L’Eglise et les dissections de cadavres humains au XIVème siècle

Le professeur était aidé d'un assistant qui découpait le corps pendant que lui même commentait.Un des leitmotivs de la série Inquisitio est l’opposition entre l’Église et la science, plus particulièrement la science médicale. Dans plusieurs épisodes, il est précisé, et même martelé, que l’Église interdit les dissections de cadavres…et de TOUT cadavre qu’ils soient humains ou animaux. Nous avons déjà abordé la question des animaux…Reste celle des cadavres humains.

La réponse n’est pas aussi simple que celle que donne la série. En  1300, le Pape Boniface VIII a publié une bulle dans laquelle il interdit le démembrements des cadavres. Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de rites funéraires assez peu ragoutants. En effet lorsque des croisés mourrait loin de chez eux, on faisait bouillir le cadavre pour en récupérer les os. Ces derniers pouvait alors être renvoyé en Europe pour y être enterré. Le problème principal est apparu lorsque cette pratique est devenu une mode chez les nobles. Chacun prévoyant à l’avance la dispersion de ses organes pour des enterrements multiples.
Le pape Boniface VIII a donc voulu rappeler le respect dû au cadavre, mais à aucun moment il ne visait la dissection à visée légal ou scientifique.

Si nous regardons de près l’histoire de la médecine, nous voyons que la dissection s’est enveloppée petit à petit, et que l’Église en a même parfois été à l’initiative.

Tout d’abord le Pape Clément VI a, au début de la pandémie de peste « noire » en 1347, encouragé les médecins à pratiquer des autopsies afin de connaître l’origine de la maladie et de trouver un traitement1. Clément VI était installé en Avignon (trente ans avant le schisme) et c’est de là qu’il a prit cette notable décision. Nicolas Cuche commet donc une erreur en montrant dans Inquisitio qu’il est interdit de disséquer un cadavre de pestiféré.

D’autre part, le professeur Lyonnais Alain Bouchet, ancien Président de la SociétéFrançaised’histoire de la médecine, nous présente dans une conférence sur le sujet, que des autopsies étaient parfois pratiqués dans les Universités européennes, notamment françaises. Ces autopsies étaient le fait de médecins religieux qui furent appelés auprès des Papes…Cela au XIVème siècle au moment des évènements « décrits » par Inquisitio.

De ces dissections, nous en avons encore des traces sous la forme de planches les représentants. Appelées « leçons d’anatomie », elles étaient en possession des Universités de l’époque mais aussi des Princes. Le roi Philippe VI de Valois (1293-1350) en avait une. Les dissections n’étaient donc pas clandestines.

Nous pouvons citer le nom d’un de ces grands maîtres de l’anatomie : Guy de Chauliac (1300-1368) qui rédigea en 1363 les sept traités de La grande chirurgie. Cette œuvre imposante comprend de nombreuses illustrations de dissections auxquelles il a pour certaines participé… Chauliac a été formé à Montpellier et à Bologne où il a eu pour maître des médecins qui avaient pratiqué la dissection dont le célèbre Bertuccio. Chauliac était très connu de l’Eglise, il était lui-même chanoine du chapitre de Saint Just à Lyon et il a été appelé en Avignon auprès des Papes : Clément VI, Innocent VI et Urbain V. Ses expériences étaient donc connues du clergé et, rassurez-vous, Chauliac, de même que ses maîtres de Bologne et Montpellier, n’a pas fini sur le bucher.

L’histoire de la médecine contredit donc la vision très réductrice d’Inquisitio. Bien sur nous pouvons regretter que les propos de Boniface VIII aient pu parfois être mal-interprétés, mais à aucun moment on ne peut reprocher à L’Église d’avoir voulu freiner les connaissances médicales.

Pour en savoir plus :
les conférences d’histoire de la médecine de l’Université Lyon I.
l’histoire des dissections et de l’Église au moyen-âge en bande-dessinée.

1 : Stéphane Barry et Norbert Gualde, « La plus grande épidémie de l’histoire », L’Histoire, no 310, juin 2006, p. 47

Idée reçue : « Au Moyen Age, les gens ne se lavent pas et la médecine est inexistante »

Encore une idée reçue dont on peut constater les dégâts dans Inquisitio…

Faux ! Du Moyen Age datent les premiers systèmes d’évacuation des eaux usées et les premiers services de ramassage d’ordures. On voit également apparaître les premières rigoles centrales recouvertes dans les rues.

L’hygiène existe : l’eau est utilisée par plaisir. Des objets servant à la toilette sont retrouvés dans des fouilles et des inventaires. On utilise du savon ou de la saponaire. On se blanchit les dents avec du corail ou de l’os de seiche en poudre. Les herbes servent à fabriquer des savons. On a retrouvé des enluminures reproduisant des personnes se lavant. Les traités de médecine de Barthélémy l’Anglais, de Vincent de Beauvais ou d’Aldébrandin de Sienne (moines du 13e s) mettent en avant la propreté, notamment infantile. L’eau est un élément thérapeutique important tant pour prévenir que pour guérir les maladies. Les stations thermales se développent. On va aux bains publics. Certainement hérités de l’Antiquité, ils ont probablement été remis à la mode par les Croisés de retour d’Orient où la tradition avait été conservée. On trouve des étuves dans tous les quartiers des grandes villes : Bruxelles, Bruges, Dijon, Paris (27 en 1292), Digne, Chartres, Rouen, Strasbourg. Des crieurs annoncent leur ouverture au petit matin. Certains de ces établissements appartiennent même au clergé. On les perfectionne avec des bains de vapeur (sèche ou humide) : les ancêtres du sauna et du hammam. Il existe une corporation des étuviers, avec des prix fixés, l’obligation de tenir l’eau propre, l’interdiction d’accès aux malades et aux prostituées. C’est au 14e s que décision sera prise de séparer hommes et femmes pour éviter la prostitution et au 15e s qu’un changement de mentalité intervient. Les médecins considèrent désormais l’eau comme vecteur de maladies et la grande peste de 1348 semble leur donner raison. Les étuves déclinent et disparaissent.

Au château, on fait chauffer de l’eau, on fait sa toilette dans des bassines et on prend son bain dans des grandes cuves en bois. On fait ses besoins dans les latrines (dans l’épaisseur des murs) ou sur une chaise percée.

La médecine existe aussi. Elle est enseignée dans les monastères où les moines ont pour mission de soigner les malades. En ville, les chanoines-médecins sont à la fois professeurs dans des écoles-cathédrales et médecins à l’hôtel-Dieu. Les soignants diplômés sont généralement des religieux. Les hôpitaux, hospices et hôtel-Dieu sont bâtis aux frais de l’Eglise et des fidèles. Ils sont tenus avec soin et gratuits. Les médecins savent à cette époque soigner les hernies, replacer les os déboités ou réduire des fractures. Les apothicaires existent déjà. On désinfecte les plaies au vin et on cautérise au fer rouge. On fait des trépanations. On anesthésie en faisant respirer au patient des essences de plantes qui engourdissent.

On voit donc qu’en matière de médecine, le 13ème siècle possède déjà quasiment toutes les connaissances qui seront celles du …18ème ! Si la médecine a stagné, c’est bien sous l’Ancien Régime et non au Moyen Age ! Quant à l’hygiène, elle a carrément régressé dès la Renaissance avec la peur de l’eau.