourne sa tête encapuchonnée vers eux, et continue son chemin comme si de rien n’était.

Ce court passage pose un petit problème. En effet, en 1378 les groupes de flagellants étaient interdits, cela par le Pape Clément VI dès 1350. Ces groupes sont apparus peu après le début de la peste noire en 1348. Ils  parcouraient l’Europe en chantant des cantiques et en se fouettant pendant trente trois jours et demi soit autant de jours que d’années de la vie du Christ. Vêtus de longs vêtements marqués de croix, un capuchon sur la tête, ces pénitents estimés à 800 000 engageaient les populations à expier leurs fautes et à calmer la colère de Dieu dans une grande hystérie collective. Il s’agissait de fanatiques qui entraînaient la population dans d’épouvantables excès, notamment des massacres de Juifs et de lépreux, accusés par la foule d’avoir répandu la peste…

Clément VI a donc souhaité mettre un terme à cette folie en interdisant les sectes de flagellants et en protégeant les Juifs et les lépreux. Il a accueilli ces derniers sur son territoire du Comtat Venaissin.

Voici un extrait de cet appel pontifical: « déjà les flagellants sous prétexte de piété ont fait couler le sang des juifs que la charité chrétienne doit préserver et protéger… on peut craindre que par leur hardiesse et impudence, un grave degré de perversion ne soit atteint si des mesures sévères ne sont pas prises immédiatement pour les supprimer ». Cet appel fut entendu par le Roi Philippe VI qui, le 13 février 1350, ordonna « que cette secte damnée et réprouvée par l’Eglise cesse ».

Source : La Peste, fléau majeur par Monique Lucenet de l’Université Paris V.

Le costume du médecin de peste

La série Inquisitio nous présente des hommes de mains de Catherine de Sienne qui répandent la peste en Avignon. Ces hommes ont une curieuse tenue qui les protège de la peste : un masque avec un long bec et des hublots de verres, une longue tunique de cuir…Impressionnant ! Mais complètement anachronique ! Ce costume est le « costume du médecin de peste », le héros, David de Naples, en regarde une illustration dans un de ses livres. L’illustration utilisée dans le film date du XVII eme siècle comme celle de Paul Fürst qui est de 1656 (voir ci-dessous). Or l’action d’Inquisitio se déroule en 1378…

Grand anachronisme ! Le costume à bec a été inventé en France en 1619 par Charles de Lorme qui était médecin de Louis XIII : «le nez long d’un demi pied (16cm) en forme de bec, rempli de parfums n’a que deux trous, un de chaque coté à l’endroit des ouvertures du nez naturel ; mais cela peut suffire pour la respiration et pour porter avec l’air qu’on respire l’impression des drogues renfermées plus avant le bec. Sous le manteau, on porte des bottines, faites de maroquin (cuir de bouc et de chèvre) du levant, des culottes de peau unie qui s’attachent aux dites bottines et une chemisette de peau unie, dont on renferme le bas dans les culottes, le chapeau et les gants sont aussi de même peau… des bésicles sur les yeux.»

Pour en savoir plus, visitez le site « La peste, fléau majeur » de l’Université Paris V.

Inquisitio ou l’image tronquée de l’Église

Inquisitio

 

Frère Samuel, prêtre de la communauté Saint-Jean et philosophe, s’interroge dans Le Figaro sur les représentations caricaturales de l’Église véhiculées par la série de France 2.

Obscurantisme, fanatisme, antisémitisme, orgueil du pouvoir, débauche, violence et injustice : le regard sur l’Eglise du XIVème siècle de la série Inquisitio est sans nuance. Conçue comme un cocktail sulfureux pour détente estivale, la saga de France 2 compile sans respect de l’histoire et jusqu’au ridicule (Catherine de Sienne en hystérique inquisitrice, vengeresse et morbide !) toutes les perversions, de toutes les religions, de toutes les époques –on a même droit au terrorisme bactériologique- en les projetant sur le schisme avignonnais et son Eglise provençale. Ces déviances, au long des siècles, n’ont bien sûr pas épargné le christianisme, mais lui sont-elles caractéristique, sont elles intrinsèques au religieux ou le lot funeste de toute institution communautaire puissante et de grande ampleur ?

Pourtant, Avignon, l’Eglise des XIV et XVème c’est aussi et même d’abord : l’émergence de la conscience de la dignité de chaque personne humaine comme sujet de droit et de devoir, le commencement d’un grand débat et d’une réflexion critique sur les enjeux du pouvoir politique et la complexité du pouvoir ecclésiastique, et surtout l’efflorescence d’un mouvement artistique et culturel de grande ampleur qui inaugure la Renaissance. C’est ce qui fascine les historiens mais aussi les auteurs qui se penchent sur cette période : le mélange entre le meilleur des interrogations existentielles qui vont devenir celle de la modernité et les peurs et représentations archaïques qui continuent de hanter l’inconscient et le vie collective. Mais pourquoi cet acharnement récurent à véhiculer une vision caricaturale et obscurantiste dans laquelle on enferme finalement l’Eglise de Constantin à Pie XII ?

Sans doute parce que le doute et le soupçon contemporain sur le pouvoir politique et institutionnel d’une part, et la méfiance et le désespoir à l’égard d’une Vérité religieuse ou spirituelle d’autre part fusionnent et se cristallisent à propos de l’Eglise. Mais plus profondément parce qu’en reprochant à l’Eglise, et pour une part à juste titre, de n’avoir pas été respectueuse de l’homme, s’exprime la déception qu’elle n’ait pas été fidèle à l’Evangile et au Christ. Ne faut-il donc pas, par honnêteté, rappeler en quoi elle l’a pourtant et souvent été, et contribuer avec exigence et bienveillance à ce qu’elle le devienne plus  et plus intégralement…au bénéfice de tous ?

 

© Tribune publiée dans Le Figaro, reproduite sur L’Inquisition pour les nuls avec l’aimable autorisation de son auteur.