Sainte Catherine de Sienne : petite chronologie

Chasse de Sainte Catherine de SiennePar Elisabeth J. Lacelle 

1347

Naissance (cf. la critique de Fawtier sur cette date)

Peste Noire en Italie

Pape : Clément VI (1342-1352), réside à Avignon

1348

Peste Noire à Sienne

1353

Vision du Christ au-dessus de l’église de Saint-Dominique à Sienne

Pape : Innocent VI (1352-1362), réside à Avignon

1364

Catherine devient mantellata. Tout en s’engageant à vivre « hors du siècle », elle vit chez elle où elle s’est aménagé une cellule ; elle remplit ses obligations de mantellata (cf. A. Duval). Elle vit de contemplation, des célébrations liturgiques suivant le calendrier romain – oraisons, récitation des Heures, Eucharistie etc. Elle exerce un ministère de la miséricorde auprès des démunis de Sienne dans l’esprit de l’Ordre de la Pénitence du bienheureux Dominique. Son premier confesseur est Tommaso della Fonte, o.p.

Pape : Urbain V (1362-1370). Il est possible que Catherine lui ait écrit. Aucune lettre témoin toutefois.

1367

Le pape Urbain V résidant à Avignon revient à Rome.

1368

Catherine vit l’expérience d’être épousée dans la foi, avec l’envoi qui accompagne cette expérience.

Mort de son père et ruine de la famille. Coup d’Etat à Sienne : elle sauve ses frères. Son 2ème confesseur Bartolomeo de Dominici (+ 1417) sera témoin au procès de canonisation de Catherine.

1370

Expérience de mort mystique

Premières lettres de Catherine à des légats du pape et à d’autres dignitaires.

Prédication pour la paix, pour la réforme de l’Eglise et le retour du pape à Rome, pour la croisade.

Urbain V quitte Rome le 5 septembre et meurt à Avignon le 10 décembre.

1371

Grégoire XI (1371-1378). Limousin Pierre Roger de Beaufort succède à Urbain V. Il réside à Avignon.

Au cours des années qui suivent, Catherine circule en Toscane, prêchant, enseignant, entretenant de la correspondance avec des hommes et des femmes de tous les milieux. Elle suscite des conversions. Des hommes et des femmes de tous âges, de toutes conditions de vie, incluant divers ordres religieux, deviennent ses compagnons et compagnes de vie, formant la « bella brigata » ou la « famiglia ».

1372

Lettre de Catherine au cardinal Pierre d’Ostie qui vient d’être nommé Légat à Bologne (créé cardinal en 1370 par Urbain V).

1373

Mort de Brigitte de Suède. Catherine aurait demandé à Grégoire XI d’organiser une croisade (aucune lettre témoin).

1374

Chapitre général des Dominicains à Florence. Maître de l’Ordre : Elie de Toulouse. Catherine y aurait été convoquée. Un document répertorié atteste que R. de Capoue a été nommé par le Maître de l’Ordre, en 1374, pour agir comme maître spirituel de la « bella brigata » et de Catherine. Avec elle, il est autorisé à discerner les mantellate qui en feront partie.

Nouvelle explosion de la Peste Noire à Sienne. Catherine s’y voue au service des pestiférés. Elle perd trois frères et une sœur (?).

1375

Mission à Pise pour empêcher la cité de se liguer contre le pape. Voir lettre à Messire Matthieu. Elle habite chez les Gambacorti. Pierre Gambacorti est-il alors président de la République de Pise ?

Stigmates le 1er avril (?).

Mission à Lucques, même mandat.

L’épisode avec Niccolo di Tuldo de Pérouse serait à situer au cours de cette année.

Florence est en révolte contre le pape depuis janvier. Sienne entre dans la ligue contre le pape, en novembre. Victoire des armées pontificales en 1375-76 (?).

Première lettre de Catherine à Grégoire XI.

1376

Séjour de Catherine à Avignon entre juin et septembre : attestation de dépenses de voyage dans les archives de la ville. Elle plaide en faveur des Florentins. Ambassade officielle ? Il semble que non. Elle exhorte le pape à revenir à Rome et exhorte à la croisade. Les Turcs ont réalisé des avancées en Grèce et en Arménie. Elle propose le duc d’Anjou comme chef de croisade (cf. ses lettres au cours de son séjour à Avignon). Grégoire XI jette l’interdit sur Florence. Il part pour Rome le 13 septembre.

1377

Grégoire XI entre à Rome le 17 janvier. En février, le massacre de Cesena sous Robert de Genève. Le 12 mars, Florence est frappée d’interdit.

Raymond de Capoue est nommé ou élu prieur de l’église de la Minerve à Rome.

Catherine fonde un monastère de femmes à Belcaro. Elle prêche la paix à Rocca d’Orcia.

Le cardinal Pierre d’Ostie meurt à Rome le 25 novembre.

1378

Catherine est déléguée par Grégoire XI en ambassade à Florence, début de 1378 (janvier-mars). Le 13 mars, congrès à Sarzana. Le pape y envoie un représentant. Aucune entente n’est conclue.

Grégoire XI meurt le 27 mars.

Election du pape Urbain VI (1378-1389) à Rome le 8 avril, couronnement le 18.

Ambassade de Catherine à Florence, déléguée d’Urbain VI. Le Traité de Tivoli, le 28 juillet, entérine la paix entre Rome et Florence.

Retour de Catherine à Sienne. Le Dialogue en août et automne (? ou 1377 ?)

Des cardinaux quittent Rome pour Agnani le 9 août et déclarent invalide l’élection d’Urbain VI. Election de l’« antipape » Clément VII (Robert de Genève) le 21 septembre à Fondi.

Catherine est appelée à Rome et y arrive le 28 novembre ; une chancellerie lui est confiée. Elle entreprend une correspondance en faveur de la reconnaissance de la légitimité de l’élection d’Urbain VI.

Raymond de Capoue est alors en mission auprès du Roi de France.

1379

Clément VII regagne Avignon. Catherine est toujours à la chancellerie.

1380

La santé de Catherine décline rapidement dès janvier. Le 29 janvier, elle fait l’expérience de recevoir la nef (navicella) de l’Eglise sur ses épaules (…de bergère, comme elle se voit souvent, cf. ses oraisons entre autres). Le 26 février, elle ne peut plus marcher. Catherine meurt le 29 avril.

1389

Mort d’Urbain VI.

1399

Mort de Raymond de Capoue.

 

Les grandes causes défendues par Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne

 

Loin des clichés d’Inquisitio, voici les grandes causes défendues par Catherine de Sienne.

 Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

La paix

Catherine a beaucoup travaillé pour la paix, d’une manière constante tout au long de sa vie. C’est pour la paix en Europe qu’elle souhaite que le pape et les états européens mobilisent une croisade. C’est pour la paix en Italie qu’elle se rend à Avignon et à Florence. C’est pour la paix dans l’Eglise qu’elle souhaite une véritable réforme dans l’Eglise et qu’elle travaille tant à ramener les princes sous le chef unique du pape Urbain VI. « La paix mon doux père, écrit-elle au pape Grégoire XI, la paix et non plus la guerre. Pour la paix, si je pouvais, je donnerais  mille fois ma vie. » Venez, ajoute-t-elle dans une autre lettre, venez (c’est-à-dire venez d’Avignon à Rome, revenez à Rome) non pas les armes à la main, mais la croix à la main, les mains désarmées, comme le doux agneau.

Dans ses actions pour la paix, Catherine ne prend jamais parti. Les efforts sont toujours à faire de part et d’autre, par exemple, de la part du pape et de la part des Florentins et de ceux qui les suivent. De même, il n’y a chez elle aucun patriotisme exacerbé. Le « nationalisme » est une passion à combattre. Et le trop grand patriotisme peut aussi devenir une « passion ». Au roi français Charles V, elle adresse cette formule qui est bien d’elle : « Placez devant l’œil de votre intelligence Dieu et la vérité, non pas la passion et l’amour de la patrie. Car, devant Dieu, nous ne pouvons pas faire de différence entre un homme et un autre. Tous nous sommes sortis de sa sainte pensée, nous avons tous été créés à son image et ressemblance et rachetés par son précieux sang. »(1). A l’inverse, jamais il n’y a chez elle de « francophobie » (Grégoire XI est Français, l’anti-pape Clément VII est Français). Catherine est européenne. Elle avait, dans sa famiglia, pourtant très italienne, des amis anglais et espagnols.

Sur le thème de la paix, on peut lire un extrait de sa lettre n° 53 à Nicolas Soderini :

« Je vous prie, Nicolas, par cet amour ineffable avec lequel Dieu vous a créé et racheté si doucement, de vous appliquer à être juste autant que vous le pourrez. Ce n’est pas sans un grand motif que Dieu vous a mis à même de faire la paix et de rétablir l’union avec la sainte Eglise : c’est pour vous sauver, vous et toute la Toscane. Il ne me semble pas que la guerre soit une si douce chose, que nous devions la rechercher lorsque nous pouvons l’éviter. Y-a-t-il, au contraire, rien de plus doux que la paix ? Je ne le crois pas ; c’est ce doux héritage que Jésus-Christ a laissé à ses disciples. Car il a dit : ce n’est pas en faisant des miracles ; en connaissant toutes les choses futures et en montrant votre sainteté par des actes extérieurs, qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples ; c’est en étant unis par la charité, la paix et l’amour. Je veux donc que vous fassiez l’office des anges, qui travaillent à nous mettre en paix avec Dieu. Faites ce que vous pourrez ; et que cela plaise ou déplaise, surmontez tous les obstacles ; ne pensez qu’à l’honneur de Dieu et à votre salut, et quand il devrait vous en coûter la vie, n’hésitez jamais à dire la vérité, sans craindre ce que les démons ou les créatures pourraient faire. Mais prenez pour bouclier et pour défense la crainte de Dieu, sachant que son regard est sur nous, et qu’il voit toujours l’intention, la volonté de l’homme telle qu’elle est dirigée vers lui. (2)

La paix et l’union sont les éléments essentiels du testament du Christ : « Il (le Christ)  leur laisse (aux apôtres) la paix et l’union, le précepte de s’aimer les uns les autres ; c’est là son testament, le signe qui fait reconnaître les enfants et les vrais disciples du Christ. » (3)

Et nous ? Notre désir de la paix dans le monde et notre travail en ce sens ? Ne laissons-nous pas les choses aller leur train au lieu de travailler vraiment à la justice et à la paix dans la société et au plan international ?

Du souci de la paix découle les points suivants :

La croisade

L’activité de Catherine de Sienne en faveur  du « saint passage », du « saint pèlerinage » – qui puisse protéger l’Europe de la menace musulmane, mais surtout qui puisse orienter les instincts de violence et de guerre en faveur d’une guerre considérée comme plus juste – n’a jamais vraiment cessée. Pour Catherine, la croisade est certes une opération militaire. Mais il s’agit aussi d’une véritable mission en faveur des fidèles et des infidèles qui sont, même comme infidèles, nos frères.

La réforme de l’Eglise

C’était une préoccupation très répandue dans l’Eglise de la fin du Moyen-Age que celle de la réforme de l’Eglise. Les spirituels, les théologiens, les autorités ecclésiales la souhaitaient.

La centralisation de l’institution ecclésiale avait accentué le caractère administratif de la hiérarchie et de sa politique. Les conflits, les dérives morales des clercs, les aspects financiers, les affaires temporelles… tout cela offrait un visage de l’Eglise peu stimulant pour les croyants. Il fallait envisager une réforme de l’Eglise. Celle-ci ne pouvait commencer que par la tête. Catherine, dans sa vision de l’Eglise, concentre tout le pouvoir sur le pape et la fonction papale. En un sens, elle est vraiment papiste. Pourtant, si la fonction du pape est primordiale, les hommes restent des hommes et ne sont pas le Christ. Par exemple, elle écrit ceci à Grégoire XI : « Je vous le dis à vous christ de la terre, de la part du Christ du ciel. »

De plus, Catherine a une très grande conscience de l’égalité des baptisés. Chaque chrétien est invité à devenir un « autre christ ». Chaque chrétien dispose un véritable « pouvoir sacerdotal » (elle n’utilise pas cette expression) pour l’honneur de Dieu et le salut des hommes. Elle invite chacun à assumer ses responsabilités.

De plus, elle a le désir d’une Eglise humble et pauvre, libre de tout pouvoir temporel, libre aussi de toute intervention des autorités civiles dans ce qui la concerne seule, une Eglise vraiment évangélique consacrée exclusivement à l’honneur de Dieu et au salut des hommes.

La promotion de la justice

Il y a chez Catherine une véritable doctrine sociale et politique dont je voudrais souligner certaines caractéristiques :

– L’extrême dignité de l’homme, de chaque être en particulier, qui doit être respecté dans sa liberté (rien ne peut et ne doit le contraindre).

– L’égalité foncière de tous les hommes : la solidarité n’est pas seulement une tâche, mais une situation de fait qui nous lie les uns aux autres, dans le bien et dans le mal. Que l’homme le veuille ou non, il est lié (de fait et par nécessité) aux autres. Ainsi le développement des personnes et l’enrichissement du corps social sont fortement liés. Par ailleurs, c’est un devoir pour chacun de s’intéresser aux problèmes qui touchent la société.

– L’importance du bien commun auquel le bien particulier est subordonné.

– La nécessité d’exercer la justice : il s’agit du premier devoir de ceux qui gouvernent.

– L’autorité est prêtée et ad tempus, c’est-à-dire pour un temps seulement.

(1) Lettres, n° 33, Editions P. Téqui, p. 306

(2) Lettres, Editions P. Téqui, p. 428

(3) Lettre n° 49 aux « huit de la guerre » à Florence, Lettres, Editions P. Téqui, p. 402. Cf. aussi le thème de la mort du Christ qui apporte la grande paix après la grande guerre du péché.

Catherine de Sienne « Docteur de l’Eglise » : le discours de Paul VI

PaulVI et Catherine de Sienne

Le dimanche 4 octobre 1970, Paul VI a présidé dans la Basilique Vaticane la cérémonie solennelle de la proclamation de Sainte Catherine de Sienne comme Docteur de l’Eglise. Ce titre reconnaît son autorité exceptionnelle dans le domaine de la théologie, la profondeur de sa foi alliée à la sûreté de sa pensée et la sainteté de sa vie. Voici donc le texte intégral du discours prononcé par le Pape en la basilique Saint Pierre.

La joie spirituelle qui a rempli notre âme en proclamant Docteur de l’Eglise l’humble et sage vierge dominicaine, Catherine de Sienne, trouve sa référence la plus haute et, dirons-nous, sa justification dans la joie très pure éprouvée par le Seigneur Jésus lorsque, comme le rapporte le saint évangéliste Luc, « il tressaillit de joie sous l’action du Saint Esprit » et dit : « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir.[1] »

En vérité, en remerciant le Père d’avoir révélé les secrets de sa sagesse divine aux humbles, Jésus ne pensait pas seulement aux Douze qu’il avait choisis dans un peuple sans culture et qu’il enverrait un jour comme ses apôtres pour instruire toutes les nations et pour leur enseigner ce qu’il leur avait prescrit[2], mais aussi à tous ceux qui croiraient en lui, parmi lesquels seraient innombrables ceux qui seraient les moins doués aux yeux du monde.

Et l’Apôtre des gentils se plaisait à observer cela en écrivant à la communauté de Corinthe la grecque, ville où pullulaient les gens infatués de sagesse humaine : « Considérez votre appel. Il n’y a pas beaucoup de sages, selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune chair n’aille se glorifier devant Dieu.[3]

Ce choix préférentiel de Dieu, dans la mesure où il est insignifiant ou même méprisable aux yeux du monde, avait déjà été annoncé par le Maître lorsqu’il avait appelé, en nette contradiction avec les estimations terrestres, heureux et candidats à son Royaume les pauvres, les affligés, les doux, les affamés de justice, les purs de cœur, les artisans de la paix[4].

Il n’est certes pas dans notre intention d’hésiter à mettre en relief comment, dans la vie et dans l’activité extérieure de Catherine, les Béatitudes évangéliques ont eu modèle de vérité et de beauté exceptionnelles. Tous, d’ailleurs, vous vous rappelez combien elle a été libre en esprit de toute convoitise terrestre, combien elle a été affamée de justice et envahie jusqu’aux entrailles de miséricorde dans sa recherche de porter la paix au sein des familles et dans les villes déchirées par des rivalités et des haines atroces, combien elle s’est prodiguée pour réconcilier la république de Florence avec le Souverain Pontife Grégoire XI, jusqu’à exposer sa propre vie à la vengeance des rebelles. Nous ne nous arrêterons pas à regarder les grâces mystiques exceptionnelles dont le Seigneur a voulu la gratifier, parmi lesquelles le mariage mystique et les saints stigmates. Nous croyons aussi que ce n’est pas, en la présente circonstance, le moment de rappeler l’histoire des magnanimes efforts accomplis par la sainte pour persuader le Pape de revenir à Rome, son siège légitime. Le succès qu’elle a finalement obtenu fut vraiment le chef-d’œuvre de son intense activité qui restera dans les siècles sa grande gloire et constituera un titre tout spécial à l’éternelle reconnaissance de l’Eglise.

Nous croyons par contre opportun en ce moment de mettre brièvement en lumière le second titre qui justifie, en conformité avec le jugement de l’Eglise, l’accord du titre de Docteur à la fille de l’illustre ville de Sienne, et c’est l’excellence particulière de la doctrine.

Quant au premier titre, celui de la sainteté, son approbation solennelle fut exprimée amplement et dans un style unique d’humaniste par le Pontifie Pie II, son compatriote, dans la bulle de canonisation « Misericordias Domini », dont il fut lui-même l’auteur. La cérémonie liturgique spéciale eut lieu dans la Basilique Saint-Pierre le 29 juin 1461.

Que dirons-nous donc de l’éminence de la doctrine de sainte Catherine ? Certainement nous ne trouverons pas dans les écrits de la sainte, c’est-à-dire dans les Lettres, conservées en nombre assez considérable, dans le « Dialogue de la divine Providence » ou « Livre de la doctrine divine » et dans les « orationes », la vigueur apologétique et les hardiesses théologiques qui distinguent les œuvres des grandes lumières de l’Eglise ancienne de l’Orient et de l’Occident. Nous ne pouvons pas non plus exiger de la vierge peu cultivée de Fontebranda les hautes spéculations propres à la théologie systématique, qui ont rendu immortels les docteurs du Moyen Age scolastique. Et, s’il est vrai que se reflète dans ses écrits, et d’une manière surprenante, la théologie du Docteur angélique, celle-ci y apparaît dépouillée de tout revêtement scientifique. Ce qui frappe plus que tout au contraire dans la sainte, c’est la science infuse, c’est-à-dire l’assimilation brillante, profonde et enivrante de la vérité divine et des mystères de la foi contenus dans les livres de l’Ancien et du Nouveau Testaments : une assimilation favorisée, oui, par des dons naturels très particuliers mais évidemment prodigieux, due à un charisme de sagesse du Saint Esprit, un charisme mystique.

Catherine de Sienne offre dans ses écrits un des plus brillants modèles de ces charismes d’exhortation, de parole de sagesse et de parole de science que saint Paul nous a montrés agissant dans chaque fidèle dans les communautés chrétiennes primitives et dont il voulait que l’usage fût bien réglé, faisant remarquer que ces dons ne sont pas tant à l’avantage de ceux qui en sont favorisés que plutôt à celui du Corps tout entier de l’Eglise : comme en lui, en effet, explique l’Apôtre, « c’est le seul et même Esprit qui distribue ses dons à chacun comme il l’entend »,[5] de même sur tous les membres de l’organisme mystique du Christ doit retomber le bénéfice des trésors spirituels que son Esprit prodigue[6].

« Doctrina ejus (scilicet Catharinænon acquisita fuit ; prius magistra visa quam est quam discipula » ; c’est ce qu’a déclaré le même Pie II dans la Bulle de canonisation. Et, en vérité, que de rayons de sagesse surhumaine, que d’appels pressants à l’imitation du Christ dans tous les mystères de sa vie et de sa Passion, que d’invitations à la pratique propre des vertus propres aux divers états de vie sont épars dans les œuvres de la sainte ! Ses lettres sont comme autant d’étincelles d’un feu mystérieux allumé dans son cœur brûlant de l’Amour infini qui est le Saint-Esprit.

Mais quelles sont les lignes caractéristiques, les thèmes principaux de son enseignement ascétique et mystique ? Il nous semble qu’à l’imitation du « glorieux Paul [7] » dont elle reflète parfois le style vigoureux et impétueux, Catherine soit la mystique du Verbe incarné et surtout du Christ crucifié. Elle a exalté la vertu rédemptrice du sang adorable du Fils de Dieu, répandu sur le bois de la croix avec la prodigalité de l’amour pour le salut de toutes les générations humaines[8]. Ce sang du Sauveur, la sainte le voit couler d’une manière continuelle au sacrifice de la messe et dans les sacrements, grâce au ministère des ministres sacrés, pour la purification et l’embellissement du Corps mystique du Christ tout entier. Nous pouvons donc dire que Catherine est la mystique du Corps mystique du Christ, c’est-à-dire de l’Eglise.

D’autre part, pour elle, l’Eglise est la mère authentique à laquelle il est juste de se soumettre et d’accorder révérence et assistance. Elle ose dire : « L’Eglise n’est rien d’autre que le Christ lui-même.[9] »

Quels ne furent donc pas le respect et l’amour passionné que la sainte nourrissait pour le Pontife romain ! Aujourd’hui, nous personnellement, serviteur des serviteurs de Dieu, nous devons à Catherine une immense reconnaissance, non certes pour l’honneur qui peut retomber sur notre humble personne, mais pour l’apologie mystique de la charge apostolique du successeur de Pierre. Qui ne se rappelle? Elle contemple en lui « le doux Christ sur la terre[10] », auquel on doit un amour filial et l’obéissance parce que : « qui sera désobéissant au Christ sur la terre, qui tient la place du Christ qui est au ciel, ne participe pas au fruit du sang du Fils de Dieu.[11] » Et, comme anticipant non seulement sur la doctrine, mais sur le langage même du Concile Vatican II[12], la sainte écrit au Pape Urbain VI : « Père très saint… sachez la grande nécessité, qui est la vôtre et celle de la sainte Eglise, de garder ce peuple [de Florence] dans l’obéissance et le respect envers votre Sainteté parce que c’est là qu’est le chef et le principe de notre foi.[13] »

Aux cardinaux ensuite, à beaucoup d’évêques et de prêtres, elle adresse de pressantes exhortations et n’épargne pas de sévères reproches, mais toujours en toute humilité et tout respect pour leur dignité de ministres du sang du Christ.

Et Catherine ne pouvait pas oublier qu’elle était la fille d’un Ordre religieux, un des plus glorieux et des plus actifs dans l’Eglise. Elle nourrissait donc une singulière estime pour ce qu’elle appelle « les saintes religions » qu’elle considère comme un lien d’union dans le Corps mystique, constitué par les représentants du Christ (selon une qualification qui lui est propre) et le corps universel de la religion chrétienne, c’est-à-dire les simples fidèles. Elle exige des religieux la fidélité à leur sublime vocation par l’exercice généreux des vertus et l’observation de leur règles respectives. Dans sa maternelle sollicitude, les laïcs ne sont pas les derniers. Elle leur adresse de nombreuses et vives lettres, les voulant prompts dans la pratique des vertus chrétiennes et des devoirs de leur état, animés d’une ardente charité pour Dieu et pour le prochain puisque eux aussi sont des membres vivants du Corps mystique. Or, dit-elle, « elle[c’est-à-dire l’Eglise] est fondée dans l’amour et elle est même l’amour.[14] »

Comment ensuite ne pas rappeler l’action intense développée par la sainte pour la réforme de l’Eglise ? C’est principalement aux Pasteurs de l’Eglise qu’elle adresse ses exhortations, dégoûtée et saintement indignée de l’indolence de beaucoup d’entre eux, frémissante de leur silence tandis que le troupeau qui leur était confié s’égarait et tombait en ruine. « Hélas, ne plus se taire ! Criez avec cent mille voix, écrit-elle à un haut prélat. Je vois que, parce qu’on se tait, le monde est détraqué, l’Epouse du Christ est pâle, on lui a enlevé sa couleur parce qu’on lui suce le sang par derrière c’est-à-dire le sang du Christ.[15] »

Et qu’est-ce qu’elle entendait par le renouvellement et la réforme de l’Eglise ? Certainement pas le renversement de ses structures essentielles, ni la rébellion contre les Pasteurs, ni la voie libre aux charismes personnels, ni les innovations arbitraires dans le culte et dans la discipline, comme certains le voudraient de nos jours. Au contraire, elle affirme maintes fois que la beauté sera rendue à l’Epouse du Christ et qu’on devra faire la réforme « non par la guerre, mais dans la paix et le calme, par des prières humbles et continuelles, dans les sueurs et les larmes des serviteurs de Dieu.[16] » Il s’agit donc pour la sainte d’une réforme avant tout intérieure puis extérieure, mais toujours dans la communion et l’obéissance filiale envers les représentants légitimes du Christ.

Fut-elle aussi politique notre très pieuse Vierge ? Oui, sans aucun doute, et d’une manière exceptionnelle, mais dans un sens tout spirituel du mot. En effet elle repoussait avec dédain l’accusation de politicienne que lui adressaient certains de ses concitoyens, en écrivant à l’un d’eux : « … Et mes concitoyens croient que par moi ou par la compagnie que j’ai avec moi il se fait des traités: ils disent la vérité, mais ils ne la connaissent pas et ils prophétisent, puisque je ne veux pas faire autre chose et je ne veux pas que qui est avec moi fasse autre chose que de vaincre le démon et de lui enlever la domination de l’homme qu’il a prise par le péché mortel et d’arracher la haine du cœur humain et de le mettre en paix avec le Christ crucifié et avec son prochain.[17] »

Donc la leçon de cette femme politique « sui generis » conserve encore son sens et sa valeur, bien qu’aujourd’hui on sente davantage le besoin de faire la distinction entre les choses de César et celles de Dieu. L’enseignement politique de la sainte trouve sa plus authentique et parfaite expression dans ce jugement lapidaire qu’elle a porté : « Aucun Etat ne peut se conserver en état de grâce dans la loi civile et dans la loi divine sans la sainte justice.[18] »

Non contente d’avoir développée un enseignement intense et très vaste de vérité et de bonté par la parole et par les écrits, Catherine voulait le sceller par l’offrande finale de sa vie pour le Corps mystique du Christ, qui est l’Eglise, alors, qu’elle n’avait que 33 ans. De son lit de mort, entourée de fidèles disciples, dans une petite cellule voisine de l’église de Sainte Marie sopra Minerva à Rome, elle adressa au Seigneur cette émouvante prière, vrai testament de foi et d’amour reconnaissant très ardent : « O Dieu éternel, reçois le sacrifice de ma vie [en faveur de] ce Corps mystique de la sainte Eglise. Je n’ai rien d’autre à donner que ce que tu m’as donné. Prends donc le cœur et tiens-le sur la face de cette épouse.[19] »

C’est donc le message d’une foi très pure, d’un amour ardent, d’une consécration humble et généreuse à l’Eglise catholique en tant que Corps mystique et Epouse du divin Rédempteur : c’est le message typique du nouveau Docteur de l’Eglise, Catherine de Sienne, pour l’illumination et l’exemple de tous ceux qui se glorifient de lui appartenir. Recueillons-le, ce message, avec un esprit reconnaissant et généreux pour qu’il soit la lumière de notre vie terrestre et le gage d’une appartenance future assurée à l’Eglise triomphante du ciel. Amen !


[1] Evangile selon saint Luc, X 21; évangile selon saint Matthieu, XI 25-26.

[2] Evangile selon saint Matthieu, XXVIII 19-20.

[3] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, I 26-29.

[4] Evangile selon saint Matthieu, V 3-10.

[5] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, XII 11.

[6] Première épître de saint Paul aux Corinthiens, XI 5 ; épître de saint Paul aux Romains, XII 8 ; première épître de saint Paul àTimothée, VI 2 ; épître de saint Paul à Tite, II 15.

[7] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre XI.

[8] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CXXVII.

[9] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CLXXI.

[10] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CXCVI.

[11] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CCVII.

[12] Vatican II : Constitution dogmatique « Lumen gentium »n° 23.

[13] Sainte Catherine de Sienne : Lettre XVII.

[14] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CIII.

[15] Sainte Catherine de Sienne : Lettre XVI, au Cardinal d’Ostie.

[16] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre XV.

[17] Sainte Catherine de Sienne : Lettre CXXII.

[18] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CXIX.

[19] Sainte Catherine de Sienne : « Dialogues de la divine Providence », chapitre CCCLXI.

Catherine de Sienne, femme actuelle (2/3)

 Catherine de Sienne

Pourquoi Catherine de Sienne était-elle une femme qui vivait avec son temps et que nous enseigne-t-elle ?

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

L’Eglise et la société à l’époque de Catherine de Sienne

L’Eglise du XIVe siècle se trouve dans un processus assez fort de centralisation. Celle-ci a commencé au XIIIe siècle. Les ordres mendiants (saint Dominique et les Frères Prêcheurs en particulier) y ont fortement contribué, tout en en profitant pour leur propre développement. Dominique a travaillé en plein cœur de l’Eglise, a fréquenté la tête de l’Eglise. Au XIVe siècle, les papes d’Avignon ont favorisé l’organisation du pouvoir central dans l’Eglise, par la création des différentes instances composant la curie et permettant d’enraciner sur des bases juridiques fortes le pouvoir papal.

Dans le même temps, l’Italie tombe en poussière. Elle se restructurera par la suite. Mais on se trouve, au XIVe siècle, plutôt dans une période de déstructuration de l’Italie, et ceci pour trois raisons : l’effacement du pouvoir impérial ; la baisse d’influence du Royaume de Naples ; l’exil du pape à Avignon.

La société civile italienne est fortement marquée par la violence : rivalités politiques au sein des cités italiennes ; rivalités entre les cités italiennes ; développement d’un certain anticléricalisme ; guerres…

L’action de Catherine de Sienne

D’une part, son action a eu finalement un rayonnement assez limité au départ. On parle très peu d’elle dans les chroniques de l’époque. Son rayonnement véritable fut l’œuvre de ses disciples, c’est-à-dire de ceux qui se sont mis à sa suite. Son action publique s’est déroulée pendant un très petit nombre d’années, les cinq dernières années de sa vie. Durant ces cinq dernières années, son activité s’est intensifiée considérablement : une vie mystique très intense, une production littéraire très abondante (Le Dialogue, les Lettres, les Oraisons) et une action politique et sociale très développée.

Les faits 

1375 : Catherine va à Pise et à Lucques pour inciter les responsables politiques de ces deux villes à ne pas adhérer à la ligue anti-papale.

1376 : Elle part pour Florence (rebellée contre le pape ) et pour Avignon (contrairement à ce qui est affirmé dans la série Inquisitio, Catherine n’y rencontre pas Clément VII, qui n’est pas encore élu).

1377 : Elle voyage dans le val d’Orcia sur les terres d’une grande famille de Sienne, les Salimbeni, pour réconcilier deux branches de cette famille.

1378 : Catherine est envoyée en ambassade à Florence par le pape (janvier) ; après la mort, en mars, de Grégoire XI, c’est l’élection d’Urbain VI en avril et l’élection de l’anti-pape Clément VII en septembre ; en novembre, Catherine s’installe à Rome.

1379 : Catherine a une intense activité épistolaire pour inciter les hommes d’Eglise et les responsables politiques à suivre Urbain VI.

1380 : Mort de Catherine de Sienne.

La vraie vie de Sainte Catherine de Sienne

Sainte Catherine de Sienne dans Inquisitio
Sainte Catherine de Sienne dans Inquisitio
Catherine de Sienne (Anne Brochet) contre Catherine de Sienne (la vraie)

Dépeinte dans Inquisitio comme machiavélique, aigrie et vengeresse (elle inocule la peste aux rats pour punir les Avignonnais, entre autres lâchetés), voici une petite vie de Sainte Catherine de Sienne pour rétablir la vérité. Précisons que dans la série, Catherine fait l’âge de l’actrice (46 ans), tandis que le personnage réel est mort à 33 ans et qu’elle était connue pour être très belle.

Petite vie de sainte Catherine de Sienne (1347-1380)

Docteur de l’Eglise (fête le  29 avril) – Patronne de l’Europe

Catherine Benincasa naquit à Sienne le 25 mars 1347 qui était à la fois le dimanche des Rameaux et le jour de l’Annonciation. En 1352, elle eut une vision du Christ et fit vœu de virginité 1 an plus tard.

A l’âge de quinze ans, Catherine de Sienne revêtit l’habit des sœurs de la Pénitence de Saint Dominique (les mantellata). Après la mort de sa sœur Bonaventura, elle commença une vie d’ascèse.

En 1363, la peste rode toujours : elle va soigner et encourager ceux qui en sont malades. Sept neveux et nièces de Catherine sont frappés et elle les enterre elle-même.

En 1368, après le retour à Dieu de son père et son mariage mystique avec le Christ, Catherine sauva ses frères pendant un coup d’état à Sienne. Deux ans après, elle donna son cœur à Jésus pour l’Eglise. De la même année datent ses premières lettres et les premières conversions. La jeune mystique provoqua quelques émotions dans sa cité et dans l’Ordre des dominicains. Elle dut comparaître devant le Chapitre général des dominicains à Florence en 1374. C’est alors qu’elle rencontra le Bienheureux Raymond de Capoue qui deviendra son directeur spirituel.

A partir de 1375 commence une période de sa vie durant laquelle Sainte Catherine de Sienne prend de manière plus publique, la défense des intérêts du Pape et manifeste son souci de l’unité et de l’indépendance de l’Eglise, ainsi que du retour du Pape d’Avignon à Rome. Elle rencontre le pape Grégoire XI à Avignon. En septembre 1376, elle retourne à Sienne et Grégoire XI prend le chemin de Rome. Catherine continue son service d’ambassadrice du pape auprès des villes italiennes toujours en pleine ébullition. En 1378, après le décès de Grégoire XI, Urbain VI est élu pape. 5 mois après cette élection tumultueuse et les maladresses de l’élu, malgré les appels à la patience et les mises en garde de Sainte Catherine de Sienne, survient le Grand Schisme d’Occident et l’élection de l’antipape Clément VII (Robert de Genève). Catherine se bat pour que soit reconnu Urbain VI. La même année 1378, elle commence la rédaction de ses Dialogues, qui, rapporte une tradition, auraient été composés en cinq jours d’extase, du 9 au 14 octobre. Catherine vient s’établir définitivement à Rome. Deux ans après, après avoir reçu dans une vision, la nef de l’Eglise sur ses épaules, dans l’église du Vatican, Catherine meurt dans la ville éternelle à l’âge de 33 ans. Bien que ne sachant pas écrire et ne connaissant pas le latin, elle laisse derrière elle une œuvre considérable. L’importance de son œuvre pour la langue italienne moderne est reconnue.

Appartenant au tiers-ordre dominicain, cette fille de Saint Dominique canonisée en 1461 par le pape Pie II est patronne de l’Italie et a été déclarée docteur de l’Eglise par le pape Paul VI, le 4 octobre 1970 en même temps que Sainte Thérèse d’Avila.

Les papes en Avignon (1/2)

Inquisitio

Inquisitio

Difficile de comprendre dans quel contexte se déroule la série peu historique Inquisitio sans revenir à l’histoire.

Pourquoi les papes sont-ils venus vivre en Avignon ?

Il y a deux périodes avignonnaises de la papauté : la première de 1309 à 1377 et la deuxième de 1378 à 1417.

Rome est la ville dont le pape est évêque, mais il n’habite pas toujours dans l’ancienne capitale romaine. Le siège apostolique n’a pas la fixité qu’il a aujourd’hui, les papes se rendant régulièrement dans des villes des États pontificaux ou à la campagne, passer plusieurs mois. De la même façon que le roi de France est itinérant et vient rarement à Paris, le pape est lui aussi coutumier des déplacements.

Qu’est-ce que les États pontificaux ?

Ce sont des territoires appartenant aux papes, dont l’évêque de Rome est le souverain. La géographie territoriale de ces États a varié au fil du temps, mais ils sont situés au centre de la péninsule italienne, avec des villes enclavées au nord et au sud, comme Bénévent. Ces territoires sont une donation du roi de France Pépin le Bref en 752, qui fait don au pape de provinces conquises sur les Lombards. C’est pour lui un moyen d’unir la papauté et la couronne carolingienne, se faisant ainsi le protecteur de l’Église, comme l’empereur Constantin le fut en son temps. La donation de Pépin se fonde d’ailleurs sur un document appelé la donation de Constantin et qui stipule que l’empereur aurait donné, en 335, des territoires au pape Sylvestre 1er. Ce document est manifestement un faux, créé ultérieurement. La donation faite par Pépin a ensuite été confirmée par Charlemagne en 774. Les États pontificaux existent jusqu’en 1870. Cette année là le roi d’Italie Victor-Emmanuel envahit Rome et ses environs une fois que les troupes françaises, basées à Rome pour protéger le pape, ont quitté la ville pour rejoindre le front de la guerre conte la Prusse. Le pape Pie IX se réfugie dans le palais du Vatican où il se trouve prisonnier. Débute alors la question romaine, qui va envenimer les relations entre l’Italie et le Vatican durant 59 ans, jusqu’à ce que le gouvernement de Mussolini y trouve une solution par les accords du Latran en 1929. Les États pontificaux sont formellement abolis, mais le pape retrouve une souveraineté territoriale sur l’État du Vatican.

La situation de l’Italie à l’époque médiévale

L’Italie n’est pas un royaume unifié. Ce n’est qu’en 1860, après un long processus appelé le Risorgimento, que l’Italie est unifiée sous l’égide des rois de Savoie. Durant toute l’époque médiévale et moderne l’Italie est composée de royaumes, comme les États pontificaux ou le royaume de Naples, de principautés, comme Florence ou Venise, et de républiques autonomes. La géographie politique de l’Italie est complexe et instable, la péninsule est le terrain de guerre et d’influence de toutes les grandes puissances européennes : les Allemands, qui veulent contrôler Rome, les Français, présents à Naples avec les Anjou, les Normands, qui tiennent la Sicile, les Espagnols … Les luttes de clans et de famille sont sanglantes, les alliances se font et se défont au gré des intérêts politiques. La ville de Rome, bien que sous contrôle du pape, n’échappe pas à cette ambiance. Deux grandes familles règnent sur Rome : les Orsinni et les Colonna, chacune essayant de faire élire un pape qui émane soit de sa famille soit de sa clientèle. Pour y parvenir la corruption, les meurtres, les intimidations sont nombreuses. C’est pour essayer d’échapper à ce climat qu’en 1305 les cardinaux élisent un pape qui ne vient pas du milieu romain, puisqu’il est Français. Il s’agit de Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Celui-ci refuse de se rendre à Rome afin d’éviter le climat politique étouffant de la ville. Sa cour est alors itinérante et il séjourne dans plusieurs abbayes avant de se rendre à Bordeaux en 1306. Ici, les troubles politiques le rattrapent. La Guyenne est en effet un fief anglais, convoité aussi bien par le roi d’Angleterre que par le roi de France, ce qui déclenchera ultérieurement la guerre de Cent Ans. En séjournant en Guyenne le pape semble donner la préférence aux Anglais. Ne voulant pas prendre parti dans cette querelle il décide alors de se rendre en Avignon, où il arrive en 1309. Avignon est un fief pontifical enserré dans le Comtat Venaissin, qui avait été donné à la papauté par le comte de Toulouse. Il fut définitivement acquis en 1274. Avignon a de grands avantages géographiques : c’est à l’extérieur du royaume de France, mais néanmoins très proche de celui-ci, c’est assez proche de l’Empire, et par le Rhône on peut facilement rejoindre soit le nord de l’Europe, soit la Méditerranée et donc Rome. Ce qui ne devait être qu’un séjour temporaire finit donc pas durer, et les papes aménagent et embelissent le palais pontifical. À la mort de Clément V, survenue en 1314, le pape qui lui succède décide de rester en Avignon, ainsi que ses successeurs jusqu’en 1377.

Le retour à Rome

C’est le pape Grégoire XI, le dernier pape français, qui décide de revenir à Rome en 1377. Il meurt l’année d’après, en 1378, et son décès ouvre la voie à une nouvelle crise entre les familles romaines, si bien que les papes vont revenir en Avignon, mais cette fois dans le contexte du Grand Schisme d’Occident.

Qui était vraiment Catherine de Sienne ?

Catherine de Sienne - Inquistio
Dans la série Inquisitio, Catherine de Sienne est dépeinte comme hystérique inquisitrice, vengeresse et morbide.

Quel fut le rôle de Catherine de Sienne dans le retour des papes à Rome ? Difficile à dire. Mais on sait qu’elle était à Avignon le jour du départ de Grégoire XI et que son activité publique était intense.

Catherine de Sienne est en Avignon lorsque Grégoire XI quitte cette ville pour Rome le 13 septembre 1376. Elle n’a eu de cesse que la papauté retrouve son siège romain et a multiplié les interventions en ce sens. Cependant on sait que Grégoire XI dès son élection a manifesté son désir de regagner Rome, que Brigitte de Suède (+ 1373) est déjà intervenue auprès de lui-même et de ses prédécesseurs et l’on peut s’interroger sur l’influence personnelle de Catherine dans cette décision. Les sources ne permettent pas d’élucider totalement cette question sauf à affirmer qu’elle n’a pas ménagé ses efforts auprès des papes et des plus hautes personnalités politiques et religieuses en faveur de la paix en Italie et de la réforme de l’Eglise pour lesquelles elle jugeait ce retour indispensable.

La biographie de Catherine de Sienne s’appuie sur des ouvrages hagiographiques dont il est difficile de dégager les faits historiques, telle la Legenda major de Raymond de Capoue mais aussi sur ses propres écrits. Trois cent quatre-vingt-deux Lettres ont été conservées, mais sans dates avec des données éparpillées, les éléments factuels et chronologiques ayant été le plus souvent supprimés par les hagiographes. Parmi les nombreux destinataires, des dirigeants politiques, religieux et le pape lui-même auxquels Catherine n’hésite pas à écrire. Le Dialogue et les Oraisons nous renseignent plutôt sur sa spiritualité même s’il est intéressant de relire sa première oraison écrite en 1376 à Avignon alors qu’elle est en pleine action apostolique ou les suivantes tandis qu’elle est à Rome, en pleine crise de l’Eglise.

Elle a incontestablement eu un engagement public très intense. Fille d’un teinturier de Sienne, avant-dernière d’une famille de vingt-cinq enfants, elle serait née en 1347. Elle a à plusieurs reprises des visions, la première en 1352 à Sienne. Elle aurait, dès cette époque, fait vœu de virginité. Elle semble avoir mené ensuite la vie des jeunes filles siennoises de son époque, mais à la mort de sa sœur Bonaventura (1362), et malgré l’opposition de ses parents qui la confinent à la maison, elle mène une vie d’ascèse et de mortifications et entre chez les Mantellate 1. C’est alors qu’elle s’invente sa cellule intérieure 2. Après l’expérience des épousailles mystiques elle met fin à sa vie de recluse (1368) et acquiert peu à peu une grande influence à Sienne et au-delà, jouant un rôle de médiatrice dans les nombreux conflits à l’intérieur des cités et entre cités; elle appartient à l’équipe dirigée par Raymond de Capoue que le pape charge en 1375 de prêcher la croisade. Elle reçoit à Pise (1375) les stigmates, invisibles, et y aurait eu une vision concernant le schisme. Il est possible qu’elle ait écrit alors sa première lettre à Grégoire XI (fin 1375). Elle y plaide pour que le pape, qui doit nommer de nouveaux cardinaux, choisisse des hommes de vertu. Déçue par les nominations, elle écrit à nouveau. Elle est ensuite chargée d’une médiation officieuse entre Avignon et Florence, frappée d’interdit par la suite d’un conflit entre la cité et le pape. De là elle écrit encore au pape lui demandant de nommer des pasteurs qui soient «pères des pauvres ne cherchant que l’honneur de Dieu et le salut des âmes». Elle insiste aussi pour que le pape revienne à Rome. C’est alors qu’elle se rend à Avignon avec des membres de sa famiglia. Elle y arrive le 18 juin 1376 et est reçue en audience en compagnie de Raymond de Capoue par Grégoire XI. Celui-ci quitte Avignon le 13 septembre. La présence de Catherine a peut-être donné le coup de pouce nécessaire à un départ plusieurs fois reporté depuis son élection. Elle-même regagne l’Italie mais par une autre route. Malgré les représentations montrant Catherine aux côtés de Grégoire XI entrant officiellement à Rome le 17 janvier 1377, elle n’y est pas, absorbée alors par la fondation d’un éphémère monastère.

Cependant les hostilités perdurent dans les Etats pontificaux. Catherine écrit à nouveau à Grégoire XI, le suppliant de mettre son autorité au service de la réforme de l’Eglise plutôt que d’en user contre les Florentins. Elle intervient aussi à Sienne où elle n’est pas épargnée par la critique. Au début de 1378 elle accepte un mandat politique et ecclésial et se rend à Florence. Le climat y est tel qu’elle comprend vite qu’aucune négociation de paix ne peut réussir.

Emeutes sanglantes

Elle poursuit cependant sa mission tandis que se déroulent des émeutes sanglantes qui constituent une menace pour sa propre vie. Entre-temps Urbain VI succède à Grégoire XI, mort le 27 mars 1378. Napolitain, il représente un compromis entre les partisans d’un pape romain et ceux d’un pape français. Catherine se réjouit de cette élection mais comprend vite que le pape n’est pas favorable à des négociations de réforme et de paix. Elle lui écrit plusieurs lettres, vers la fin juin 1378, dans lesquelles elle traite de justice et de miséricorde comme inséparables des gouvernements temporel et spirituel de l’Eglise et incite une nouvelle fois à nommer des cardinaux en vue de la réforme. Elle continue à soutenir Urbain VI après l’élection de Clément VII qui ouvre le Grand Schisme. En juillet, l’interdit est levé à Florence et Catherine revient à Sienne. C’est pendant cette période dramatique qu’elle aurait dicté, en état d’extase, Le Dialogue. Convoquée ensuite à Rome, elle y arrive le 28 novembre avec les membres de sa famiglia. Une maison lui est fournie qui lui sert de chancellerie. Elle y entreprend une correspondance en vue d’établir la légitimité d’Urbain VI et de rallier à sa papauté. Elle écrit de nombreuses lettres à toutes sortes de personnages impliqués dans le schisme, tandis que le conflit armé entre les deux papes s’aggrave. Sa santé décline rapidement ce qui ne l’empêche pas de se rendre chaque jour à Saint-Pierre là où se trouvait la mosaïque de la navicella de Giotto. Elle offre sa vie en martyre pour l’Eglise et invite par lettre Raymond de Capoue à se consacrer lui aussi tout entier «au vaisseau de la sainte Eglise». Elle aurait reçu sur ses épaules la navicella de l’Eglise croulant sous les divisions et le péché et aurait été elle-même écrasée sous son poids. Elle meurt le 29 avril 1380.

Source : © Histoire du christianisme magazine (revue disponible en kiosque)