L’Inquisition ? C’est quoi ? Pourquoi ? Quand ? Comment ?

Inquisition

Pourquoi l’Inquisition ? C’est quoi ? De quand à quand ? Comment est-elle organisée ? Quid de la torture ? Josselin Maillet, professeur d’histoire, a bien voulu répondre à nos questions.

Petit rappel sur l’Histoire et le rôle de l’Historien.

Avant de s’attaquer à un sujet aussi épineux que celui de l’Inquisition, il convient de rappeler quelques éléments sur la matière qu’est l’Histoire et ce qu’est le travail de l’historien. Pour reprendre les mots de Pierre Nora, historien membre de l’Académie française : « La mémoire divise, l’Histoire seule réunie. » Le rôle de l’Histoire n’est pas de distribuer des bons points ou de donner des leçons, mais de rétablir la vérité sur des événements passés. Ainsi l’Historien utilise une méthode d’analyse qui se rapproche de la méthode scientifique à l’exception que celle-ci s’applique à une science qui a pour objet l’Homme. L’Historien doit être le plus objectif possible, c’est-à-dire ne pas émettre de jugement basé sur ses sentiments, il doit être impartial et tout aborder de manière neutre. Nous ne chercherons donc pas dans cet article à juger l’époque ou à excuser les responsables, mais nous tâcherons d’expliquer ce phénomène.

Nous suivrons la démarche suivante : retour sur les bornes chronologiques de notre champ d’étude et définition des termes. Nous reviendrons sur la manière dont ce sujet a été traité par nos prédécesseurs. Enfin, nous poserons la question du « pourquoi l’Inquisition ? » afin de s’intéresser au « comment » elle se met en place et quelles sont ses méthodes.

Bornes chronologiques et définition

Les historiens distinguent aujourd’hui plusieurs périodes de l’Inquisition :

  • l’Inquisition médiévale, introduite devant les tribunaux ecclésiastiques par le pape Grégoire IX en 1231
  • l’Inquisition espagnole, inféodée à la couronne d’Espagne, fondée en 1478 et supprimée en 1834
  • l’Inquisition portugaise, inféodée à celle du Portugal, lesquelles opéraient aussi dans les colonies de ces pays
  • l’Inquisition romaine (Congrégation de l’Inquisition romaine et universelle), fondée en 1542, remplacée par la Sacrée Congrégation du Saint-Office en 1908 (1).

Par commodité, nous allons analyser ici la première période de l’Inquisition dite « médiévale » qui se déroule du XI-XIIIe siècle.

Sur le terme maintenant, le mot « Inquisition » vient du latin inquisitio signifiant enquête. Il s’agit d’une juridiction spécialisée créée par l’Église pour lutter contre l’hérésie. L’hérésie (2) est « selon la théologie catholique, une conception erronée en matière de foi ». Il s’agit donc pour l’Inquisition de trouver les personnes qui remettent en cause la foi de l’époque et de les ramener à la « vraie foi ».

Ce tribunal a été institué en 1231 avec la publication de Excommunicamus du pape Grégoire IX (3). Il convient de rappeler qu’avant que l’Inquisition ne soit appelée, une croisade a été ordonnée en 1208 contre les Albigeois (cathares). Elle se déroulera de 1209 à 1229, lui succèdera l’insitition de l’Inquisition que nous voyons ici.

Voilà pour les définitions, avant d’approfondir le sujet nous allons revenir sur la manière dont il a été traité par les historiens.

L’Inquisition au fil du temps

Au XVIIIe siècle apparaît un mouvement que les Historiens appellent Lumières, il s’agit d’une minorité de la population européenne qui se caractérisent comme des hommes de Sciences. Ils sont savants, lettrés, écrivains, philosophes (Voltaire, d’Alembert, Diderot …) et remettent en cause la société dans laquelle ils vivent. Cette remise en cause de la société s’accompagne d’une critique de la religion qui imprègne la société, à savoir en Europe la religion catholique. Ces hommes des Lumières souhaitent une autre société fondée sur des bases nouvelles, ils vont alors rejeter celle de l’époque basé sur deux choses, principalement le pouvoir royal et la religion. Ils vont donc dénigrer celle-ci en s’appuyant sur l’histoire « noire » de l’Eglise, en l’occurrence l’Inquisition, les guerres de religion etc. Cette critique des Lumières s’apparente donc plus à une volonté de dénigrement qu’à une recherche de la vérité.

Au XIXe siècle, dans la continuité de cette critique de la religion sous la IIIe République, on retrouve l’historien Michelet. Historien controversé au XXème siècle jugeant que son histoire est trop « moralisatrice » (4). Il faut attendre le dernier siècle, ainsi que ces dernières années pour voir émerger une véritable critique historique sur l’Inquisition échappant aux préjugés des Lumières ou à une histoire moralisatrice (5).

Après avoir succinctement rappelé l’historiographie de l’Inquisition, revenons à son « pourquoi ? ».

Pourquoi l’Inquisition ?

Contexte : une société imprégnée par la religion chrétienne

Nous sommes aujourd’hui en France, et d’une manière générale en Europe, dans une société sécularisée où la religion n’a plus la place qu’elle avait autrefois. Pour la période que nous étudions, il faut se remettre en mémoire que la religion irrigue toute la société, elle en fait partie, elle est sa composante même. Le rôle de l’Église est donc très important, car celle-ci s’occupe du salut. En effet, les hommes de l’époque croient en la vie après la mort, ainsi qu’au « jugement particulier ». Il s’agit du moment où pour ces hommes, une fois morts, leur âme est pesée. Les actes mauvais penchent la balance d’un côté, les actes bons d’un autre. Si la balance penche plus du côté « acte mauvais » alors l’âme risque la damnation éternelle en enfer, si c’est de l’autre côté alors l’âme ira au paradis, mais devra passer avant cela au purgatoire (lieu de purification avant d’accéder au paradis – 6). Nous sommes dans une société où l’athéisme (7) n’est pas pensable, les personnes suivent donc les préceptes de l’Église afin de parvenir au salut de leur âme menant pour la vie éternelle promise par le Christ.

Afin de mieux visualiser cette société, nous pouvons l’imaginer comme un corps dont chaque homme et femme font partie. L’hérésie dont nous avons parlé au début est le fait de remettre en cause la foi catholique, en l’occurrence les dogmes (8). Pour l’époque, ceux qui ne croient plus en la foi catholique se mettent en dehors de toute la société, pour reprendre l’image du corps ce sont alors des éléments « malades » qu’il faut guérir. Pour guérir alors notre société, il y a deux choix : amputer la partie malade du corps, ou la soigner. L’Inquisition a pour rôle d’éviter l’amputation, nous allons voir que celle-ci apparaît dans un contexte bien précis qui est celui de l’apparition d’hérésie.

Contexte : Le développement du Catharisme

On ne peut comprendre l’apparition de l’Inquisition sans revenir sur le contexte de l’époque. Dans le sud-ouest de la France se développe une hérésie connue sous le nom de « catharisme ». Selon cette « déviance » de la religion chrétienne, il y a une lutte dans l’univers entre le bien et le mal (mal créé la matière, Dieu créé l’esprit) l’âme est créée par Dieu, mais le monde matériel est créé par Satan. Elle s’oppose au dogme de la Trinité en affirmant par exemple que Jésus n’est pas le fils de Dieu. On distingue chez les cathares les croyants et ceux qui ont une vie rude (les parfaits). Les parfaits ont une rigueur de vie, vie dure (jeûne permanent qui peut emmener la mort, le mariage est interdit). En effet, pour eux le corps et la matière sont l’oeuvre de Satan.

Ces gens sont mal perçus dans la société par les habitants, qui les croient possédés et souhaitent pour certains d’entre eux les brûler vifs. L’Inquisition est un moyen pour l’Église de « reprendre la main » sur ces personnes afin d’éviter qu’ils ne passent par la vindicte populaire. De plus l’Église, à l’époque, cherche à affirmer son autorité, le pape à imposer son pouvoir face aux rois (idéal de la théocratie, pouvoir religieux domine sur le pouvoir civil). En effet, le catharisme a d’autant plus été soutenu par des comtes du sud de la France, le pape craignant que ceux-ci remettent en cause l’influence de l’Église (9).

Nous allons voir maintenant comment cette Inquisition se met en place.

Comment ? Organisation de l’Inquisition

L’Inquisition est sous la tutelle directe du pape, elle s’appuie sur des Inquisiteurs qui sont des religieux chargés de trouver des preuves d’hérésies chez les personnes accusées. Ils mènent donc une enquête sur la personne suspectée, mise en accusation. Les Inquisiteurs ne sont pas des bourreaux qui torturent pour le plaisir, l’objectif principal était que la personne avoue son tort et se repentisse. Il faut des preuves concrètes, des témoignages avant procéder à l’arrestation d’une personne par les pouvoirs civils. Si rien n’est obtenu de la part de l’accusé alors on donne la personne au bras séculier qui le jugera. L’Inquisition ne condamne pas de manière systématique les suspects. La justice n’est donc pas aveugle comme peut l’être alors la justice seigneuriale.

Avant d’avoir affaire aux Inquisiteurs, le pape a envoyé un ordre prêcher la repentance aux hérétiques, il s’agit des Dominicains. Ainsi le 20 avril 1233, le pape charge les frères prêcheurs (les dominicains, donc) de lutter contre l’hérésie dans le Languedoc. Le futur Saint Dominique a prêché dans le sud de la France des mois durant, il cherche à ramener les hérétiques sur le chemin de la foi. Il va même jusqu’à passer une nuit entière à discuter théologie avec des cathares afin de les convertir.

L’Église n’obtiendra que peu de succès avec cette démarche. Face à l’obstination de certains, la torture devient un moyen d’aveu, certes contestable, mais là aussi à remettre dans le contexte de l’époque.

Comment ? La torture

Petit rappel : le but est de ramener la personne suspectée d’hérésie dans le droit chemin, de permettre la conversion. La torture est donc un moyen et pas une fin, on parle à l’époque de « soumettre à la question » l’accusé. Elle était employée si l’accusé refuse d’avouer malgré les preuves. Cependant, la justice ne s’appuie sur l’aveu obtenu par la torture que s’il est réitéré « sans aucune pression de force ou de contrainte », donc hors de la chambre de torture, pour être recevable. Le faux témoignage est par ailleurs poursuivi et condamné. L’inquisiteur Bernardi entre 1308 et 1323, sur 930 sentences compte 139 acquittement, 286 pénitences religieuses, 307 incarcérations, 156 sentences diverses (pilori, destruction de la maison, exil) et 42 condamnations au bucher. Il n’y a pas de droit de recours en appel, pas de témoin, mais l’abus des inquisiteurs est réprimandé. Par exemple, Robert le Bougre, ancien hérétique converti en inquisiteur en Champagne qui envoie des dizaines de personnes au bûcher : il est suspendu temporairement en 1233. Il reprend sa mission et l’exerce avec un tel zel qu’il est condamné à la prison pour perpétuité en 1247.

Bilan

Sur la question du catharisme, cette hérésie va disparaître du sud de la France, que ses membres soient retournés dans le giron de l’Eglise catholique, aient été tués ou après avoir fui le territoire. L’Inquisition médiévale va donc perdre de son influence en France avec le déclin de l’hérésie cathare à la fin du XIVe siècle. Sous le contrôle de l’Église, l’Inquisition voit son influence diminuer au fur et à mesure que celle du roi de France augmente. Les tribunaux inquisitoriaux disparaissent du Royaume de France à la fin du XVIIe siècle, après qu’elle ait repris une relative importance à la Renaissance en pays protestants.

  • Pour aller plus loin :

Sources :

(1) Wikipedia, Inquisition

(2) Dictionnaire Larousse, Hérésie

(3) Qu’est-ce que l’Inquisition ?

(4) Wikipedia, Michelet

(5) Didier Le Fur, L’Inquisition, Enquête historique, France, XIIIe-XVe siècle, Tallandier, 2012

(6) Portail officiel de l’Eglise catholique en France

(7) Dictionnaire Larousse, définition de l’athéisme : « doctrine qui nie l’existence de Dieu. »

(8) Dictionnaire, Larousse, définition d’un dogme : « Point fondamental et considéré comme incontestable d’une doctrine religieuse. » Par exemple la Trinité (existence de Dieu en trois personnes : Père, Fils et Esprit-Saint) date du Concile de Nicée en 325 ou encore l’Immaculée Conception proclamée par Pie IX en 1854. Les dogmes de l’Église catholique, une fois fixés, demeurent. Cependant d’autres peuvent être « découverts » au fur et à mesure que l’Église avance.

(9) Youtube, France inter, 2000 ans d’Histoire, Inquisition

 

 

Inquisitio, une entreprise de décrédibilisation de l’Eglise

 

Inquisitio - Eglise

La diffusion de la série télévisée « Inquisitio » à une heure de grande écoute durant le mois de juillet ne peut pas ne pas susciter des réactions de la part de ceux qui sont attachés à l’image de l’institution qui les a enfantés à la vie nouvelle : l’Eglise. Non pas que les chrétiens nourrissent de l’appréhension vis à vis de la vérité historique. Mais dans le cas qui nous préoccupe, il ne s’agit aucunement d’une louable tentative de reconstitution du passé, et encore moins d’instruire le téléspectateur,  mais bien d’une déformation pure et simple (malintentionnée ?) des faits. Se taire équivaudrait alors à cautionner une contrevérité préjudiciable à la bonne perception de la nature de l’Eglise par nos contemporains.

Point n’est besoin qu’à l’ignorance en matière de foi, on rajoute encore l’erreur au sujet de l’histoire du christianisme. Celle-ci finirait presque par légitimer celle-là. La vérité n’a pas vocation à rester l’apanage d’une élite universitaire. « Monsieur tout le monde » est la première victime du scandale. Car méconnaître l’Eglise, c’est par voie de conséquence méconnaître le Christ. La responsabilité que nous avons de la première tire son importance de ce que nous sommes les missionnaires du second.

Sans entrer dans le détail du récit, il me paraît important de préciser les cinq piliers sur lesquels repose cette entreprise de décrédibilisation de l’Eglise : la légitimité des Temps Modernes, le fantasme, le désir de transparence, la détraditionnalisation, et enfin le manichéisme.

Les Temps Modernes se sont appuyés sur le Moyen-Age comme repoussoir « obscurantiste » afin de légitimer leur rupture fondatrice (Michelet). On croyait ce simplisme explicatif révolu : il n’en est apparemment rien, malgré les travaux des Le Goff, Régine Pernoud et les autres. Saint Thomas d’Aquin a créé une grandiose synthèse où il réconciliait foi et raison ? On taxera le projet de ratiocination scolastique. La doxa de l’« émancipation » ne pouvait s’appuyer que sur un contre-exemple caricatural pour asseoir le bien-fondé de son combat : rien ne pouvait mieux s’y prêter qu’un Moyen-Age de décor hollywoodien, oscillant entre fanatisme et machiavélisme.

Le fantasme est de tous les temps. Qu’on songe aux accusations de meurtres rituels d’enfants de la part des juifs, aux campagnes anti-jésuites du XVIIIe siècle qui aboutirent à la dissolution de la Compagnie de Jésus. Aujourd’hui les thèses « complotistes » prennent le relais et la part du segment de ce marché (11 septembre, affaire DSK, etc). Dans ce créneau qui fait vendre, le cocktail Eglise+Moyen Age est pain béni pour les scripts.

Le filon de la littérature traitant des Templiers est inépuisable, et comme par hasard, Rome y a toujours le mauvais rôle. Heureusement, comme dans le « Da Vinci Code », il se trouve toujours un bon journaliste anglo-saxon, peu rompu aux arcanes et replis des mille et uns labyrinthes menant aux anti-chambres des papes, à la candeur et la véracité toutes protestantes, pour déjouer les conspirations. Sauf qu’à l’époque d' »Inquisitio », les Etats-Unis d’Amérique n’existaient pas encore. On s’en passera.

C’est bien connu : le Vatican nous cachera quelque chose jusqu’à la fin des temps. « Inquisitio » ne fait pas exception au fantasme. Ah ! Les coulisses des palais des papes, les chambres de torture, les apartés des nones. « Mais c’est fini, nous allons vous révéler ce qui se cache sous ces sociétés secrètes, sous ces bures, sous cette onction ecclésiastique. Tout ce que avez toujours rêvé de savoir sans jamais oser le demander ! » Notons au passage que la période choisie n’est pas celle des temps reculés des Mérovingiens. Trop barbares pour être à la fois vicieux et hypocrites. Le Grand Schisme, séquence historique charnière entre fin du Moyen-Age et prémices des temps nouveaux, est mieux indiquée pour énerver les caractères, les conflits. Rome est déjà sur la défensive… De quoi pimenter le scénario. Il ne manquait plus que l’abbé Saunière et un zeste d’ésotérisme de bazar pour faire lever la pâte complètement. Mais l’anachronisme eût été un peu gros. On est dans la grande « Histoire » ici:  tel est du moins l’agrément, le nihil obstat, que se donne « Inquisitio » pour dispenser ses inepties.

L’Eglise : une hiérarchie, une tradition vivante, une discipline : tout ce que le meilleur des mondes possible biberonnant au Net a en horreur. Et je passe sur la morale sexuelle. Tout ce qui révulse la pulsion de Transparence intégrale. Les émules de Jullian Assange ne vont pas laisser passer l’opportunité. Si la morale a disparu, le moralisme se porte bien, merci. Les ligues de vertu foisonnent, veillent au grain, tout excitées par les nouvelles technologies et leurs capacités de flicage et de délation. Pourquoi se priver ? Les citoyens ont le droit de savoir ! La Vérité va éclater ! Il n’y pas de raison que la papauté passe au travers des mailles ! Le Net brouillant à plaisir la frontière entre public et privé, avec « Inquisitio », toute l’Eglise se voit soudain pipolisée !

Mais qu’on se rassure, c’est pour la bonne cause.  Pourquoi la papauté d’Avignon échapperait-elle d’ailleurs à la privatisation de l’espace public, quand les présidents de la République y succombent plus souvent que ne le prévoit la Constitution ? Pourquoi Catherine de Sienne n’aurait-elle pas droit elle aussi à son quart d’heure de célébrité promis par Andy Warhol (mais peut-être pas de la façon qu’elle aurait souhaitée) ? Dans notre société indifférenciée, c’est tout juste si on la distinguera d’Arthur ou de Loana. Avec « Inquisitio », la télé-réalité s’invite au Palais des papes. Quel dommage que la web-cam soit arrivée si tard !

Les Temps Modernes n’ont désiré trouver qu’en eux-mêmes les ressources pour se construire. Ce que l’on appelle leur auto-fondation. Ne rien devoir au passé. Récuser la pertinence de toute tradition. S’appuyer sur leurs seules forces. Ne compter que sur eux-mêmes. Afin que pareille présomption soit croyable, il était nécessaire au préalable de peindre le passé avec les couleurs les plus sombres. La modernité ôtait ainsi tout crédit à une quelconque tradition qui aurait sabordé le projet dans l’oeuf. L’Eglise, qui tenait les clefs de notre civilisation depuis des siècles, ne pouvait que faire les frais d’une telle entreprise. « Le passé, connais pas! » Enfin, si, un peu. « Inquisitio » se charge justement de nous montrer ce à quoi nous avons échappé !

Enfin, il y a l’improbable manichéisme affiché par la série télé.  Les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Recette incontournable de tout  bon scénario du prime time. Que voulez-vous, on n’a plus le temps de faire dans la subtilité. Le cerveau disponible pour Coca-Cola s’accommode assez mal de circonvolutions proustiennes. A vingt heures 45, la télé marche à l’affect, au ressenti. La réflexion, c’est pour plus tard. En prime time, l’écran nous tient en hypnose par le frisson, en nous faisant adorer détester ce dans nous croupirions encore sans l’intervention providentielle du Progrès.

« Inquisitio » joue à nous faire peur, et on aime ça, comme des enfants avec le Loup. Angoisse rétroactive : on l’a échappé belle ! Du faîte de l’évolution où il est parvenu, le terrien du vingt et unième siècle contemple les temps barbares avec un mélange de révulsion, de fascination et d’horreur. C’est si bon de se croire bon. Mais gare ! Le danger rôde toujours ! Sainte Laïcité, protégez nous, j’ai confiance en Vous !

Rien de tel que l’exécration du passé pour s’applaudir de ce que nous sommes. Ou comment le Moyen-Âge est mis au service du contentement de soi. L’esprit critique peut devenir une bête féroce : mieux vaut lui donner en pâture les âges d’obscurantisme et continuer  à jouir tranquillement de notre confort mental. Pour dormir du sommeil du juste, le Bien se donne le spectacle du Mal. La recette vaut tous les somnifères. Et c’est un fait que pour se cacher à lui-même son conformisme foncier, pour exorciser son mal-être, pour donner un aliment à son excitation que l’ingurgitation de Red Bull a rendue hors contrôle, pour se sentir tout simplement exister, l’homme postmoderne a besoin de combats, de revendications, de citoyenneté conjuguée sur tous les tons.

Sans compter qu’en exhibant à la vindicte du téléspectateur des personnages du passé, il ne risque pas de procès. Surtout il parie que l’Eglise tendra l’autre joue. C’est inscrit dans ses statuts, paraît-il. N’est-ce pas elle qui a donné le branle au vaste mouvement de repentance qui a saisi tout l’Occident ces dernières décennies ? Le Bien, le Mal:  on est en terrain connu. L’hérésie manichéenne réservait cette bi-partition à deux principes incréés. Le radicalisme idéologique contemporain, lui, en fait l’instrument d’une séparation de l’humanité en deux camps. On sait où conduit ce genre de simplisme. La spirale de persécution, privée d’aliment par notre mauvaise conscience post-coloniale, finit par se retourner dans son emballement contre le dernier bastion encore disponible pour la stigmatisation : l’Eglise.

On n’est plus dans la réversibilité des mérites, comme dans la communion des saints, mais dans la réversibilité du lynchage. Et tant pis si au passage on passe sous silence la protection qu’apporta aux Juifs Clément VI durant la peste noire. Sans nier l’antisémitisme chrétien, il eût été quand même profitable à la vérité historique de mentionner  le rôle positif joué par la papauté envers les enfants d’Israël à cette période. Mais notre époque, comme l’informatique, ne fonctionne plus qu’en langage binaire. C’est noir ou c’est blanc. On a déjà toutes les peines du monde à apprendre la syntaxe à nos enfants: si en plus il faut revoir nos jugements historiques, le budget de l’Education Nationale n’est pas prêt d’être revu à la baisse.

Mais au-delà de la vérité historique, de la problématique de légitimité, des fantasmes, du prurit de transparence, du simplisme explicatif, n’ayons pas peur de porter le débat plus haut, dans la sphère théologique. L’Eglise est le Corps du Christ. Elle est un mystère de communion qui transcende les époques. Ainsi, Catherine de Sienne est ma soeur en Christ. Nous sommes de la même famille, au sens le plus littéral du terme. La postmodernité peut-elle comprendre pareille réalité théologale ? Pourra-t-elle admettre qu’en attentant à sa réputation, en la faisante passer pour une fanatique, c’est un peu moi-même qu’elle bafoue, tout pécheur que je suis ? L’individualisme contemporain peut-il intégrer cette solidarité de tous les membres de l’Eglise entre eux, et qui fait que lorsque l’un est pris injustement à partie, tous les autres en ressentent le contrecoup ?

Pour conclure, voyons plus en aval, au-delà de ce sinistre réquisitoire que n’aurait pas désavoué Fouquier-Tinville. De quoi ces attaques sont-elles le signe ? « De quoi sont-elles le nom » comme on dit aujourd’hui ? En fait, la postmodernité est à bout d’arguments contre le christianisme. Elle se débat. Elle sait sa dette envers lui, et il lui en coûte beaucoup, beaucoup trop, de la reconnaître. Aussi en est-elle réduite à faire les fonds de tiroir pour essayer d’en extirper ce qui reste d’actes d’accusation du passé. Mais avec un peu de retard tout de même, car le Magistère de l’Eglise, avec Jean-Paul II, a déjà reconnu les errements de celle-ci dans Tertio millennio adveniente.

La question se pose maintenant en ces termes : ce feuilleton est-il le signe de l’imminence de la révélation de la vérité du christianisme ? S’il est peut-être trop pour répondre positivement, cela nous amène toutefois à reconnaître les logiques à l’oeuvre dans les assauts de cet antichristianisme : celui-ci redouble de pugnacité dès lors qu’ils sent sa  fin prochaine. On se référera avantageusement à l’«Apocalypse » pour vérifier la pertinence de ce point de vue. Non pas que la Parousie soit pour demain, mais  peut-être sommes-nous à la veille de la reconnaissance par la Modernité de sa dette à l’égard du christianisme.

Quoiqu’il en soit, les chrétiens seraient bien avisés de saisir l’occasion de cette démonstration de mauvaise foi pour tenter d’en persuader leurs contemporains. L’idéal serait en effet que la postmodernité se pénètre de l’idée qu’elle ne peut perdurer sans les acquis du christianisme. Situation paradoxale ! D’un côté, elle s’assoie dessus, de l’autre, elle le vampirise ! On bénéficie de la plus-value culturelle de la « transgression » tout en profitant de la liberté issue de la foi chrétienne qui permet cette même « transgression ». Mieux : on se veut plus chrétien que les cathos (pour ma part je ne suis pas jaloux : s’il se trouve des meilleurs que moi, j’augmente mes chances de le rester). A l’appui d’une telle revendication, il y a la thèse selon laquelle l’Eglise aurait « trahi » le message initial. Vielle rengaine inusable. C’est le « christianisme sans le Christ » en lequel Soloviev voyait la marque de l’Antéchrist. Il faudrait faire toucher du doigt à la postmodernité la contradiction de sa position, éventualité peu vraisemblable à vue humaine pour ce qui touche  le magistère culturel dont est issue la série télévisée « Inquisitio ».

Mais le défi est à relever. « Rien n’est impossible à Dieu » comme il est dit à deux reprises dans la Bible à propos de deux naissances miraculeuses (Isaac et Jean-Baptiste).  Dans le cas de la postmodernité, il en va également d’une nouvelle naissance pour ses ouvriers de la dernière heure qui, à la différence de ceux de la parabole évangélique, voudraient être bien mieux payés que leurs devanciers. Tel est  un des enjeux de la nouvelle évangélisation.

 

J-M Castaing