La vraie posture de Catherine de Sienne

Catherine de Sienne - mariage mystique avec le Christ

Ou pourquoi, encore, à des années-lumières de la série Inquisitio, Catherine de Sienne est une femme actuelle.

Par Fr. Eric de Clermont-Tonnerre, o.p., pour L’Inquisition pour les nuls.

Ce qui frappe, en fin de compte, lorsqu’on considère l’activité politique et sociale de Catherine de Sienne c’est qu’elle est présente sur tous les fronts importants. Tout l’intéresse de la vie des hommes et des femmes de son temps. Son temps est marqué par la guerre : elle s’engage pour la paix, avec ses pieds, ses jambes, avec sa parole, ses écrits. Son temps est marqué par des luttes fratricides dans les familles, les cités : elle s’engage pour la réconciliation. Son temps est marqué par des injustices : elle est là pour rappeler leurs devoirs au pape, aux princes et aux responsables politiques quels qu’ils soient.

Son temps est marqué par le fléau de la peste : elle est sur le pont, au front, pour guérir et soigner. Son temps est marqué par des questions autour de la papauté et de sa politique : elle est là, auprès des papes et elle prend position. Son temps est marqué par la fragilité du clergé et de la vie religieuse : elle soutient plus d’un prêtre, d’un religieux, d’une religieuse, plus d’une communauté. Elle est en contact avec les nouveaux courants spirituels (les jésuates, les ermites, les fraticelles…) Elle est en phase avec les jeunes qui sont nombreux dans sa famiglia.

Elle est vraiment entrée en dialogue avec son temps : elle écoute et elle parle. Le dialogue caractérise bien ce petit bout de femme. Elle a pris la parole, inspirée par le Seigneur lui-même. Oui, c’est bien une inspiration divine, une intelligence à l’œuvre, une assurance, une audace et un courage de la parole qui la mobilisent et l’animent. Elle fut, en son temps, un prophète, une voix qui s’élève.

 

A propos de la série Inquisitio

Inquisitio, sur France 2, par Nicolas Cuche

La série Inquisitio sur France 2

« A propos de la série Inquisitio » : voici une lettre de Mgr Bernard Podvin, porte parole de la Conférence des évêques de France, qui nous a été transmise et que nous publions aujourd’hui dans son intégralité.

France 2 diffuse, à partir de ce soir et tous les mercredis de juillet, sa nouvelle « saga de l’été », lnquisitio, réalisée par Nicolas Cuche à partir d’un scénario écrit par lui-même et Lionel Pasquier.

Elle est sensée mettre en scène, dans le contexte de la lutte entre Clément Vll et Urbain Vl, ainsi que de celui de la peste, I’histoire d’un inquisiteur, d’un médecin juif, d’une sorcière et de Catherine de Sienne.

Ecoutons d’abord I’intention du producteur, Jean Nainchrik : « lnquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de I’intolérance. Aujourd’hui encore, les mêmes combats, le même obscurantisme agitent notre civilisation« .

De son côté, le réalisateur, Nicolas Cuche, cherche à nous rassurer : « je ne voudrais pas que I’on s’imagine qu’Inquisitio est une sorte de brûlot anticlérical un peu simplet, une énième histoire mettant en scène Ia cruauté de I’Eglise… Sur le plan historique, ce serait faux. Sur le plan romanesque, convenu et limité. ll y a un gros fantasme sur l’lnquisition. Elle n’a pas tué autant de gens qu’on le croit… Quoi qu’il en soit, Inquisitio n’est pas une leçon d’histoire homologuée par une batterie d’experts, on n’y défend que le bonheur de la fiction, la jubilation, le jeu avec les personnages et les situations…« .

ll reconnaît également que « sans prétendre à une vérité de reconstitution, ‘mon’ Moyen Âge s’inspire aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo« . Certes ! Mais c’est là que le proiet Inquisitio dérape. Malgré ces belles précautions oratoires, le public y verra une grande fresque historique sans y percevoir un grand nombre d’amalgames, de clichés et d’anachronismes. Les historiens que nous avons consultés sont effarés par I’image que ce téléfilm donne de l’lnquisition et de l’Eglise.

Citons par exemple Didier Le Fur, qui vient de publier chez Tallandier L’lnquisition, Enquête historique France Xllle-XVe siècle :

« On peut s’étonner des clichés ridicules véhiculés sur I’Eglise catholique dans cette série. Un bas clergé forcement ivrogne et plus superstitieux que religieux. Des novices parfaitement naïfs et crédules jusqu’au ridicule. Une élite déjà mûre, forcément lubrique, mais aussi cynique qui ne croit en rien, cherchant toujours à abuser un peuple présenté invariablement sale, imbécile et ignorant, lorsqu’il est chrétien… Le cliché d’une Eglise totalement opposée au progrès et notamment à celui de la médecine et de la chirurgie est tout aussi grossier. La papauté avait autorisé la dissection des corps humains dès le milieu du XlVe siècle à I’université de Montpellier, et ne considérait pas alors la pratique de la césarienne comme un crime d’hérésie. Quant au tribunal inquisitorial, il est ici vu selon tous les poncifs maintes fois répétés : incarnation de l’obscurantisme de I’Eglise, intolérance poussée à son maximum, violence gratuite. Par ailleurs, la figure de I’inquisiteur, esquissée comme toutes les autres portées à l’écran, à partir du portrait idéal que Bernard Gui avait tracé dans sa « Practica » frôle le grotesque. Cruel, pervers frustré, terroriste, sadique. Pas de pitié. Pas de piété non plus.« 

Et il conclut : « Aucune distance n’a été prise entre la violence parfois réelle des textes et leurs applications. Tout a été pris au premier degré, avec un parti pris évident : la condamnation de la foi et un parallèle assez malsain entre la justice inquisitoriale instaurée par la papauté (dans un contexte bien particulier) et la violence nazie du XXe siècle.« 

Ecoutons Laurent Albaret, jeune médiéviste spécialiste de l’lnquisition que l’on ne saurait suspecter de complaisance envers I’Eglise et auteur notamment du Découvertes Gallimard sur le sujet et d’un ouvrage sur des biographies d’inquisiteurs :

« ll serait bien évidemment faux de dire que l’lnquisition n’acquiert pas dans le royaume de France et plus particulièrement dans le Midi de la France des Xllle et XlVe siècles un pouvoir de  justice de premier ordre, voire quasi hégémonique et – par petites touches – des scènes d’lnquisitio effleurent cette puissance. Le personnage central de I’office inquisitorial, I’inquisiteur dominicain, nommé par le pape, est son représentant par délégation et, de fait, le défenseur de la foi. Mais ce ‘spécialiste de la parole’, compétent dans le débat polémique, n’est pas un juge sanguinaire ou un lieutenant de police tel qu’il apparaît dans I’imagerie populaire reprise par la série de France Télévisions.

La présence du discours est forte chez ce juge, renforcée par un élément qui est l’inquisitio, ‘l’enquête générale sur la perversité hérétique’. Mais I’utilisation de la torture, la mise à la question, est accessoire dans les prisons inquisitoriales, surtout lorsqu’il s’agit d’obtenir un aveu qui, sous cette contrainte physique, sera toujours produit ou inventé par le suspect comme le soulignent les manuels des inquisiteurs. Guillermo Barnal, qui est un inquisiteur imaginé et l’un des principaux protagonistes de I’histoire racontée, a des pouvoirs de justice en tant que juge d’un tribunal d’exception, mais non des pouvoirs de police comme il est suggéré dans le scénario de cette fiction historique, à la manière d’un Guillaume de Baskerville flanqué de son novice extrait du Nom de La Rose d’Umberto Eco« .

Et il conclut : « Quant à I’image proposée de la papauté d’Avignon et plus particulièrement du pape Clément Vll, le rapprochement avec la période Borgia est maladroite et bien peu historique. Si le complot est une chose plausible et avérée autour du souverain pontife à l’époque médiévale, la dépravation, la luxure et le pêché de la chair présentés de telle manière dans lnquistio sont d’un autre temps et d’un autre lieu« .

Elément essentiel de notre spiritualité, Sainte Catherine de Sienne, la grande mystique et docteur de I’Eglise, ici à contre-emploi, est dépeinte comme une terroriste hystérique organisant la lutte contre Clément Vll et diffusant la peste en l’inoculant à des rats !

Nous avons également demandé au Frère Philippe Rouvillois, frère de la communauté Saint Jean et délégué à la culture du diocèse d’Avignon son approche philosophique de ce téléfilm :

« La saga de France 2 compile sans respect de I’histoire et jusqu’au ridicule toutes les perversions, de toutes les religions, de toutes les époques – il ne manque que le terrorisme fondamentaliste – en les projetant sur le schisme avignonnais et son Eglise provençale. Ces déviances, au long des siècles, n’ont bien sûr pas épargné le christianisme, mais lui sont-elles caractéristiques, sont elles intrinsèques au religieux ou le lot funeste de toute institution communautaire puissante et de grande ampleur ? 

Alors pourquoi cet acharnement récurent à véhiculer une vision caricaturale et obscurantiste dans laquelle on enferme finalement I’Eglise de Constantin à Pie Xll ? Sans doute parce que le doute et le soupçon contemporain sur !e pouvoir politique et institutionnel d’une part, et la méfiance et Ie désespoir à l’égard d’une Vérité religieuse ou spirituelle d’autre part fusionnent et se cristallisent à propos de I’Eglise.

Mais plus profondément parce qu’en reprochant à I’Eglise, et pour une part à juste titre, de n’avoir pas été respectueuse de I’homme, s’exprime la déception qu’elle n’ait pas été fidèle à I’Evangile et au Christ. Ne faut-il donc pas, par honnêteté, rappeler en quoi elle I’a pourtant et souvent été, et contribuer avec exigence et bienveillance à ce qu’elle le devienne plus et plus intégralement… au bénéfice de tous ?« 

Par ailleurs, la presse spécialisée a été critique tant sur la forme que sur le fond. De
plus, France2 a du retirer de son site internet une application en ligne proposantde « faire bruler un ami » reconnaissant que ce n’était pas conforme à l’éthique de la chaine… C’est dire la « sérénité » de cette production !…

Une présentation humoristique style bande-annonce dénonce le caractère de bric et de broc de cette fiction : https://vimeo.com/45029366

Les dominicains, que nous avons consultés ne pensent pas réagir de leur côté, se laissant le temps, dans le cadre de leur jubilé, de mettre en avant de façon positive leurs grandes figures dont Sainte Catherine de Sienne.

Pour se résumer, ce téléfilm fera-t-il un flop ? Comment ne pas le souhaiter ? Mais hélas, le risque est grand qu’il donne au grand public une image faussée de I’histoire de I’Eglise. ll est programmé à heure de grande écoute.

Dans nos réactions, je me permets un conseil de communication : éviter la pub inutile et indirecte de la série, mais déplorer qu’une fois de plus l’Eglise caricaturée et I’histoire manipulée.

Les sectes de flagellants au XIVème siècle

Dès 1350 les processions de flagellants furent interdites par le Pape et par le roi de France.

Le premier épisode de la série Inquisitio, nous montre furtivement un groupe de « flagellants ». Lorsque l’inquisiteur Barnal et son novice Silas font route vers Avignon, ils croisent dans les collines avoisinantes une procession d’hommes torse nus avec une cagoule pointue qui se fouettent le dos. Barnal longe le groupe, tourne sa tête encapuchonnée vers eux, et continue son chemin comme si de rien n’était.

Ce court passage pose un petit problème. En effet, en 1378 les groupes de flagellants étaient interdits, cela par le Pape Clément VI dès 1350. Ces groupes sont apparus peu après le début de la peste noire en 1348. Ils  parcouraient l’Europe en chantant des cantiques et en se fouettant pendant trente trois jours et demi soit autant de jours que d’années de la vie du Christ. Vêtus de longs vêtements marqués de croix, un capuchon sur la tête, ces pénitents estimés à 800 000 engageaient les populations à expier leurs fautes et à calmer la colère de Dieu dans une grande hystérie collective. Il s’agissait de fanatiques qui entraînaient la population dans d’épouvantables excès, notamment des massacres de Juifs et de lépreux, accusés par la foule d’avoir répandu la peste…

Clément VI a donc souhaité mettre un terme à cette folie en interdisant les sectes de flagellants et en protégeant les Juifs et les lépreux. Il a accueilli ces derniers sur son territoire du Comtat Venaissin.

Voici un extrait de cet appel pontifical: « déjà les flagellants sous prétexte de piété ont fait couler le sang des juifs que la charité chrétienne doit préserver et protéger… on peut craindre que par leur hardiesse et impudence, un grave degré de perversion ne soit atteint si des mesures sévères ne sont pas prises immédiatement pour les supprimer ». Cet appel fut entendu par le Roi Philippe VI qui, le 13 février 1350, ordonna « que cette secte damnée et réprouvée par l’Eglise cesse ».

Source : La Peste, fléau majeur par Monique Lucenet de l’Université Paris V.

Le costume du médecin de peste

La série Inquisitio nous présente des hommes de mains de Catherine de Sienne qui répandent la peste en Avignon. Ces hommes ont une curieuse tenue qui les protège de la peste : un masque avec un long bec et des hublots de verres, une longue tunique de cuir…Impressionnant ! Mais complètement anachronique ! Ce costume est le « costume du médecin de peste », le héros, David de Naples, en regarde une illustration dans un de ses livres. L’illustration utilisée dans le film date du XVII eme siècle comme celle de Paul Fürst qui est de 1656 (voir ci-dessous). Or l’action d’Inquisitio se déroule en 1378…

Grand anachronisme ! Le costume à bec a été inventé en France en 1619 par Charles de Lorme qui était médecin de Louis XIII : «le nez long d’un demi pied (16cm) en forme de bec, rempli de parfums n’a que deux trous, un de chaque coté à l’endroit des ouvertures du nez naturel ; mais cela peut suffire pour la respiration et pour porter avec l’air qu’on respire l’impression des drogues renfermées plus avant le bec. Sous le manteau, on porte des bottines, faites de maroquin (cuir de bouc et de chèvre) du levant, des culottes de peau unie qui s’attachent aux dites bottines et une chemisette de peau unie, dont on renferme le bas dans les culottes, le chapeau et les gants sont aussi de même peau… des bésicles sur les yeux.»

Pour en savoir plus, visitez le site « La peste, fléau majeur » de l’Université Paris V.