Pourquoi une vision si négative du Moyen-Age ?

Moyen-Age - Château Suscinio

Le Moyen-Age des épidémies, guerres et famines n’existe-t-il donc pas ? Il existe, mais il se réduit à période de la guerre de Cent Ans (1337-1453) qui fut marquée par la grande peste noire de 1348 et les jacqueries. Or, un siècle, ce n’est pas 1000 ans.

D’où vient donc cette sombre légende du Moyen-Age ? Il y eut plusieurs causes. D’abord, les humanistes se désintéressèrent du Moyen-Age par une réaction de retour à la culture gréco-romaine dans les arts, mais aussi dans le domaine législatif. Les philosophes des ‘’lumières’’ et les révolutionnaires de 1789 avaient un objectif différent. Ils voulaient décrédibiliser la monarchie et le Christianisme qui lui était inévitablement associé. C’est eux qui forgèrent la réputation noire et obscurantiste du Moyen-Age en ajoutant la falsification historique au mépris. Le pompon revient à la 3ème République qui fit de l’anticléricalisme son cheval de bataille. Or, quoi de mieux pour combattre le christianisme que de présenter l’époque où il fut triomphant comme sauvage, inculte et rétrograde ? Des historiens comme Augustin Thierry, Jules Michelet et Anatole France continuèrent l’œuvre de désinformation du siècle précédent. Heureusement, le regain d’intérêt que le grand public témoigne pour le Moyen Age ces dernières années va obliger les historiens et les medias à rétablir la vérité.

Cette vision négative du Moyen Age pâtit pleinement à l’Eglise, par une association d’idée évidente, puisque notre Moyen Age était éminemment chrétien. On pourra objecter que la Renaissance était chrétienne aussi, ainsi que toute la période de l’Ancien Régime. Certes, mais les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles furent chrétiens très différemment de l’époque médiévale. Le christianisme médiéval était fondé sur l’enseignement et la culture des masses. L’Eglise, quoique puissante, n’était pas oppressive. Elle avait une totale autonomie vis-à-vis du pouvoir temporel. Le christianisme des siècles suivants sera marqué par la mainmise du pouvoir séculier sur l’Eglise. Le Concordat signé entre le pape Léon 10 et François 1er fait de celui-ci le chef de l’Eglise de France, nommant lui-même évêques et abbés. Inutile de préciser que la mission de l’Eglise s’en trouvera profondément dévoyée. Les hautes fonctions ecclésiastiques seront données par le roi à des aristocrates arrivistes et incompétents en la matière (Richelieu et Mazarin furent certainement d’excellents ministres, mais de piètres cardinaux), l’Inquisition sera l’outil d’élimination des opposants au régime (qui résisterait à un bon procès en sorcellerie ?) et même les communautés religieuses perdront leur pureté (on sait que Fontevrault devint un asile pour les anciennes maîtresses du roi et que la plupart des couvents devinrent de plaisants refuges pour les cadettes des grandes familles qui y vivaient une vie tout sauf contemplative !).

Ainsi, on comprend qu’oppression et religion ne vont pas de pair en France. Entre un Moyen Age rural, pieux et cultivé et un Ancien Régime commerçant, élitiste et monarchiste, deux groupes ont été sacrifiés, le peuple et l’Eglise. La bourgeoisie des villes et le matérialisme commencent une ascension qui atteindra notre époque. Le peuple ne sera plus alors qu’un moyen d’enrichissement, ce qui débouchera sur les misères de la Révolution Industrielle, et l’Eglise un ennemi à combattre, ce qui donnera lieu à la grande vague d’anticléricalisme du 19ème siècle.

 

Source :  Pour en finir avec le Moyen-Age, de Régine Pernoud.

Moyen Age : mythes et controverses

Quelques mythes et controverses sur le Moyen Age, pour se rafraîchir encore la mémoire.

Les gens ont connu la grande peur de l’an 1000 : Il n’y a pas eu de grande peur de l’an mile pour plusieurs raisons. Beaucoup de gens vivent sans calendrier, donc n’ont pas eu conscience de ce passage. Ceux qui ont connaissance du calendrier ont des calendriers souvent différents ! L’année commence à des dates différentes en Europe : Noël en Angleterre et en Italie, Pâques en France. En outre, les ecclésiastiques comptaient les années à partir de la naissance du Christ pour certains ou de la Passion pour d’autres, ce qui aboutit à 33 ans d’écart selon les chapelles. Enfin, aucun document d’époque n’atteste de phénomène de panique collective aux alentours de l’an mile. Rappelons qu’en 1999, un grand couturier prédit la fin du monde pour l’an 2000. Obscurantiste le XXe siècle ?

L’Inquisition opprimait les gens : L’Inquisition est un tribunal ecclésiastique mis en place à partir des XIIe et XIIIe siècles. Les procédures religieuses sont parfois plus progressistes que celles de l’autorité civile de l’époque : un notaire transcrit tous les débats, les accusés ne sont pas toujours incarcérés durant la procédure et peuvent récuser un juge ou faire appel à Rome. L’usage de la torture reste exceptionnel, moins de 10% des cas, alors que la ‘’question’’ reste massivement pratiquée par les tribunaux séculiers. Dans l’ensemble, l’Inquisition condamne peu. Ce tribunal se contente la plupart du temps de déférer les cas les plus graves aux pouvoirs temporels qui se chargent de condamner et brûler hérétiques, sorcières et sodomites sans elle. La légende noire de l’Inquisition vient en réalité du fanatisme de l’espagnol Torquemada au XVe siècle, qui a marqué durablement les esprits.

L’Eglise a massacré les cathares : L’hérésie inspire à l’homme médiéval autant d’antipathie que les sectes à l’homme moderne. La chasse aux hérésies et notamment au catharisme a donc bénéficié de toute la bienveillance de la société féodale. Il ne serait venu à l’idée de personne d’invoquer une quelconque liberté de conscience, pas plus que de nos jours, la liberté religieuse n’est invoquée pour prendre la défense des sectes (cf notre rubrique sur les cathares).

Les seigneurs ont des droits abusifs sur les paysans : Il existe une abondante légende des droits féodaux, sottisier ne reposant sur aucune preuve et aucune source scientifique comme le rappelle Jacques Heers, médiéviste incontesté et directeur des études médiévales à Paris IV. Citons le droit de ravage, le droit de prélassement et le droit de cuissage qui n’ont existé que dans les cervelles éclairées des ‘’Lumières’’ !

Au Moyen Age, on croit que la Terre est plate : On sait depuis l’Antiquité que la terre est ronde (Pythagore/Parménide adopté par la suite par Platon et Aristote). A la chute de l’empire romain, certains penseurs chrétiens remirent d’abord en doute cette vision païenne de la terre et revinrent momentanément à une représentation plate (Cosmas d’Alexandrie VIe s). Cependant, cela ne dura pas et la plupart des théologiens du Moyen Age défendirent la vision sphérique (l’évêque Isidore de Séville VIIe s. Bède le Vénérable VIIIe s. le dominicain Albert le Grand XIIIe s. et le franciscain Roger Bacon XIIIe s.). L’image de la terre comme sphère n’est plus remise en cause et le désir de pouvoir en faire le tour mûrit

Idée reçue : « Au Moyen Age, les gens sont incultes »

Ecole au Moyen Age

Historique

Pendant l’Antiquité romaine, les écoles existaient et enseignaient les auteurs classiques, la grammaire, la musique, la rhétorique, la gymnastique…C’est vers 96 que l’expression ‘’éducation chrétienne’’ apparaît sous la plume de St Clément de Rome. La Révélation venait d’être donnée par le Christ, on devait maintenant la transmettre et convertir le monde païen. Cette éducation s’est donc voulue dès le début plus spirituelle qu’utilitaire, avec un enseignement dogmatique et une formation morale.

Comment les premiers chrétiens ont-ils procédé ? Ils n’ont pas créé, dans l’ère de la culture gréco-latine, des écoles qui leur fussent propres. Ils sont entrés dans les écoles traditionnelles et ont juxtaposé leur enseignement religieux à l’instruction classique. Autrement dit, ils n’ont pas fait de révolution. Ils se sont adaptés à la culture classique, en ont recueilli les bons fruits et abandonné tout ce qui pouvait nuire à la vraie foi. Beaucoup de chrétiens ont enseigné dans les écoles de tradition classique. Le premier a été Origène, au IIIe siècle. L’Eglise s’est si bien fondue dans les écoles profanes qu’au IXe siècle elle les a remplacées par les écoles médiévales, unique lieu désormais d’instruction. Grâce à sa méthode d’osmose, elle avait fini par détenir le monopole de l’enseignement. Parmi ces écoles, on distinguait l’école monastique, ordonnée à la vie religieuse ; l’école épiscopale fondée par des évêques et destinée à la formation des futurs évêques ; enfin l’école presbytérale chargée de former le clergé rural, en pleine croissance à l’époque. Ces écoles gardèrent tout l’apport antique en grammaire, en rhétorique, etc. et épurèrent leur enseignement des fausses divinités.

Aux VIIIe et IXe siècles, l’éducation a connu un nouvel essor grâce aux rois carolingiens qui ont su s’entourer de lettrés. Parmi eux, Charlemagne fut celui qui rechercha le plus la compagnie des savants, des philosophes et des théologiens. Il se mit à l’école de Pierre de Pise et d’Alcuin et étudia aussi bien la grammaire que la rhétorique, l’astronomie et la théologie. C’est à partir de son règne et sous son impulsion que s’ouvrent dans les paroisses des écoles destinées à l’instruction des fidèles laïcs, sorte d’ancêtres des écoles primaires. Enfin, c’est lui qui permit le rayonnement des sciences aussi bien profanes que religieuses que le monde barbare ignorait presque totalement.

Au Moyen Age

L’apogée de l’enseignement chrétien s’est situé sans nul doute entre le XIe et le XIIIe siècle. C’est à cette époque qu’a été créé l’enseignement supérieur par lequel les professeurs ont poursuivi la synthèse entre écrits des Anciens et Ecriture Sainte. Au XIIe siècle, Bernard de Chartres affirmait : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Nous voyons ainsi davantage et plus loin qu’eux, non parce que notre vue est plus aiguë ou notre taille plus haute, mais parce qu’ils nous portent en l’air et nous élèvent de toute leur hauteur gigantesque« . La possible entente entre ces deux cultures est venue de leur conception commune, au plan naturel, de l’homme : l’une et l’autre l’ont considéré comme une personne, corps et âme, dont il convient de développer toutes les facultés proprement humaines. Les théologiens enseignants du Moyen Age ont donc utilisé la culture classique, grecque notamment, car ils ont compris que la grâce suppose la nature, que pour être un bon disciple du Christ il est nécessaire d’être d’abord un homme capable de réfléchir dans la vérité et d’agir conformément à la droite raison. Partout dans le Royaume de France la soif d’études et de savoir était immense. En même temps, on a vu apparaître de nouveaux hérétiques : cathares et vaudois. Pour les convertir, l’Eglise a redoublé d’efforts dans la formation des théologiens, des clercs et des savants. C’est ainsi que sont nées les universités, à la fois de la volonté de l’Eglise et de l’Etat. L’Eglise voulait en effet former le clergé contre les hérésies et appliquer les réformes. L’Etat, quant à lui, se souciait de se donner une administration compétente qui garantisse la paix sociale. Presque toutes les universités sont apparues dans les trente premières années du XIIIe siècle. En général, elles se sont formées à partir des plus importantes écoles épiscopales de la fin du XIIe siècle. Les plus célèbres sont Paris, Bologne et Oxford. Chaque université comprenait normalement cinq facultés : la faculté préparatoire des arts libéraux (grammaire, philosophie, rhétorique…) et les quatre facultés de théologie, de droit civil, de droit canon et de médecine. La plus fréquentée était celle des arts où peu à peu on a introduit la philosophie d’Aristote.

Contrairement à l’idée répandue, l’enseignement du Moyen Age est mixte et s’adresse à tous, enfants de paysans comme fils de châtelains. Cependant, les fils de grande famille peuvent avoir une institutrice particulière. Les couvents se chargent de l’éducation des filles comme des garçons. Ceci est attesté dès le début du VIe siècle (couvent de St Jean d’Arles) et perdurera jusqu’au XIVe siècle au moins. Le souci d’instruire filles et garçons est attesté par de nombreuses prescriptions d’évêques. Il existe alors quelques établissements laïcs, mais l’immense majorité est religieuse. L’instruction commence à 6 ans et dure jusqu’à 12 ans, voire jusqu’à 17. On trouve même mention d’un monastère (Coyroux) qui accueille les enfants avant l’âge de 5 ans. On chante, on lit, on peint, on apprend l’Ecriture sainte. Les plus grands apprennent la grammaire et les langues anciennes.

L’intrusion progressive de l’Etat dans l’enseignement

A la fin de la Guerre de Cent ans, vers 1450, tandis que le clergé affaibli était incapable de tenir les collèges, ce sont les villes qui ont commencé à rétablir les anciennes écoles et à en fonder de nouvelles dont elles nommaient les régents. Entre 1450 et 1500, les conseils de ville en ont créé environ une vingtaine. En 1715, deux cents villes françaises avaient un collège. Le XVIIIe siècle marqua un tournant dans l’histoire de l’éducation. Déjà à la fin du règne de Louis XIV, l’Etat intervenait de plus en plus dans l’instruction publique, domaine autrefois réservé à la compétence d’abord des clercs puis des communes, des villes et des provinces. Plus que jamais, l’université de Paris était contrôlée par le Parlement. C’est aussi à cette époque que la finalité de l’éducation a commencé à changer. Peu à peu, il ne s’agissait plus d’enseigner pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ont voulu que l’enseignement devienne plus utilitaire, mieux adapté aux besoins de l’industrie, du commerce et de l’armée qui se développaient. Après avoir soutenu les congrégations religieuses enseignantes, la monarchie a commencé à s’en défier. Louis XV a multiplié les écoles royales, concurrentes directes des collèges congréganistes. Nous retrouvons ici toute l’influence des philosophes des Lumières. C’est dès cette époque que l’enseignement classique des humanités et de la religion commença à péricliter au profit des mathématiques.

Les ‘’bienfaits’’ des ‘’Lumières’’

La plus ‘’lumineuse’’ des idées du XVIII e siècle fut que les enfants étaient inintelligents par nature et qu’ils étaient incapables de former des abstractions et donc de parvenir à la connaissance (cf. L’Emile, Jean-Jacques Rousseau). On comprend, sans qu’il soit besoin de développer plus, les ravages d’un tel courant de pensée. Le XVIIIe siècle a donc cantonné les enfants aux travaux manuels et à l’observation des animaux ! De plus, les philosophes, probablement en panne momentanée de lumières, se mirent à critiquer la diversité et la liberté pédagogique des écoles. Ceci déboucha sur la suppression de l’ordre des Jésuites en 1764, laissant des milliers d’élèves sans professeur du jour au lendemain, et à la genèse de ce qu’on appelle déjà une ‘’éducation nationale’’. Par « éducation nationale« , il faut entendre deux idées. La première est que l’éducation relève plus de l’Etat que de la famille. La seconde est celle de l’uniformisation scolaire dans tous les établissements du royaume, le but n’étant plus d’enseigner pour former des hommes vertueux et chrétiens, mais de former des gens pour travailler au bonheur matériel de la nation. Peu à peu, nous sommes passés de l’école éducative, au sens étymologique du terme, à l’école utilitaire. Est-ce par réaction qu’au XVIIIe siècle les collèges ont commencé à se vider ? De plus en plus l’enseignement était donné soit par les pères de famille eux-mêmes, soit par des précepteurs que l’on faisait venir à la maison.

(in ICHTUS au service de la cité, l’Eglise éducatrice des peuples)

Inquisitio : pauvre Moyen Age

La torture dans Inquisitio
Scène de torture d’un paysan dans Inquisitio

« On pensait en avoir fini avec les clichés éculés sur ce pauvre Moyen Âge, sans cesse ramené au fanatisme religieux, à la violence, la peste, la boue, la crasse, et à l’obscurantisme en général. On se trompait.

La nouvelle série estivale de France 2, Inquisitio, parvient à réunir non seulement toutes les pires idées reçues sur le Moyen Âge, mais également à donner une vision du catholicisme médiéval tout aussi caricaturale, voire douteuse, provoquant des réactions sur le net, y compris très drôles et pleines d’autodérision…La fiction, car c’en est une, peut-elle tout permettre ? Et est-elle « innocente » ?

(…) Est-on obligé lorsque l’on fait une fiction de ressortir tous les clichés possibles, déjà usés jusqu’à la corde, sur le Moyen Âge ? Le créateur, Nicolas Cuche, déclare que sa vision de l’époque médiévale relève plus « de la science-fiction et des jeux vidéos » que de la réalité historique. Certes. Mais, parallèlement, il affirme : « Le Moyen Âge est le miroir déformant d’une réalité actuelle qui renvoie au repli communautaire et à l’obscurantisme religieux » …En prenant le cadre du Moyen Âge, même en s’inscrivant dans le cadre fictionnel, le réalisateur veut ainsi parler de l’obscurantisme religieux et du repli communautaire d’aujourd’hui. La fiction n’est donc pas « innocente »…

(…) Le Moyen Âge, c’est surtout une Eglise et une Inquisition symboles multiséculaires de l’obscurantisme religieux. Inquisiteur sadique, pape érotomane, évêque toxico et libidineux… La blogosphère a rapidement réagi à la vision du catholicisme médiéval donnée par la série. Des réactions hostiles de certains catholiques, mais aussi souvent pleines d’humour (voir les liens plus bas), ce qui est plutôt rassurant. Le journal La Croix est plutôt bienveillant, malgré quelques critiques, et n’y voit pas un « brûlot anticlérical ». Le réalisateur lui-même prétend ne pas vouloir s’attaquer à l’Eglise. Pourtant, la présentation sans nuances de l’Eglise du XIVe siècle laisse songeur.

D’abord l’Inquisiteur. Certes, il a un passé plutôt traumatisant. Il a également une certaine culture rationnelle, comme on peut le voir quand il démonte le show de Catherine de Sienne. Mais comme tout Inquisiteur qui se respecte, dans sa traque de l’hérétique (motivée par un passé douloureux et œdipien) il est fanatique, sadique, prêt à tout pour arriver à ses fins, y compris la torture (que serait l’Inquisition sans la torture ?). Catherine de Sienne, justement, n’a rien à lui envier en fanatisme, puisqu’elle est prête à répandre la peste pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire rétablir les droits d’Urbain VI face à Clément VII. En plus, ses stigmates, c’est du chiqué ! Le pape d’Avignon, lui, ferait passer Alexandre Borgia pour un jésuite, puisqu’on le voit presqu’en permanence dans son harem, entourée de jeunes filles dévêtues. Et en bon politicien cynique, il est prêt à sacrifier quelques juifs pour calmer le peuple. L’évêque de Carpentras, quant à lui, est toxicomane et obsédé par l’intimité de la jeune sorcière qui lui sert de dealeuse…Ce tableau de l’Eglise du XIVe siècle est en permanence mis en opposition avec la communauté juive de Carpentras, plutôt soudée, et représentée par deux médecins progressistes (père et fils) qui aident leur prochain (une femme enceinte), même chrétien, et malgré les risques, tout en enquêtant sur la diffusion de la peste en disséquant des rats.

Alors bien sûr, on pourrait se dire que la série n’est qu’une fiction inoffensive, et passer notre chemin. Certains se contenteront de supporter ces clichés et, malgré le scénario assez prévisible, une réalisation médiocre et une interprétation inégale, seront peut-être accrochés par l’intrigue et voudront aller jusqu’au dénouement. Pourtant, particulièrement quand on est fan du Moyen Âge, cela devient lassant de toujours voir sa période aimée ramenée à l’obscurantisme religieux et à la violence. (…) »

Article intégral à lire sur le site Histoire pour tous

Idée reçue : « au Moyen Age, la France est sous-développée »

Maçon au Moyen Age - Pierre Joubert

Voilà bien un préjugé qui émane de nos cerveaux ‘’modernes’’ qui ne peuvent concevoir de développement en dehors de la ville et de l’industrialisation ! Au Moyen Age, la France est rurale, certes, mais pas du tout sous-développée. Le paysan d’alors vit bien mieux que le paysan d’un de nos actuels pays du tiers-monde. La civilisation médiévale est fondée sur le château et notamment sur la court (ou cour du château), qui est le lieu où tout le monde se rencontre. C’est la civilisation courtoise. Le château est le lieu vital du domaine, l’asile en cas d’attaque, l’organe de défense, le centre culturel, le garant du code d’honneur et des rituels sociaux. Cette civilisation ne doit rien à la ville, mais elle existe, c’est un fait, et n’est pas inférieure à d’autres civilisations exclusivement urbaines.

Agriculture/élevage

La période qui va du Xe au XIIIe siècle voit l’avènement de plusieurs techniques d’importance : l’introduction du fer dans les outils agricoles, le ferrage des chevaux, le collier d’épaule et l’attelage en file (au lieu de côte-à-côte) qui vont permettre le trait de charges plus lourdes, la charrue à soc et à versoir qui remplace l’araire des Romains. Le moulin est connu depuis longtemps, mais c’est au XIe siècle qu’on a l’idée de profiter de la force de l’eau pour le faire tourner (dans l’Antiquité, il était actionné par des esclaves ou des animaux). Puis, on inventera le moulin à vent au XIIe siècle. De nouvelles cultures sont introduites : lin, plantes à pigments pour les couleurs, plantes maraîchères. Enfin, c’est l’époque des grands déboisements pour dégager des terres agricoles (immense travail accompli par des moines et des paysans que même les Romains n’avaient pas osé entreprendre).

Transports

A l’époque médiévale est souvent associée l’image d’immobilisme. Le serf est attaché à sa terre (!) et, de toute façon, le paysan n’a pas de loisir de voyager. D’ailleurs qu’irait-il faire ailleurs ?

Non seulement les moyens de transports existent et sont variés, mais aussi les hommes du Moyen Age n’hésitent pas à les utiliser: cheval, âne, carriole, mais aussi transport fluvial. Le moyen le plus rapide pour voyager est la mer : un navire peut faire jusqu’à 300 km en 24 heures. On invente le gouvernail au 12ème siècle, on importe l’astrolabe, on perfectionne la boussole et on a des cartes des côtes très précises. Remarquons au passage que les grands explorateurs sont de la toute fin du Moyen Age et non de la Renaissance : Marco Polo, Christophe Colomb, Vasco de Gama. On voyage pour aller aux foires, pour aller à l’église (qui n’est pas forcément près du village ou du hameau), pour aller en pèlerinage, pour aller au château ou à la ville régler une question administrative… Preuve que les voyageurs sont déjà nombreux est qu’il existe dès la période féodale des péages (souvent sur des ponts) et qu’on a trace d’embouteillages dans les villes où les rues sont étroites et l’animation grande.

Techniques

Là aussi, nous allons battre en brèche la vision d’un Moyen Age obscurantiste et abruti.

Petit tour d’horizon des inventions de la période féodale : treuil à levier (14e s), vérin, arbre à cames (10e s), rouet (1280), métier à tisser horizontal (12e – 13e s), brouette (13e s), conduit de cheminée (9e s), trébuchet (12e s), arbalète (10e – 12e s), gouvernail (1250), lunettes de vue (Robert Grossetête 1286). Citons celle qui n’est pas la moindre : l’invention de l’horloge mécanique à verge et foliot (au 11e siècle) par un moine (Gerbert d’Aurillac) pour régler les prières. C’est une petite révolution qui franchit bien vite les murs des monastères pour conquérir les cités.

Artisanat/commerce

L’artisanat et le commerce sont essentiellement urbains dans une société alors majoritairement rurale. Même si leur plein essor se situe au 16ème siècle et après, ils sont vivants dès la période féodale.

Il existe un grand nombre de métiers très spécialisés qui ont disparu depuis : volailler, agnelier, ciergier, parcheminier. Il existe une organisation rigoureuse des métiers : ce n’est pas la ‘’jungle’’ : l’apprentissage dure des années sous la direction d’un maître. L’apprenti devient compagnon et fait son chef d’œuvre jugé par des anciens. C’est le système toujours en cours de nos jours ! Les maîtrises, jurandes et guildes (les corporations n’apparaîtront qu’au 16ème siècle) surveillent les bonnes pratiques d’un métier : validité des formations, horaires de travail, qualité des produits. Elles distribuent des amendes. On assiste alors à la naissance des grandes villes de commerce : Bruges, Gand, Gênes, Venise et des foires qui durent plusieurs semaines dont les foires de Champagne. Des produits précieux font leur apparition : épices, soie, huile d’olive, cannelle, poivre, confitures, fourrures, pastels, parchemins.

Une critique d’Inquisitio (2/2)

Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio diffusée sur France 2
Nicolas Cuche, le réalisateur de la série Inquisitio, pendant le tournage

(…) C’est bien là que se pose le problème d’Inquisitio : la série propose au téléspectateur un ensemble de croyances généralistes sur le Moyen Âge qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que le discours scientifique est susceptible de produire. Sans faire de l’académisme ou de l’érudition, un minimum de vulgarisation historique sur une période bien connue aurait été le bienvenu. Une nouvelle fois, la place est ainsi donnée à la légende noire de l’Inquisition, présentée comme l’instrument d’oppression du peuple et symbole du pouvoir absolu de l’Église, rendant de fait injustifiable et intolérable cette institution aux yeux du téléspectateur du XXIe siècle. Dans la mémoire commune, ressurgit l’image sévère et terrible de l’inquisiteur impitoyable, bien loin de la réalité de l’Inquisition médiévale des XIIIe et XIVe siècles telle qu’elle est connue dans les sources à disposition des historiens, mais vision plus largement influencée par les exactions commises sous l’Inquisition d’État de la période moderne espagnole.

Sans chercher à minimiser ni à taire les aspects les plus sombres et les moins tolérables de l’Inquisition, il est nécessaire de replacer l’institution dans son temps. Il serait bien évidemment faux de dire que l’Inquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des XIIIe et XIVe siècles, un pouvoir de justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’Inquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de l’office inquisitorial, l’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce « spécialiste de la parole », compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans la série de France Télévisions. La présence du discours est forte chez ce juge, renforcé par un élément qui est l’inquisitio, « l’enquête générale sur la perversité hérétique ». Mais l’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les procédures inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours inventé par le suspect comme le soulignent les différents manuels des inquisiteurs – dont celui de Bernard Gui en 1322. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de l’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice tout droit sortis du Nom de La Rose d’Umberto Eco.

Quant à l’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément VII, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation et le pêché de chair présentés de telle manière dans Inquisitio sont d’un autre temps et d’un autre lieu.

Au-delà des critiques nombreuses que l’on pourrait faire, en multipliant les remarques sur les anachronismes et les incohérences secondaires à la caricature inquisitoriale, la plus visible, l’historien médiéviste, mais également l’historien « tout court », ne peuvent que déplorer cette familiarité artificielle avec une période complexe telle qu’elle est entretenue ici. Inquisitio, comme trop souvent le cinéma « médiévalisant », dévalorise inutilement le Moyen Âge et véhicule dans l’esprit du téléspectateur une image fausse tout autant que falsificatrice  : le Moyen Âge devient une période parfaitement barbare, sous-développée et obscurantiste, que l’on saupoudre d’un peu de sensationnel, d’un brin de violence et qui fleure bon l’anarchie sociale et religieuse. In fine, ce qui fait son attrait, ce n’est pas la période en elle-même, mais son traitement romantique, pittoresque, folklorique ou… fictionnelle.

Au vu des moyens financiers et de communication engagés pour Inquisitio par France Télévisions, à la lecture des critiques et de l’audimat des premiers épisodes diffusés, il semble que la fiction l’emporte une nouvelle fois sur l’Histoire. C’est bien dommage pour le Moyen Âge… et pour le téléspectateur à qui l’on ressert une fois encore tous les poncifs les plus éculés en la matière. Alexandre Dumas écrivait : « Qu’importe de violer l’Histoire, pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants ! »

Laurent Albaret (Sources médiévales)

Une critique d’Inquisitio (1/2)

Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Inquisitio - Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard)
Le Grand Inquisiteur, Guillaume Barnal (Vladislav Galard), dans Inquisitio

Le Moyen Âge se vend bien – très bien même – merci pour lui. En témoigne la « saga de l’été » Inquisitio de France Télévisions, diffusée à partir du 4 juillet 2012, qui compte huit chapitres à raison de deux épisodes chaque mercredi soir pendant quatre semaines. Dans une volonté de produire un objet marketing évoquant le Moyen Âge du XIVe siècle et répondant au diktat de la sainte audience audiovisuelle, à la fascination populaire pour la période et mais aussi à des fins de distraction estivale, Inquisitio nous propose une approche de l’histoire religieuse méridionale des plus discutables, et qui s’inscrit – comme d’autres productions mises à l’écran ces dernières années – dans les mésusages du Moyen Âge à la télévision.

Sans mettre en doute les qualités professionnelles réelles du réalisateur Nicolas Cuche qui se revendique « créateur d’univers visuels », sans contester sa volonté de faire une « belle image » – qu’il défend dans un entretien publié dans le dossier de presse –, on peut s’interroger sur le contenu réel de l’histoire, sur la réalité historique que l’on est censé attendre et, surtout, sur ce que la série veut faire passer au téléspectateur. Une précision sur le contexte : la principale inspiration de Nicolas Cuche est l’auteur de science-fiction transalpine Valerio Evangelisti et sa série d’ouvrages d’héroïc fantasy (très bons) intitulés Nicolas Eymerich Inquisiteur. Point de conseiller historique sollicité pour une expertise, afin de donner une caution scientifique à la série diffusée par France Télévisions, groupe audiovisuel public. L’approche de la démarche historique n’est d’ailleurs pas à l’ordre du jour. Le réalisateur l’affirme lui-même : « Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations ». Même si cela n’est pas une excuse, le décor est posé, le contenu – qui ne sera donc pas historique – est à suivre.

De prime abord, le titre de la série de l’été a de quoi faire lever un sourcil à un historien quelque peu averti. Un peu de latin ne fait pas de mal, mais tout de même : « Inquisitio »… Une légitimité historique douteuse de la série par l’usage du latin dans ce titre qui ne dit rien, mais suggère au téléspectateur de bien sombres images de bûchers, tortures et autres atrocités « moyenâgeuses », car le Moyen Age est… atroce. La bande-annonce officielle, hélas, le confirme, avec des recettes qui fonctionnent, mobilisant des archétypes prétendument médiévaux comme des méchants moines, une sorcière inquiétante, une bonne scène de torture ou le choc des épées. Un peu d’humilité et de curiosité historique : inquisitio veut simplement dire « enquête », le fondement même de la procédure inquisitoire installée par les tribunaux de Toulouse et Carcassonne dans la première moitié du XIIIe siècle – L’Inquisition est officiellement établie dans le sud de la France en 1231. Cette enquête permettait aux inquisiteurs d’organiser un quadrillage administratif du territoire languedocien et de mener à bien la recherche des dissidents religieux dans le comté de Toulouse et les vicomtés voisines. Elle autorisait le juge inquisiteur à se forger un avis sur le suspect d’hérésie, à formuler un jugement et à prononcer si nécessaire une sentence. Or, d’enquête sur une dissidence religieuse, il n’y en a pas réellement dans cette série de huit épisodes.

L’histoire se déroule en plein Moyen Age (et non « Moyen-Age » comme il est écrit sur le site dédié pour la série de France Télévisions), en 1378 (et non de 1370 comme noté sur tous les dossiers de presse de la série) entre Avignon et Carpentras. Terre de papauté dans cette seconde moitié du XIVe siècle et depuis 1309, la région d’Avignon est étroitement liée au Grand Schisme d’Occident à partir de 1378, avec deux papes qui prétendent régner sur la chrétienté, l’un installé à Rome – Urbain VI – et l’autre en Avignon – le français Robert de Genève,  connu sous le nom de Clément VII. C’est avec ce conflit politico-religieux en fond d’écran que se déroule l’histoire-fiction d’Inquisitio où se croisent trois personnages principaux, Guillermo Barnal, un inquisiteur dominicain, improprement appelé « grand inquisiteur au service du pape Clément VII », Samuel, un jeune médecin juif de Carpentras qui dispose de « connaissance en médecine et en science bien supérieures à celle de son époque » (sic), et Madeleine, une belle sorcière (forcément rousse), vivant dans les profondeurs des bois, guérisseuse et magicienne, de toute évidence destinée au bûcher. Autour de ces personnages de fiction s’agitent des protagonistes secondaires. Certains ont réellement existés, mais leur place dans le récit relève plus de la caricature que du portrait – comme Catherine de Sienne, figure marquante du catholicisme médiéval, plus hystérique aux pulsions meurtrières que mystique dans Inquisitio – alors que les archives nous renseignent sur leurs actions, leur rôle dans l’Histoire, voire même leur quotidien.

Laurent Albaret (Sources médiévales)

Idée reçue : « Le Moyen Age ne présente aucune sensibilité artistique »

Idée reçue : « Le Moyen Age ne présente aucune sensibilité artistique  » 

Faux ! Le Moyen Age a été souvent (mal) jugé par des amateurs d’art qui ne juraient que par l’art classique (le fameux, redécouvert à la Renaissance). Or, au Moyen Age, on se dégage justement de cette esthétique gréco-romaine pour exprimer de nouvelles formes d’art. Cela ne signifie pas que les artistes médiévaux ignorent l’art classique. Bien au contraire. Une fois le choc passé de la chute de l’Empire Romain, la culture (qui avait momentanément régressé pendant le haut Moyen Age) est ressortie des lieux où elle avait été jalousement sauvegardée : les monastères. Le patrimoine gréco-romain fut en effet conservé par les moines pendant l’instabilité de la fin de l’Antiquité. Le Moyen Age connaissait donc la culture classique (sinon, comment la Renaissance aurait-elle pu se produire ?), mais eut délibérément la volonté de s’en détacher. Le XVIe siècle, épris d’antiquité, eut vite jugé que les productions du Moyen Age ne comportaient aucun intérêt et cette idée s’est malheureusement transmise jusqu’aujourd’hui.

Lettres

Comment oser imaginer qu’en 1000 ans de Moyen Age, rien ne fut écrit, aucun penseur émérite ne vit le jour, aucune œuvre majeure ne fut composée ? Les obscurantistes ne sont pas là où on croit. Le vrai obscurantisme de la pensée, c’est d’imaginer qu’entre 476 et 1515, notre pays traverse un désert culturel. Hélas, le Moyen Age est si mal connu (son enseignement est quasi inexistant au collège que ce soit en Histoire ou en Français) que le grand public est convaincu de la misère intellectuelle des mérovingiens et des premiers capétiens.

Les écrits antiques ont été conservés dans les monastères, foyers de prière, mais aussi d’étude et de culture. Ils sont très bien connus des auteurs médiévaux. Dès le VIe siècle, Boèce traduit Aristote en latin. Cassiodore fonde en Italie un monastère qui est un véritable centre d’études classiques avec une grande bibliothèque via un important travail de copistes. L’évêque Isidore de Séville (VIIe siècle) écrit sur tous les sujets : grammaire, théologie, politique, histoire…en s’appuyant bien sûr sur les auteurs latins. Son ouvrage Etymologies, composé durant 20 ans, couvre tous les champs de la connaissance. Il existe nombre de moines érudits : Bède le Vénérable (VIIIe siècle) et les moines des abbayes de St Gall, Fulda, Ruchenau, Babbio. C’est au XIIIe siècle que la logique aristotélicienne et le Christianisme fusionnent suite aux travaux d’Abélard, puis de Saint Thomas d’Aquin, même si cette pensée ne sera pleinement adoptée que bien plus tard. Plusieurs papes sont d’origine grecque et ont gardé un contact fort avec l’empire romain d’Orient qui nous transmet aussi la culture classique. L’avancée des musulmans provoque l’exil de nombreux byzantins qui se réfugient en Occident avec leur savoir et leurs bibliothèques. Ces musulmans, qui envahissent l’Espagne wisigothique et l’empire byzantin, découvrent à leur tour cette culture gréco-latine (ils ne nous l’apportent pas) qu’ils traduisent en arabe et s’approprient.

Mais, le Moyen Age ne fait pas que copier les auteurs classiques. Il invente un genre littéraire à part entière qui prendra d’ailleurs le nom de la langue dans laquelle il est écrit, le roman. Création littéraire majeure si l’on en juge par le succès de celle-ci à notre époque ! Citons le Roman de la Rose, Erec et Enide ou Tristan et Iseult. La forme même du roman voit le jour au Moyen Age, puisque le codex médiéval (livre) remplace alors le volumen antique (rouleau) bien moins pratique à manier. L’imprimerie elle-même ne pourra connaître sa formidable expansion que grâce au codex. Une autre création médiévale est l’amour courtois ou courtoisie. Il consiste en la louange de la femme (beauté, esprit, qualités) par des poètes (André le Chapelain, Bernard de Ventadour, Jaufre Rudel) et des chevaliers (Guillaume d’Aquitaine), mais aussi par des philosophes et des théologiens (Guibert de Nogent). En effet, on voit alors dans la beauté de la femme un miroir direct et immédiat de l’infinie et immuable beauté de Dieu. De manière plus générale, un Hugues de Saint Victor considère que la beauté du monde visible est le reflet, quoiqu’imparfait, de la beauté du monde invisible. Les hommes d’église ont beaucoup pratiqué l’amour courtois (qui était platonique, cela va sans dire). Citons Guillaume de St Thierry, moine cistercien, Folquet de Marseille, évêque de Toulouse, Mathieu de Vendôme, abbé de St Denis, Baudri de Bourgueil, évêque de Dol, Marbode, évêque de Rennes et jusqu’à St Bernard de Clairvaux lui-même. La chanson de geste (XIe siècle) ne peut pas non plus être passée sous silence : Chanson de Roland, Geste du roi Arthur, Geste de Lancelot, sources d’une innombrable production littéraire mise en scène par les trouvères et les troubadours. Enfin, les poètes et poétesses ne sont pas en reste : il nous reste les vers de Christine de Pisan (qui vivait de sa production littéraire !) et les diverses cantilènes, poèmes chantés, de Ste Eulalie, de Saucourt ou d’Hildebrand (IXe et Xe siècles).

Théâtre

Le théâtre médiéval est très vivant. Ses sujets sont essentiellement d’ordre religieux : pendant le Carême, sur le parvis des églises, des acteurs jouent les différents épisodes de la vie du Christ, des Mystères, ou des miracles des saints. Il est d’ailleurs ridicule de croire que l’Eglise aurait combattu le théâtre. Cet art était au Moyen Age le principal vecteur d’évangélisation des masses ! Le théâtre profane joue beaucoup de farces. Les troupes vont de villages en villages et animent ponctuellement les places publiques. Le théâtre est un plaisir populaire et bon marché.

A la Renaissance, tout change ! Tout d’abord, le développement des corporations dans toutes les professions incite les gens de théâtre à créer la leur. Les comédiens de l’hôtel de Bourgogne en particulier veulent le monopole des activités théâtrales. Ils s’acharneront contre les petites troupes d’amateurs. C’est la mort du théâtre de rue. Ensuite, imitation classique oblige, les troupes verront leur liberté artistique de plus en plus restreinte de par le cloisonnement des genres (on est comédien ou tragédien) et de par le respect de la fameuse règle des trois unités en droite provenance de l’Antiquité romaine. Ces contraintes rigides ne réussiront guère qu’aux géniaux Corneille et Racine. Il faudra attendre le XIXe siècle romantique et un Victor Hugo intrépide pour venir à bout de ces diktats !

L’âge sombre du théâtre, s’il existe, ne se situe certes pas à la période féodale.

Musique

La musique tient une grande place dans la vie de l’homme du Moyen Age qu’il soit paysan, chevalier ou moine. L’activité musicale et poétique est alors intense avec la création de multiples hymnes ou chants liturgiques pour les offices religieux, mais aussi pour la poésie qui est alors toujours chantée et non récitée. La musique est l’accompagnement d’autre chose (musique d’ambiance) et non un spectacle en soi comme elle le deviendra à partir du XVIe siècle avec l’apparition des concerts. Les instruments des troubadours sont : la harpe, la lyre, le luth, la vièle, la flûte, la muse.

C’est au Moyen Age que fut élaboré le langage musical qui sera celui de tout l’Occident jusqu’aujourd’hui avec le chant grégorien, longtemps attribué à Grégoire le Grand mais qui date en vérité du VIIe siècle. Les noms mêmes des notes de musique ont été tirés d’un hymne du VIIIe siècle en l’honneur de St Jean Baptiste, Ut queant laxis, par un moine italien, Gui d’Arezzo. La notation musicale est créée par des moines : au Xe siècle, on met au point un système de lignes colorées qui servent de repères à l’intonation à donner à chaque syllabe. L’orgue est introduit dans les églises.

Architecture

S’il est bien un domaine dans lequel on ne peut pas taxer les artistes médiévaux de frustres et ignares, c’est l’architecture. Comment oser regarder les chefs d’œuvre de l’art gothique en imaginant que les hommes qui les ont créés étaient des brutes ? Quiconque visite le patrimoine religieux français se convainc aisément de la maîtrise des architectes des XIIe et XIIIe siècles, qui n’ont rien à envier aux architectes gréco-romains.

L’art roman est antérieur à la période qui nous occupe (Xe -XIIIe siècle). Cet art qui est avant tout un art religieux a développé les voûtes en berceau, les voûtes d’arêtes, les coupoles, les clochers, les fresques, les chapiteaux et les sculptures peintes incrustées dans les murs. L’art roman fut mal jugé par les censeurs de la pensée du XVIe siècle (encore eux !) car il n’avait rien, ou si peu, de commun avec l’art classique. Ces gens bienveillants ont alors tranché : les artistes du Moyen Age ne savaient pas leur métier ! Ni plus, ni moins. A aucun moment, ils n’ont imaginé que les artistes médiévaux n’avaient tout simplement pas voulu copier l’art gréco-romain. Les sculptures romanes n’ont rien à voir avec les statues grecques. Les églises carolingiennes n’ont rien à voir non plus avec les temples romains. Mais, c’est justement ce qu’ont voulu les artistes romans ! Se démarquer des antiquités alors que le 16ème siècle se complut dans l’imitation bête et méchante de l’art classique. Au Moyen Age, l’art est invention, c’est tout. Imaginons qu’un historien du XXIIIe siècle juge l’art du XXe sur les toiles de Picasso. N’en déduirait-il pas lui aussi que les peintres de notre époque ne savaient pas dessiner ?

L’art gothique est né au XIIe siècle. C’est la période qui nous intéresse. On lui doit profusion d’ogives, d’arcs-boutants, de sculptures (douces et souriantes dont le vêtement prend du volume) qui se détachent des murs et deviennent indépendantes, de vitraux, de gisants. C’est au gothique qu’on doit les plus beaux joyaux de notre patrimoine, les cathédrales de Chartres, Reims, Bourges, Amiens, Beauvais et bien sûr Notre-Dame de Paris. Comment peut-on traiter de barbare le Moyen Age qui a construit Ste Foy de Conques, Cluny et le Thoronet ? Barbares les tympans romans de Moissac ou d’Autun ? Barbares les vitraux de Chartres ou ceux de la Sainte Chapelle ? Barbares les enluminures, reliquaires, ostensoirs et vases liturgiques ? Pour l’anecdote, citons que le cloître de St Guilhem le désert ou celui de St Michel de Cuxa (XIIe siècle) furent acquis par des Américains ayant compris avant les Français l’admiration qu’il fallait vouer aux trésors architecturaux du Moyen Age !

Lorsqu’on sait les destructions méthodiques des bâtiments religieux médiévaux qui ont eu lieu au moment de la Révolution Française (dont le saccage de St Denis, nécropole des rois de France, qui n’est pas le moindre), on est définitivement convaincu que l’obscurantisme, l’inculture et la bêtise ne sont pas à chercher du côté du Moyen Age, mais à une certaine période qui se réclamait justement (par autodérision ?) des ‘’lumières’’.

Idée reçue sur le Moyen Age : « La féodalité, c’est la tyrannie »

 

La féodalité au Moyen Age

Encore une autre idée reçue sur le Moyen Age : « La féodalité, c’est la tyrannie » (variante : « la féodalité, c’est l’anarchie »)

Bien que tyrannie et anarchie soient deux régimes aux antipodes l’un de l’autre, la féodalité leur a souvent été associée, preuve s’il en fallait que ce type d’organisation sociale est très mal connu.

La féodalité est un ordre social à part entière, qui n’est fondé ni sur l’arbitraire, ni sur l’anarchie. Notre époque, éprise d’uniformité et d’égalitarisme, a du mal à concevoir une société émaillée de seigneurs, de coutumes et de droits locaux. La féodalité est le fruit de circonstances particulières. La chute de l’empire romain d’Occident au Ve siècle et les invasions barbares ont fait naître, de manière empirique mais bien réelle, des pouvoirs locaux. Rome n’étant plus capables de protéger les citoyens, des chefs de bande, des maîtres de domaines ou des hommes d’Eglise reconnus s’imposent sur un territoire donné. Ils en deviennent les seigneurs. Ils maintiennent une certaine cohésion politique, battent monnaie, rendent la justice et surtout obéissent à la coutume et non à leur bon plaisir. Le système des vassaux et des fiefs s’établit et se pérennise. La féodalité, organisation très codifiée, est donc à l’opposé de la tyrannie et de l’anarchie à la fois. C’est elle qui sauva le royaume franc du chaos. Quand Charlemagne restaure la puissance impériale trois siècles plus tard, la féodalité est en place. Il doit faire avec.

Remarquons qu’aujourd’hui, on voit se développer en France des polices parallèles (vigiles, sécurités) dans certains quartiers car la police d’état est malheureusement débordée. C’est un retour au système féodal. Lorsqu’une région demande de l’autonomie vis-à-vis de l’Etat, on peut également y voir un retour au système féodal.

Idée reçue : « Au Moyen Age, l’Eglise est obscurantiste »

Une autre idée reçue (qui sert au passage celles sur l’Inquisition) : « Au Moyen Age, l’Eglise est obscurantiste »

Faux ! La foi et les vocations religieuses sont à leur optimum à l’âge féodal. La religion imprègne tous les aspects de la vie quotidienne. Même les laïcs pratiquent beaucoup : messes et prières quotidiennes, pénitences, pèlerinages. C’est le plein boum des ordres monacaux (40 000 fondations entre le IXe et le XIIe siècle), des édifications d’églises et de cathédrales. C’est l’âge d’or de Cluny.

Mais, le rôle de l’Eglise ne se limite pas à l’évangélisation des foules et à la distribution des sacrements. Les monastères sont autant des foyers de prière que des centres d’étude. La preuve en est (entres autres) l’abondance et la qualité des manuscrits de la bibliothèque du Mont-Saint-Michel. C’est l’Eglise qui détient le savoir. Mais, elle ne le confisque pas ou ne le réserve pas à des élites privilégiées (comme fera la monarchie de l’Ancien Régime), elle le répand. Les écoles monastiques enseignent aux filles comme aux garçons de toutes les couches sociales. Les monastères et les couvents hébergent les meilleurs spécialistes de toutes les disciplines.

L’Eglise est aussi pleinement engagée dans la société de son temps. Le premier à faire explicitement référence aux ‘’droits de l’homme’’ est Alcuin, moine et ministre de l’instruction publique de Charlemagne. L’Eglise n’aura de cesse de défendre la condition humaine à la fois en combattant l’esclavage (cf. § Les paysans sont tous esclaves), la répudiation, la polygamie et la pauvreté. En effet, quand on constate la profusion des établissements nommés ‘’hôtel-Dieu’’ ou ‘’maison-Dieu’’, qui étaient non pas des églises mais des hôpitaux et des lieux d’asile pour les pauvres, on comprend bien que le principal souci de l’homme du Moyen Age est l’expression de la charité chrétienne ! L’Eglise ne se contente pas de se charger à elle seule de l’aide aux pauvres, elle sermonne aussi les riches contre le prêt avec intérêts qui, selon elle, représente un vol qui contredit l’Evangile. Elle engage les riches à prêter aux pauvres par charité et non pour s’enrichir.