4 idées reçues sur l’Inquisition !

 

Le 20 avril 1233 le pape Grégoire IX établit l’Inquisition en France. Dans l’imaginaire collectif, ce tribunal ecclésiastique du Moyen Âge, est associé à un temps de violence, d’infâmes tortures, d’immenses bûchers, de fanatisme…

Falsification de l’histoire au XIXe siècle. Il y a 785 ans le pape Grégoire IX introduit dans le royaume de France l’Inquisition pontificale. Il s’agit d’un tribunal ecclésiastique confié aux ordres mendiants (les dominicains et les franciscains) pour lutter contre l’hérésie en Europe. Ainsi le 20 avril 1233, le pape charge les frères prêcheurs (les dominicains) de lutter contre l’hérésie dans le Languedoc. Mais qu’en est-il de l’action de cette institution en France ? Répression aveugle ou action modérée ? Signe d’obscurantisme ?

Un article du Figaro passe en revue plusieurs idées reçues :

  • Idée reçue n°1: l’Inquisition médiévale est le signe d’un temps d’intolérance et de fanatisme
  • Idée reçue n°2: Les juges inquisitoriaux rendent une justice arbitraire
  • Idée reçue n°3: l’Inquisition est un tribunal qui envoie des milliers de personnes au bûcher
  • Idée reçue n°4: l’Inquisition en France est une organisation pontificale puissante pendant des siècles

Idée reçue n°1: l’Inquisition médiévale est le signe d’un temps d’intolérance et de fanatisme

Ce tribunal pontifical médiéval est institué par la papauté pour protéger l’orthodoxie catholique: il est créé pour lutter contre les dissidences religieuses. En contestant l’organisation de l’Église romaine et certains de ses dogmes elles menacent son unité. Ces membres sont considérés comme des hérétiques. Aussi l’objectif du tribunal est avant tout de sauver les âmes égarées, de les ramener dans le giron de l’Église romaine.

Il s’agit davantage d’un outil de persuasion que de répression. L’Inquisition est créée pour préserver la chrétienté et ne juge que les chrétiens. Les tribunaux inquisitoriaux sont introduits en 1233 dans le royaume de France pour lutter contre les Cathares, installés dans le Midi de la France. Les inquisiteurs, nommés par le pape, s’appuient dans leur mission sur les pouvoirs laïcs.

En replaçant cette organisation ecclésiastique, dans le contexte culturel et historique du Moyen Âge, on ne peut parler de fanatisme ou d’intolérance.

Idée reçue n°2: Les juges inquisitoriaux rendent une justice arbitraire

L’Inquisition est souvent présentée comme une justice arbitraire et archaïque, alors qu’elle apparaît plutôt moderne: elle met en place une procédure d’enquête. Le but est de ramener la personne suspectée d’hérésie dans le droit chemin, de permettre la conversion. Ainsi l’instruction est méthodique, elle ne peut débuter que sur la base de témoignages vérifiés. Il faut des preuves concrètes et des témoignages probants avant de pouvoir faire procéder à l’arrestation d’une personne par les pouvoirs civils. La justice s’appuie sur l’aveu -s’il est obtenu par la torture, il doit être réitéré «sans aucune pression de force ou de contrainte», hors de la chambre de torture pour être recevable. Le faux témoignage est par ailleurs poursuivi et condamné.

L’historien Didier Le Fur précise dans son livre sur l’Inquisition que la sentence du tribunal est prise sur l’avis du conseil -qui comprend des membres du clergé régulier ou séculier et des laïcs désignés expressément et chacun fait serment de donner les bons conseils. On ne communique pas forcément le nom du prévenu. Enfin Il faut soulever que l’Inquisition ne condamne pas systématiquement les personnes suspectées. Il ne s’agit pas d’une justice aveugle, comme peut l’être la justice seigneuriale, souvent arbitraire et expéditive.

Idée reçue n°3: l’Inquisition est un tribunal qui envoie des milliers de personnes au bûcher

La légende noire de l’Inquisition, présentant les inquisiteurs comme des juges cruels, responsables d’immenses bûchers est un héritage de la littérature et de l’iconographie du XIXe siècle. Or les recherches récentes ont permis de réévaluer largement à la baisse le nombre d’occis. Ainsi selon les chiffres des sentences de Bernard Gui, inquisiteur à Toulouse pendant 15 ans, de 1308 à 1323, sur 633 sentences, seules 40 personnes sont remises au bras séculier, donc au bûcher (l’Inquisition qui ne peut en théorie pratiquer la peine de mort envoie le condamné à la justice laïque). Dès la fin du XIIIe siècle le bûcher est de plus en plus exceptionnel; il est aussi le signe de l’échec de l’Église, incapable de ramener les âmes perdues.

Inquisition espagnole (Tribunal du Saint-Office de l’Inquisition) fin du 15e siecle : la 1ere torture par le feu : un homme est interroge par les inquisiteurs : il est assis sur un siege ligote, les pieds dans un pilori, on les lui brule avec le feu, gravure de 1509.

Il est certain qu’au cours de son histoire l’Inquisition a pu se montrer féroce, mais il faut aussi mentionner que les abus de certains juges sont aussi punis. Ainsi Robert le Bougre -ancien hérétique converti- inquisiteur en Champagne qui envoie des dizaines de condamnés au bûcher (bûcher du Mont-Aimé) est suspendu temporairement en 1233. Lorsqu’il reprend sa mission, ses excès sont tels qu’il est révoqué et condamné à la prison à perpétuité en 1247. Mais ces dérives ne sont pas une généralité: les tribunaux inquisitoriaux sont davantage modérés dans leurs sentences que les tribunaux laïcs. Et la grande majorité des peines consiste en un temps d’emprisonnement.

Les images de violences proviennent surtout de l’amalgame qui est fait avec l’Inquisition espagnole -fondée en Espagne, en 1479, par les rois catholiques Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Indépendante de Rome, elle est un temps sous l’autorité du tristement célèbre grand inquisiteur Thomas de Torquemada. Elle est instaurée pour sévir contre toutes les déviances, c’est-à-dire contre tous ceux qui ne sont pas catholiques. Il s’agit d’un phénomène politico-religieux. Abolie une première fois en 1808, elle l’est définitivement en 1834.

Philippe IV Le Bel (1268-1314) Roi de France en 1285-1314, gravure

Idée reçue n°4: l’Inquisition en France est une organisation pontificale puissante pendant des siècles

 

L’Inquisition médiévale dans le royaume de France perd de son importance avec le déclin des hérésies cathare et vaudoise à la fin du XIVe siècle. Ainsi un siècle après sa création elle est affaiblie notamment par la royauté qui souhaite affermir son autorité et conteste celle de l’Église. Aussi dans certaines affaires -comme celle des Templiers avec Philippe le Bel- il est difficile de définir la frontière entre le domaine politique et religieux.

La perte de l’influence du tribunal pontifical est flagrante au moment de la réforme protestante puisque ce n’est pas lui qui est au premier plan dans la lutte. En effet, les protestants sont considérés comme une menace pour la paix dans le royaume, par leur rébellion. Ce sont des criminels qui désobéissent au roi et dépendent donc de la justice laïque. Alors qu’en tant qu’hérétiques ils devraient relever du tribunal ecclésiastique, mais seuls les cas d’hérésie simple sont jugés par lui.

L’inquisition reprend une certaine importance à la fin du XVIe siècle lorsqu’elle s’engage dans la chasse aux sorcières (magiciens, devins, sorciers). Les tribunaux inquisitoriaux disparaissent du royaume de France à la fin du XVIIe siècle.

Pour aller plus loin :

  • L’Inquisition enquête historique France, XIIIe-XVe siècle de Didier Le Fur, Taillandier, 2012, 183p.

Inquisition : comment se déroule un procès ?

Comment se déroule un procès ?

1 – L’inquisiteur commence par une prédication générale.

2 – L’inquisiteur publie l’édit de foi, qui oblige les fidèles à dénoncer les hérétiques de leur connaissance. Le nom des dénonciateurs est tenu secret pour éviter les représailles. Mais certains inquisiteurs préfèrent procéder à une confrontation contradictoire entre accusé et dénonciateur afin que l’accusé puisse démasquer un dénonciateur qui aurait intérêt à lui nuire. Rappelons qu’en cas de faux témoignage, le dénonciateur risque la peine encourue par l’accusé.

3 – L’inquisiteur publie l’édit de grâce, qui accorde un délai de 15 à 30 jours aux hérétiques pour se rétracter. Passé ce délai, l’hérétique présumé est justiciable du tribunal inquisitorial.

4 – Le procès n’est pas le règne de l’arbitraire. C’est tout le contraire. L’Inquisition est méthodique, formaliste, paperassière et…plus tempérée que la justice civile !

5 – L’accusé est en détention préventive ou libre. Il a le droit de produire des témoins à décharge, de récuser ses juges et même de récuser l’Inquisiteur lui-même ! Il bénéficie d’un défenseur.

6 – Le premier interrogatoire a lieu en présence de prud’hommes, jury local composé de clercs et de laïcs dont l’avis est entendu avant la sentence.

7 – Les assesseurs du procès doivent contrôler la véracité des accusations, notamment auprès des dénonciateurs.

8 – Si l’accusé est reconnu coupable et maintient ses dénégations, il subit un interrogatoire complet dont le but est de recueillir ses aveux. La condamnation doit être prononcée après un aveu formel ou au vu de preuves irréfutables. En cas de doute, le mot d’ordre de l’Inquisition est qu’il vaut mieux relâcher un coupable que condamner un innocent.

La question de l’obtention de l’aveu:

Pour obtenir l’aveu, la contrainte peut être utilisée, soit par la prolongation de l’emprisonnement, soit par la privation de nourriture, soit par la torture. Longtemps, l’Eglise a été hostile à cette 3ème solution. La torture a été condamnée dès la fondation de l’Inquisition par le décret de Gratien (12ème siècle). Mais, au 13ème siècle, la redécouverte du droit romain entraine le rétablissement de la torture dans la justice civile. En 1252, Innocent 4 autorise de même son usage par les tribunaux ecclésiastiques, à condition que la victime ne risque ni la mutilation ni la mort, que l’évêque du lieu ait donné son accord et que les aveux soient renouvelés librement.

Elle reste cependant peu pratiquée: moins de 10% des cas selon Olivier Tosseri in 150 idées reçues sur l’Histoire alors qu’elle est très utilisée par les tribunaux séculiers. L’Inquisition espagnole l’utilise aussi très peu : avant 1500, sur 300 procès devant le tribunal inquisitorial de Tolède, on relève 6 cas de torture. De 1480 à 1530, sur 2000 procédures du tribunal inquisitorial de Valence, on dénombre 12 cas de torture. Le manuel d’inquisition de Nicolas Eymerich (inquisiteur général d’Aragon) dit explicitement qu’il faut réserver la torture aux cas extrêmes et met en doute son utilité : ‘’La question est trompeuse et inefficace’’. L’historien américain du 19ème siècle Henri-Charles Lea, hostile à l’Inquisition, reconnait que ‘’dans les fragments de procédure inquisitoriale qui nous sont parvenus, les allusions à la torture sont rares’’ in Histoire de l’Inquisition au Moyen Age.

9 – On célèbre une messe et on prononce un sermon.

10 – Après consultation du jury, la sentence est prononcée. Les acquittés sont libérés et on prononce la peine des coupables. Notons ici que le verdict relève de la délibération d’un jury et non de l’arbitraire d’un seul juge. C’est révolutionnaire à l’époque et c’est bel et bien une création de l’Inquisition.

Inquisition : quelle est la procédure ?

Tout d’abord se trouve la citation. Un soupçon, une rumeur, une dénonciation ou une accusation peuvent amener à comparaître. La citation est adressée au curé de la paroisse de la personne citée qui en informe ensuite le paroissien toujours accompagnés de témoins.

Le prévenu dispose d’un certain délai pour comparaître. Si à l’achèvement de ce délai il n’a pas comparu il est alors désigné contumace et encourre l’excommunication provisoire. Au bout d’un an s’il n’est pas venu l’excommunication peut être définitive. Les fidèles du lieu ont l’obligation de le dénoncer.

Vient ensuite le mandat de capture. Si la personne est dangereuse l’inquisiteur mande un légat qui le représente pour capturer la personne et l’amener devant le tribunal. Les frais de captures sont à la charge du capturé.

Puis à lieu l’interrogatoire. Lors de cette phase plusieurs personnes sont présentes.

Il y a un inquisiteur pour interroger, deux religieux pour discerner, un notaire pour consigner les paroles du prévenu. La culpabilité est établie de deux façons, soit par l’aveu de la personne, soit par une preuve testimoniale.

Cela est très important, nul ne peut être condamné par simple soupçon, il faut soit que l’intéressé reconnaisse sa faute soit qu’on apporte la preuve de sa culpabilité. C’est alors à l’inquisiteur d’extirper l’aveu ou de trouver la preuve.

Lors de l’interrogatoire des témoins peuvent être amenés à comparaître, pour charger ou pour défendre. Si les dépositions des témoins peuvent être communiquées au prévenu les noms sont en revanche tenus secrets pour éviter les représailles. Dans la hiérarchie de la découverte de la vérité l’aveu à plus de valeur que la preuve. Pour faire avouer on peut user de la prison, avec différents degrés de restriction de liberté. Comme nous l’avons vu la torture (la question) est possible mais elle doit éviter toute mutilation et tout danger de mort.

Au début du XIVe siècle Clément V publie les constitutions Multorum querela et Nolentes par lesquelles il demande que la question, la sentence définitive et la surveillance appartiennent conjointement aux évêques et aux inquisiteurs. Ces derniers ne sont donc plus des juges dénués de tous liens avec les diocèses, quant aux évêques ils trouvent par là un regain d’autorité dans leur territoire. Jean XXII demande par la suite aux inquisiteurs de communiquer les dossiers aux ordinaires.

Après l’interrogatoire la sentence. Elle est prononcée dans le cadre d’un « sermon général » très solennel. La sentence est prise lors d’une délibération commune entre un religieux, des clercs séculiers, les prud’hommes et les jurisconsultes.

De même elles sont toujours révisables et d’ailleurs souvent revues.

Les condamnés à mort sont remis au pouvoir séculier qui est le seul habilité à exécuter la sentence. Si le condamné à mort se repend il est rendu à l’Inquisition par la cour laïque et doit alors collaborer avec le Suprema pour retrouver les autres membres de sa secte.

S’il est relaps, il est condamné au bûcher mais s’il reconnaît ses torts, il reçoit alors le sacrement de pénitence et l’eucharistie lui assurant ainsi de pouvoir gagner la vie éternelle.

Les inquisiteurs ont bien compris l’utilité d’être clément car ainsi les hérétiques dénoncent beaucoup des leurs et permettent par là même de mieux combattre les déviants.

Par Jean-Baptiste Noé (www.jbnoe.fr)

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